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Journal d’un lecteur

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

Visitez son blog http://journallecteur.blogspot.com/ pour avoir accès à toutes ses chroniques.

 

14-18, Albert Londres : «Il est des choses que l’on ne peut pas reconstituer»

LePetitJournal

Devant Craonne

Le kronprinz n’aura pas son communiqué

(Du correspondant du Petit Journal.)

Front français, juillet.

Nos fusants ont tout balayé – et nos soldats aussi.

Ce matin d’abord, mais restons à ce matin. Donc, ce matin, ce fut leur tour. Ils avaient préparé leur affaire depuis huit jours ; ils avaient amené cinq cents canons pour attaquer un front de moins de trois kilomètres. Le kronprinz qui a voix au chapitre s’était fait envoyer les meilleures troupes de tempête ; ils allaient recommencer Verdun.

Que voulaient-ils ? Prendre Craonne ? Descendre sur l’Aisne ? Et, de là, sur la Marne ? Non pas. La raison ne les a pas encore quittés. Ils voulaient simplement retrouver les yeux qu’ils ont perdu, le 16 avril. Ce n’était pas une bataille pour percer, c’était une lutte pour dominer.

Ils la menèrent formidable. On a toujours une mauvaise tendance, c’est de vouloir montrer aux autres ce que l’on  a vu. Or, il est des choses que l’on ne peut pas reconstituer. Il faudrait avoir à la fois les instruments de l’écrivain, du peintre, du musicien et du diable. On pourrait s’essayer à ce tableau, mais nous n’en sommes plus là, trois ans de guerre ont passé, les bombardements sont connus ; cependant, pour vous faire vivre le drame, tirons-nous en d’un mot : relisez le récit du plus violent bombardement que vous connaissiez et multipliez-le par cent, vous serez ainsi devant Craonne.

Sous cet effort intense et localisé, ils nous enlevèrent donc nos premières lignes. Mais dans la nuit, dans cette nuit si longue et si courte que l’on ne s’apercevait pas qu’elle finissait, deux régiments passèrent auprès de l’arbre où nous étions. On nous avait pris nos premières lignes, ils montaient les reprendre. Ils y montaient carrément, ils savaient ce que c’était. C’était leur métier à ces deux régiments-là, à ces deux régiments-là qui s’étaient promenés un jour de juillet, de la place de la Nation au Lion de Belfort.

La principale avenue de l’enfer

Le plateau flambait. Le chemin des Dames n’était plus qu’une allée de feu. Les Romains qui le tracèrent sur le haut de cette crête, se seraient trouvés bien petits dans leur grandeur, s’ils avaient pu le revoir, cette nuit. Ils avaient fait un chemin, ils auraient retrouvé la principale avenue de l’enfer.

Nous leur retournions « le bombardement d’une intensité inouïe ». Ce n’était pas un tir de démolition, mais de destruction. Il ne restait rien à démolir. Les Boches s’en étaient chargés : tranchées, abris, protections, tout avait sauté, il ne restait plus qu’un matériel à détruire, le matériel humain – le matériel humain de l’autre côté du Rhin.

Ils avaient mordu à droite, ils avaient mordu au centre, ils n’avaient pas mordu à gauche. La gauche c’était Hurtebise, le centre les Casemates, la droite Californie.

Californie est reconquis

Sur les plateaux de Californie et des Casemates, le Boche était donc cramponné. Tels des poux qui auraient échappé à une tondeuse, ils se maintenaient du mieux possible dans les bosses du crâne ras. Accroupis au fond de trous d’obus, pour ne pas déceler leur nombre aux avions, ils se cachaient sous des toiles de tente. Ces toiles de tente, des gens, des gens curieux, des gens qui avaient défilé de la place de la Nation au Lion de Belfort, dans le petit jour, allaient les soulever.

Ils commencèrent par la droite. C’est Californie qui les attirait d’abord. Le sulfateur, le semeur, rentrèrent en œuvre. Le sulfateur lançait son feu, le semeur ses grenades. Avec allure nous contre-attaquions.

Notre artillerie avait encagé les occupants terrés du plateau. C’est dans cette cage que rentrèrent les nôtres. C’est dans cette cage de flammes, d’éclats, de bruits et de fumées qu’ils eurent le dessus.

D’heure en heure, dans ce paysage lunaire qui frémissait lui-même de tant d’héroïsme empanaché, une à une les toiles de tente étaient arrachées. À dix heures, les avions pouvaient revenir voir, il n’en subsistait plus, il n’y avait plus d’occupants ni dessous ni dessus. Californie était reconquis.

Il restait le centre à réparer. On s’y mit à onze heures. « On », vous savez qui c’est, vous l’avez vu passer bien en rang de la place de la Nation au Lion de Belfort. Il monta sur els Casemates et, jusqu’à trois heures, répara. Il répara avec ses outils les plus formidables. Il tapa dans le Boche comme dans du cuivre ; il ne s’arrêta que lorsqu’il eut remis sa ligne droite. Il y allait même si fort qu’à des endroits il la dépassa.

Le travail fut fini avant la journée. Douze heures avaient suffi pour renverser leur effort venu de loin. Cinq cents canons sur deux kilomètres et demi, Allemagne, ce n’est pas assez ! Il faut fondre, mon amie, il faut fondre encore. Cette fin de journée était claire, on apercevait le bout des deux flèches de la cathédrale de Laon. Elles pointaient comme deux oreilles sur le bonnet d’âne du kronprinz.

Le Petit Journal, 26 juillet 1917

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d’Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

 Giraudoux_200Wharton_200


 

 

Dans la même collection

Jean Giraudoux

Lectures pour une ombre

Edith Wharton

Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet

Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale

ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud

Dans les remous de la bataille

 

14-18, Albert Londres : «Est-ce un nouveau Verdun?»

LePetitJournal

Devant Craonne

C’est plus fort que Verdun

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)

Front français, 24 juillet.

Est-ce un nouveau Verdun ? On dit que oui dans les journaux. Ici, sur place, cela ne nous apparaît pas.

La rage est peut-être la même, non l’envergure. Pour les défenseurs qui luttent sous la pluie incessante du fer, c’est Verdun qui recommence ; pour les chefs qui percent les desseins, c’est simplement une attaque sur le chemin des Dames.

C’est une attaque formidable et qui nécessite dans les communiqués pour que l’intensité en soit rendue l’emploi des mots qui dépeignaient Verdun.

Le front dans toute sa longueur est maintenant blindé. Cette ruée furieuse le signifie et au fond ne signifie que cela. Quelles que soient les ambitions de l’adversaire, même si elles sont courtes, il sait que pour les atteindre, il devra payer cent fois leur valeur. Tout désormais est hors de prix et l’achat de deux kilomètres de tranchée vaut, à la fin de cette troisième année de guerre, ce qu’on n’aurait pas payé pour une victoire en 1914.

C’est ce que l’on se dit devant Craonne. Depuis deux jours et deux nuits que, sous nos oreilles, nous entendons rouler le canon et que, sous nos yeux, nous voyons noirs le jour et rouges la nuit les obus perforer le plateau, si nous avions consenti à oublier un moment la portée de leur attaque, nous aurions pu nous croire sur le front d’une grande bataille. La Marne pour nous et Charleroi pour eux furent moins infernales. Jadis, le sort des pays coûtait moins d’efforts qu’aujourd’hui la conquête d’un chemin.

La ruée le feu au poing

Ils ont bombardé, pendant huit jours et après, avec leurs troupes de tempête et les nouveaux engins d’infanterie se sont rués le feu au poing. Le plateau de Californie n’avait pas volé son nom, c’est sans doute en prévision de ces journées-là qu’on l’avait baptisé. Pour y faire chaud, il y faisait chaud. Et le plateau des Casemates avait chaud aussi. « Intensité de feu inouïe », disait le communiqué. Le communiqué, qui est une personne froide, trouvait que ce qu’il voyait était inouï, que devions-nous trouver, nous, alors ?

Nous trouvâmes d’abord que nous étions confondus. On a beau avoir vu beaucoup de choses, on n’en avait pas vu autant. Des obus qui tombent, ce n’est pas nouveau, n’est-ce pas ? Ni une pluie d’obus non plus, ni même une avalanche. Mais ce n’était ni une pluie ni une avalanche, c’était une nouvelle nature qui se superposait à l’autre, une nature de feux, de bruits, de fumées et de geysers. Le monde n’était plus le monde, c’est comme si tout d’un coup un homme s’était changé devant vous en quelque chose d’inconnu.

Pour ça, c’était Verdun. Les blessés qui sortaient des boyaux le disaient, ils disaient davantage :

— C’est plus fort que Verdun.

C’est que ça ne s’arrêtait pas ! Une vision, si fantastique qu’elle soit en vous passant devant les yeux, peut bien vous jeter dans un pays irréel, mais vous en sortez dès qu’elle est passée. Ici, vous y restiez, la vision ne passait pas, car, renversement de la raison, ce qui vous jetait dans un pays irréel c’était la réalité. Et ce pays était habité. Dans ce lieu, qui confondait l’esprit, des hommes se battaient. Où aucun être connu par sa constitution même vous aurait semblé pouvoir vivre, des êtres vivaient. C’étaient des Tourangeaux.

Les Tourangeaux se dressent

Les Tourangeaux reçurent l’attaque. Une infanterie qui avance vous savez ce que c’est, nous vous l’avons dit une fois. Ce n’est pas des coups de fusil qui pleuvent, le fusil est pour les enfants quand ils veulent jouer à la guerre : c’est une artillerie portée à bras d’hommes. Les Tourangeaux l’eurent sous le nez. « Ils se dressèrent », dit le communiqué. Ils se dressèrent sous les grenades, il y en a de deux sortes, à main et à fusil, sous les mitrailleuses ; il y en a de deux sortes, celles qui se portent et celles qui guettent, et sous la flamme il n’y en a que d’une sorte, terrifiante.

C’était plus que Verdun. Tout n’était pas inventé le 21 février 1916. On a fait des progrès depuis. C’est aux Tourangeaux qu’ils étaient réservés.

Qu’a le kronprinz à cogner ainsi pour avoir un chemin ?

Il a Michaelis à qui il faut un premier bulletin, il a l’Autriche qui a besoin de réconfortant, il a son père qui veut tenter un nouvel emprunt.

Comme c’est le kronprinz et qu’il a droit au choix, il avait pris ce qu’il avait de mieux comme bélier. Les stosstruppen avaient été choisies. Craonne ne fut pas Verdun, ce fut plus, ce fut Verdun concentré.

Et ce fut moins, puisque Pétain, cet après-midi, loin de Craonne et l’œil tranquille, passe une revue.

 

Le Petit Journal, 25 juillet.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d’Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Giraudoux_200Wharton_200

 

 

 

 

 

Dans la même collection

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Lectures pour une ombre

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Dans les remous de la bataille

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