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Journal d’un lecteur

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

Visitez son blog http://journallecteur.blogspot.com/ pour avoir accès à toutes ses chroniques.

 

14-18, Albert Londres : «Ils pensaient d’abord qu’il faisait soleil.»

LePetitJournal

L’accueil de l’Italie angoissée aux soldats de France

De notre correspondant de guerre auprès des armées françaises en Italie.

Front italien, 29 novembre.

Un de ces jours qui n’est pas loin, nos journaux, sous un titre qui frappera d’espoir, offriront un nouveau communiqué au peuple de France. Ce sera celui de l’armée d’Italie. M’y voici.

À l’annonce du désastre, subitement, par tous côtés, nos troupes, qui n’en avaient pas encore assez vu, franchirent les Alpes. Par Vintimille, par Modane, en chemins de fer, en camions, à pied, suivis de leur matériel, tels des émigrants de leurs outils, les poilus de la grande guerre se hâtaient vers le sud où la voix d’une sœur se faisait angoissée. D’où sortaient-ils ? De Verdun ? de l’Aisne ? des Flandres ? De quelle boue, de quel feu venait-on de les arracher ceux qui, ce matin, sous le soleil qui mûrit les oranges, campaient sur la Côte d’Azur ? Quel que soit ce qui les attend, du Chemin des Dames à Nice, étonnante aventure, tout de même !

Nos soldats la vivaient. Qu’en pensaient-ils ? Si vous étiez correspondant de guerre et que depuis trois ans vous n’écriviez que sur eux, vous vous garderiez de prêter des pensées aux combattants. L’âme de la troupe est multiple, ce qui donne de l’enthousiasme à l’un jette l’autre dans le cafard. Le même article nous vaut le bravo des premiers, les injures des seconds. Tâche dangereuse que de prétendre savoir ce qu’éprouvent les héros ; ce danger ne valant pas le leur, allons-y.

Ce qu’ils pensaient ? Ils pensaient d’abord qu’il faisait soleil. Les voyages d’armée ne sont pas des joies sans mélange. Des pays que l’on traverse, ne connaître que les gares ne constitue pas, à bien parler, une énorme félicité. Nice, Monte-Carlo, Menton, c’est peut-être le rêve pour l’hiver, mais en smoking. Si ces villes où la vie est souriante ont pu donner un souffle embaumé à ceux qui depuis trois ans passés nous défendent, ce ne fut que par la vertu de leur nom lu le long de la voie ferrée. Pâle bonheur même pour des hommes qui l’ont depuis si longtemps perdu de vue. Ce qu’ils pensaient ? Pas grand’chose donc, sinon que chemineaux de la patrie ils goûtaient quelques journées de ciel pur pendant le trajet qui du feu qu’ils venaient de quitter les conduisait au feu qu’ils allaient rejoindre.

Il est des heures que le soldat n’oublie pas, si tanné qu’il ait le cœur. Ce sont celles où des mains le fleurissent, des yeux l’admirent, des voix l’acclament. L’Italie, ainsi palpitante, a reçu le guerrier horizon. Ici, dégageons la vérité, ne nous contentons pas que de son halo. Tous nous ont ouvert les bras, mais, dans le fond de tous, la même sérénité ne régnait pas. La joie de remercier ceux qui viennent vous tendre la main, à l’instant où le pied glisse sur le sol ne va pas pour chacun sans des retours amers. S’il est des gens qui nous ont acclamés sans penser, il en est d’autres qui ont pensé en nous acclamant. Et ceci est d’un grand peuple. Celui qui n’avait jamais cru avoir besoin de son frère pour continuer sa route ne peut pas être sans une crise de conscience alors que reconnaissant il se rallie à son aide. Fleurs, baisers, sourires, si tous ceux qu’au passage on nous a donnés en même temps qu’ils tombaient sur nous avaient pu parler, nous aurions entendu deux voix. La première sortant de la grande foule aurait dit : « France ! on ne peut donc jamais oublier de t’aimer ? Vive toi ! » La seconde montant de petits groupes plus critiques aurait dit plus bas : « Oui, Vive toi ! mais nous pouvions si bien tenir, nous pouvions si bien tenir. »

La cause et l’histoire du désastre

Ce ne fut pas une défaite militaire, ce fut une défaite morale. Ce ne sont pas les canons qui ont percé le front, c’est la propagande pour la paix qui l’a ouvert, ce n’est pas la valeur militaire qui a cédé, c’est l’illusion pacifiste qui a trahi. Racontons.

L’état psychologique de l’Italie en guerre était personnel. La France qui dès les premières heures d’août 1914 ne forma, d’enthousiasme, qu’une nation unie, ne peut le juger d’instinct. Alors que partout ailleurs la guerre ravageait, l’Italie, avant d’y entrer, pendant neuf mois, fut à des discussions intérieures d’intérêt et d’égoïsme. Nous, nous avons eu à nous défendre, nous y sommes allés d’une pièce, l’Italie avait à attaquer, elle a rejoint ses frontières en se tiraillant. Chez nous c’est l’ennemi qui nous a fait quitter le foyer, en Italie ce sont les généreux qui ont persuadé aux autres d’abandonner leurs maisons. Les autres ont obéi. Le gouvernement pris entre l’impatience des patriotes, la neutralité de la masse, ses devoirs de dirigeant, marchait avec des pieds de plomb. Ces neuf mois de controverses étaient déjà un facteur dissolvant. Un courant d’apaisement en naquit. Les travailleurs de la paix s’y jetèrent, l’activèrent. La propagande commença.

Les saboteurs continuaient de saboter doucement au début, puis le malheur des temps vint leur fournir des outils : le charbon manqua ; les vivres, l’argent, l’allocation étaient maigres. Les femmes sans savoir plus que leur misère s’agitèrent : « Il faut que la guerre finisse. » Des lettres arrivèrent au front : « C’est trop dur. » Le soldat rentrait triste de sa permission, la Russie lâcha.

Sur ce front des Alpes, sur ce front qui entraîna la catastrophe, sur ce front calme depuis longtemps, on ne parlait plus de guerre mais de paix. La réflexion n’est pas toujours le lot des masses, on ne se demandait pas comment on la ferait, il la fallait. On fraternisa.

Le front s’ouvrit. La catastrophe éclata. Pour avoir trop voulu la paix, ces malheureux venaient d’allonger la guerre.

Une immense douleur tordit l’Italie. L’orgueil latin surmonta les misères. Notre sœur s’écria : « Il n’est pas possible que je sois déshonorée ! » Ce que nous avions connu huit jours après notre départ en armes, elle le connaissait trente mois après le sien. La foi la saisit et l’illumina. Devant ses troupeaux de réfugiés elle oublia ses souffrances. « Qu’est-ce que le froid. Qu’est-ce que la faim ; ceux-là sont des errants. » Toute sa résistance lui revint : « Nous irons jusqu’au Pô s’il le faut, jusqu’aux Apennins. » La Piave leur suffit. Voilà parmi qui sont les nôtres. Ce n’est pas chez des gens qui ont eu peur mais qui ont eu tort, seulement.

 

Le Petit Journal, 1er décembre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d’Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

  BM1418-Giraudoux-Wharton        

Dans la même collection

Jean Giraudoux

Lectures pour une ombre

Edith Wharton

Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet

Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale

ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud

Dans les remous de la bataille

 

«Lire» et «Le Point» font leurs choix

Et, à la fin, il en reste de moins en moins (tandis que s’empilent les dizaines, les centaines de livres à paraître en janvier, février, etc., prochains). Les prix littéraires ont réduit la rentrée littéraire à sa portion congrue, les magazines proposent maintenant leurs choix, en particulier Lire dont le palmarès, depuis qu’il est encombré de multiples catégories, est devenu peu lisible, mais c’est ainsi et c’est bien le droit de la rédaction de pratiquer selon sa propre méthode. Méthode qu’on connaît d’ailleurs peu et qui aboutit, en 2017, à un double choix pour le meilleur livre de l’année. Deux traductions, on le note, sans donc oublier de citer les traductrices et traducteur:
 
  • Karl Ove Knausgaard. Aux confins du monde (Denoël), traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet
  • Claudio Magris. Classé sans suite (Gallimard, L’Arpenteur), traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau

 

Dans le domaine de la littérature, le meilleur roman français est Face au Styx, de Dimitri Bortnikov (Rivages); le meilleur roman étranger, Underground Railroad, de Colson Whitehead (Albin Michel), traduit de l’américain par Serge Chauvin; le meilleur récit, Souvenirs de la marée basse, de Chantal Thomas (Seuil); les meilleures révélations, L’avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic (L’Olivier), et Les fantômes du vieux pays, de Nathan Hill (Gallimard), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mathilde Bach; les meilleurs premiers romans, Fief, de David Lopez (Seuil), et Le cœur battant de nos mères, de Britt Bennett (Autrement), traduit de l’américain par Jean Esch; la meilleure autobiographie, Jours barbares, de William Finnegan (Sous-sol), traduit de l’américain par Frank Reichert.
Pour les autres catégories (il en reste dix), je vous renvoie au numéro de Lire qui doit être arrivé ou ne tardera pas à arriver dans votre kiosque préféré, s’il reste un kiosque près de chez vous – il y a aussi des Maisons de la presse – ou à Livres Hebdo qui reprend intégralement la liste.
Le Point ne fait que le tri de la qualité, sans se soucier des étiquettes. Dans ses 25 livres de l’année, on trouve donc Underground Railroad, de Colson Whitehead, à côté de la réédition en poche de La servante écarlate, de Margaret Atwood (Laffont, traduit de l’anglais par Sylviane Rue) – alors que Lire a choisi, comme meilleur livre de SF/Fantasy, par la même romancière, le plus frais C’est le coeur qui lâche en dernier (Laffont, traduit par Michèle Albaret-Maatsch).
On croise des lauréats du Prix Nobel de littérature – Patrick Modiano ou Orhan Pamuk -, des historiens – Patrick Boucheron ou Patrice Gueniffey – et, si vous en voulez davantage, vous trouverez un psychologue (Steven Pinker), un essayiste décédé (Umberto Eco), d’autres écrivains en pagaille…

 

Patrick Deville, Prix Roger Caillois

deville_minuit Un beau palmarès, le Prix Roger Caillois, dans lequel Actualitté relève les noms de Mario Vargas Llosa (2002), Carlos Fuentes (2003), Eduardo Halfon (2015), Édouard Glissant (1991), Roger Grenier (2008) ou Chantal Thomas (2014). On y ajoute maintenant ceux de Rodrigo Fresan pour la littérature latino-américaine, de Jean-François Billeter pour l’essai et surtout (à mes yeux) de Patrick Deville pour la littérature française. Il a publié, à la rentrée, Taba-Taba. En même temps reparaissaient, en un volume, ses cinq premiers romans.

Dans sa préface à Minuit, titre collectif de la réédition des cinq premiers romans de Patrick Deville publiés dans la maison d’édition du même nom, Bernard Comment veut éviter ce qu’il appelle le « travers » de chercher, dans les débuts d’un écrivain, ce qu’on en lit maintenant. Il y cède néanmoins, et il a raison. Car, outre le fait que ces fictions joueuses fournissent un plaisir intense, elles mettent en place quelques éléments d’un système qui ne demandait qu’à se développer. Et se développe, à travers une suite de douze romans dont Taba-Taba, qui vient de paraître, est le sixième.

deville_tabaEn détournant avec élégance et humour les codes de quelques genres, romans noirs ou d’espionnage, Patrick Deville installait le doute dans des mécanismes de précision et, déjà, courait le monde. Sans, cependant, l’obstination avec il rapporte de toute la planète ses histoires vraies dans l’ensemble ouvert en 2004 avec Pura Vida, et dans lequel Peste & Choléra lui a valu, en 2012, le Prix Femina et un légitime élargissement de son lectorat.

Nourri de souvenirs personnels et d’archives familiales, Taba-Taba est le volume le plus français du grand cycle en cours de rédaction et de publication. Il est construit autour d’un axe obsessionnel : l’homme que le romancier, dans son enfance, a vu souvent se balancer en psalmodiant : « Taba-Taba-Taba / Taba-Taba-Taba ». Un fragile point de départ pour connaître quelqu’un dont on ne sait rien d’autre puisque les archives du Lazaret de Mindin, en face de Saint-Nazaire, où Taba-Taba – il n’aura d’autre nom que ce surnom – séjournait, ont disparu. Le lieu, où le narrateur a passé huit ans, côtoyant sans le savoir des fous qu’il n’appelait pas ainsi, trouve ses origines dans une mission préparatoire qui avait entamé ses travaux en 1860, année qui ouvre tous les romans de la série. Et qui ouvre sur des perspectives immenses où se croisent une foule de personnages et d’événements articulés en chapitres courts souvent terminés par une pirouette souriante. Ce n’est pas parce qu’il écrit à présent des « romans sans fiction » que Patrick Deville a renoncé à l’humour…
La fascination devant le projet et sa réussite plus éclatante à chaque nouvelle parution ne faiblit pas. Au contraire. Chaque roman pouvant en outre se lire sans qu’il soit nécessaire de connaître les précédents, on entre dans ce monde, le nôtre, par n’importe quelle porte. Elle invite toujours à faire ensuite une visite complète.

 

Un Interallié très viril

vanderplaetsenIls nous auront tout fait, à l’Interallié: Jean-René Van der Plaetsen, qui avait déjà reçu le Prix Jean Giono (par le fait dévalué d’un coup, comme sa dotation) pour La nostalgie de l’honneur, est le lauréat que je n’attendais pas.
Ce n’est pas à l’honneur d’un jury dans lequel il n’y a que des hommes, et des hommes plutôt d’un certain âge, peut-être destinés à apprécier les valeurs désuètes, et présentées de la même manière, véhiculées dans un livre dont je vous ai déjà parlé en levant les bras au ciel, signe d’un désespoir que seul un vote, aujourd’hui, en faveur de François-Henri Désérable et son Un certain M. Piekielny aurait pu compenser.
Mais il sera dit que ce livre, qui a provoqué dans un premier temps un enthousiasme sans mélange, qui ensuite a été consciencieusement démoli par une partie de la critique comme si celle-ci était en service commandé, ne pouvait recevoir aucun prix littéraire. Trop brillant, trop joueur, trop Gary? Peu import

 

Aux courses de chevaux, le PMU gagne toujours

donnerLes adultes sont de grands enfants. Leur vie est un jeu. Mais, comme ils ont grandi, ils y investissent des sommes parfois considérables. Le narrateur, écrivain, est allé à bonne école avec son grand-père : il l’accompagnait au tabac PMU, l’après-midi écoutait Zitrone commenter le tiercé, puis comptabilisait les pertes (le plus souvent) comme il avait compté, le matin, les tickets que le grand-père, professeur de mathématiques, avait consciencieusement cochés. L’élève surpassera le maître, ne misant qu’à coup presque sûr, accumulant des gains réduits pour constituer une cagnotte de plus en plus importante, compatissant aux malheurs de joueurs moins chanceux.

Encore la chance a-t-elle peu de liens avec les statistiques.

Même si la théorie n’est pas tout à fait inconnue, Christophe Donner s’applique à en donner une nouvelle démonstration dans A quoi jouent les hommes. La grande aventure humaine qu’il y raconte commence au 19e siècle et adopte d’ailleurs la forme quasi feuilletonesque d’un de ces romans qui ont fait les beaux jours de la librairie à l’époque où les bookmakers régnaient sur le monde des courses. A l’époque aussi où Joseph Oller invente et impose le pari mutuel dont la vertu principale, celle qui est mise en évidence pour convaincre les joueurs et les autorités, consiste à réguler les cotes des chevaux afin d’éviter les variations entre parieurs. Bien sûr, la vertu principale qu’y voit son créateur, accompagné par l’Etat, est la rente régulière qu’en tirera la société organisatrice, bénéfice ponctionné d’un pourcentage destiné au Trésor public, pour le plus grand bénéfice de l’une et de l’autre. Quant au parieur, parfois il gagnera, souvent il perdra…

Voilà pour le mécanisme, intégré depuis longtemps par les turfistes. Mais le roman de Christophe Donner, s’il le rappelle, est loin de s’en contenter. Il met en scène des personnages, dont certains correspondent d’ailleurs à des acteurs réels des événements. Il fait aussi revivre la véritable guerre qui s’est déroulée entre les bookmakers et les promoteurs du pari mutuel, avec coups bas et arsenal législatif alliés au profit du… profit. C’est une véritable fresque sociale, aux ressorts pas toujours très reluisants, mais qui fournit la matière, on vous le disait, d’un feuilleton passionnant. Quand bien même on ne s’intéresserait pas du tout aux courses de chevaux et aux paris qui les accompagnent comme un mal nécessaire, A quoi jouent les hommes mérite d’être lu comme un grand roman épique dans lequel se reflète l’état d’un pays.
L’alter ego du narrateur est un chauffeur de taxi qui perd sans cesse aux courses. Le romancier lui offre la dernière réplique : « J’attire les vautours, il y a des types qui me regardent, ils me surveillent, le moindre truc, ils me piquent mon pognon, je ne sais pas comment ils font… c’est des spécialistes. » On ne peut mieux dire.

 

La sélection du Prix Rossel

Rossel_2017

Cinq ouvrages, c’est la tradition, constituent la sélection, annoncée ce matin, du Prix Rossel, en Belgique. Il sera attribué le 7 décembre, ce qui laisse le temps aux libraires partenaires (la liste est longue) de présenter les livres aux lecteurs et à ceux-ci de les découvrir avant qu’il n’en reste qu’un. Comme l’écrit Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir, il s’y trouve trois femmes et deux hommes, trois éditeurs français et deux éditeurs belges. Une belle variété qui ne s’encombre pas de calculs politico-littéraires et dont voici le détail.

 
Victoire de Changy, Une passion singulière (Autrement)
Je n’avais pas lu ce premier roman à sa sortie le 30 août, j’avoue que j’étais un peu méfiant malgré l’enthousiasme manifesté par l’éditeur. J’avais tort. Cette simple histoire d’amour aborde toute la complexité d’une relation fondée sur une passion forte, dans laquelle il ne peut y avoir d’habitudes sous peine d’épuisement des partenaires. Or, il n’y a que cela, des habitudes. L’homme à la voix de cendres et la femme plus jeune que lui tentent bien de mettre sans cesse leurs liens à l’épreuve des surprises. Mais les plus grandes surprises n’arrivent qu’à la fin, elles révèlent ce que nous n’attendions pas du tout devant le tableau piquant d’un couple d’amants.
 
Laurent Demoulin, Robinson (Gallimard)
Celui-là, premier roman aussi, ne m’avait pas échappé à sa parution, il y a un peu plus d’un an. Un père y raconte sa vie quotidienne avec un enfant, le Robinson du titre, autiste. Le roman déborde d’un amour sans cesse en butte à la réalité d’un quotidien rendu parfois pénible par les rapports entre Robinson et le monde extérieur. Et, pendant ce temps, il faut bien travailler à une communication sur Roland Barthes promise dans un colloque, car l’université ne se préoccupe pas de savoir quelles difficultés s’opposent à la rédaction d’un texte.
 
Zoé Derleyn, Le gout de la limace (Quadrature)
Non, il n’y a pas de faute dans le titre de ce (premier, encore) recueil de nouvelles paru le mois dernier (et dont je n’ai lu que le début): Les éditions Quadrature appliquent les recommandations orthographiques de l’Académie française, est-il précisé – et c’est parfois curieux, comme un gout qui manquerait de goût par manque d’assaisonnement circonflexe. Du moins cela n’enlève-t-il rien au charmé prégnant dont font preuve les deux premières nouvelles, “Le camion” et celle qui donne son titre à l’ouvrage.
 
Marcel Sel, Rosa (Onlit)
Décidément, les premières fictions sont à l’honneur dans la sélection. Les habitués de ce blog ont déjà entendu parler de Rosa – c’était ici, à l’occasion du Prix Saga Café, qu’allait suivre, j’ai omis de vous le dire (mais je vais le faire tout de suite), le Prix des bibliothèques de la Ville de Bruxelles. Beau palmarès, déjà, et peut-être à suivre, pour un chroniqueur bien connu de toutes les personnes intéressées par la vie politique belge, mais pas seulement (voir Un blog de Sel et, en Belgique, l’hebdo satirique Pan, héritier d’une longue tradition ancrée sur un terrain voisin de celui qu’arpente Le Canard enchaîné).
 
Nathalie Skowronek, Un monde sur mesure (Grasset)
Etes-vous pour la confection sur mesure ou, comme presque tout le monde, pratiquez-vous le prêt-à-porter? C’est l’une des questions qu’on a envie de poser en découvrant le début (je n’avais pas le livre, paru en mars, et je me suis donc contenté des premières pages) du troisième roman de Nathalie Skowronek, qui a aussi publié un essai et est donc la plus chevronnée de la sélection. Avec elle, on plonge dans le monde des étoffes juives – ou des loques assemblées pour ressembler, méthode Carbone, à des vêtements existant par ailleurs. Mais il faudrait en lire plus pour en dire davantage…

 

Goncourt des Lycéen.ne.s : Alice Zeniter

zeniterElle avait déjà reçu le Prix littéraire du Monde pour L’art de perdre, et je m’en étais réjoui (vous aviez lu, à ce moment, quelques passages que j’avais surlignés dans mon exemplaire). Je me réjouis donc à nouveau de voir Alice Zeniter lauréate du Goncourt des Lycéen.ne.s (j’aggrave mon cas, je sais) pour ce beau roman qui mérite, outre les lectrices et lecteurs déjà nombreux, une véritable attention. Et une bande rouge qui va bientôt déborder du livre, puisque le roman avait déjà obtenu le Prix des libraires de Nancy/Le Point.

Au journal Le Monde, qui venait de la choisir comme lauréate de son cinquième prix littéraire, Alice Zeniter disait entretenir avec ce type de récompense « un rapport, disons, fluctuant », un peu ennuyée par l’idée de compétition qui s’y glisse. Mais les prix littéraires se préoccupent peu des réticences des auteurs : tous les romans d’Alice Zeniter, même celui qu’elle a publié à 16 ans, en ont reçu. Le cinquième, L’art de perdre, vient de paraître à la rentrée, et en est déjà au deuxième, après le Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point, remis ce week-end lors du Livre sur la Place. Ce n’est peut-être pas fini, car son livre apparaît dans d’autres sélections, en particulier celles du Goncourt et du Renaudot.

L’art de perdre est le roman d’une famille qui s’est perdue et qui, à la troisième génération, tente de retrouver un sens au présent à travers le passé. Naïma, petite-fille d’Ali, ne sait pas grand-chose de ce qui est arrivé avant l’arrivée de son grand-père sur le sol français. Hamid, son père, n’est guère mieux informé. Une chape de silence pèse sur les années 1954 à 1962, celles de la Guerre d’Algérie, quand chacun devait, qu’il en ait envie ou non, choisir son camp. Sous la menace du FLN et sous celle de l’armée française, dans une insoutenable tension avec les voisins ou même les membres de la famille, Ali a cherché une protection : « Il fait le choix, se dira Naïma plus tard en lisant des témoignages qui pourraient être (mais qui ne sont pas) ceux de son grand-père, d’être protégé d’assassins qu’il déteste par d’autres assassins qu’il déteste. »

A l’indépendance, Ali se sent indésirable et en danger de mort, réussit à fuir avec les siens vers la France qui n’a pas vraiment envie de les accueillir et les parque dans un camp en attendant une illusoire solution. Harki, c’est-à-dire, vu d’Algérie, collaborateur du pouvoir qui vient d’être chassé, il n’en est pas moins, aux yeux d’un Français blessé d’une autre manière par les événements, un « crouille ». Du genre que n’aime pas un cafetier qui refuse de lui servir une bière malgré les médailles méritées lors de la bataille de Monte Cassino qu’Ali a pris soin de s’épingler sur la poitrine. Ce jour-là, un policier appelé par le tenancier pour dégager l’Arabe lui sauve la mise : il a combattu au même endroit. Mais, en sortant du bar où il a trinqué avec son compagnon d’armes, Ali sait qu’il n’y reviendra plus.

Riche propriétaire chassé par les circonstances, Ali est devenu un petit ouvrier soumis à ses chefs, acceptant sa nouvelle et peu enviable condition – bien obligé. Il n’en va pas de même pour Hamid, un de ses fils, à qui l’apprentissage de la langue française, l’enseignement et des amis permettent de refuser la résignation. D’autant que, laissé dans l’ignorance de ce qui s’est réellement passé en Algérie, il s’est coupé de ses origines. A propos des racines, il dit : « Les miennes, elles sont ici. Je les ai déplacées avec moi. C’est des conneries, ces histoires de racines. Tu as déjà vu un arbre pousser à des milliers de kilomètres des siennes ? Moi j’ai grandi ici alors c’est ici qu’elles sont. » Ici, c’est bien sûr la France.

Naïma, qui travaille dans une galerie d’art, est amenée à essayer de démêler tout ça et à comprendre, avant de se rendre en Algérie sur les traces d’un artiste que son patron, qui est aussi son amant, veut exposer. Le voyage ne se fera pas sans inquiétude. Elle s’est renseignée sur Wikipédia, elle est restée sur Internet pour lire les réactions haineuses qui pullulent dès qu’il est question de harkis, elle s’est plongée dans des livres. Il lui reste beaucoup de questions sans réponse.
Alice Zeniter n’évacue rien de la complexité du sujet, des contradictions qui habitent les personnages – Lalla, le vieux peintre qui rêve d’être enterré en Algérie mais ne l’avouera jamais ! On imagine aisément que, comme Naïma qui est probablement son double, elle a dû puiser dans une documentation sans fin, regarder des vieux films d’actualité, écouter les uns et les autres. De cette abondante récolte, elle a nourri un roman qui, bien au-delà des informations, est une masse de chair irriguée de sang, un organisme vivant dont on admire la perfection esthétique en même temps qu’on est gagné par les émotions qui le traversent.


Lycéen.ne.s du Renaudot et du Goncourt, même combat

adimiJe faisais remarquer hier (je n’étais pas le seul, bien sûr, à avoir relevé cette singularité) que les jeunes juré.e.s du Goncourt avaient infléchi la tendance masculiniste des prix littéraires 2017 en ne retenant que des femmes dans leur dernière sélection. Le Renaudot des Lycéen.ne.s confirme que jeunes lecteurs et lectrices penchent vers une meilleure répartition des genres sous les lauriers. Kaouther Adimi, avec Nos richesses, est en effet leur lauréate, a-t-on appris hier soir.
Ce ne serait qu’un épisode anecdotique de la guerre des sexes, et pas nécessairement dans le champ littéraire, s’il ne s’agissait aussi d’un excellent roman, inspiré par la carrière de libraire et d’éditeur Edmond Charlot, installé jeune à Alger avec un minimum de moyens et un maximum d’enthousiasme.
Sa petite librairie devient un pôle culturel où se croisent, physiquement ou par leurs ouvrages, Jean Giono, Albert Camus, Jean Grenier, Antoine de Saint-Exupéry, Emmanuel Roblès, Vercors, j’en oublie dans l’effervescence qui règne malgré les difficultés d’une époque qui passe par la Seconde Guerre mondiale, puis par la guerre d’indépendance, et les années qui suivent ne sont pas beaucoup plus simples, d’autant que les ressources ne suivent jamais vraiment.
Kaouther Adimi regarde cette librairie, Les Vraies Richesses, au moment où un homme qui ne s’intéresse pas aux livres a été chargé de se débarrasser de tout ce qu’elle contient. C’est émouvant comme un monde voué à disparaître et qui pourtant s’accroche, fort de valeurs qui pour certains ont encore un sens.

 

Le Goncourt des Lycéens pour la féminisation des prix littéraires

Le palmarès 2017 des prix littéraires est plutôt rassurant. La plupart des ouvrages couronnés ont des qualités que, d’ailleurs, la plupart des commentateurs s’accordent à leur reconnaître. Une seule fausse note dans cette histoire: il y manque cruellement de femmes.
Le Prix Goncourt des Lycéens, réputé le meilleur accélérateur des ventes, s’est promis d’y remédier (même s’il n’y a pas eu de concertation à ce sujet, ce que j’ignora totalement): les quatre finalistes sont des finaliste.e.s, si j’ose ainsi l’écrire, au risque de m’attirer les foudres de l’Académie française – mais je suis tranquille, je suis à peu près certain que personne, parmi ses membres, ne lit ceci.
Donc, jeudi, une de ces quatre romancières entrera au palmarès du Goncourt des lycéens:
  • Brigitte Giraud. Un loup pour l’homme (Flammarion)
  • Véronique Olmi. Bakhita (Albin Michel)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Alice Zeniter. L’art de perdre (Flammarion)

 

Smith Henderson dans la Yaak Valley, Montana

hendersonPete Snow est écartelé par une contradiction. D’une part, il est excellent comme assistant social protégeant des enfants en danger dans leurs familles. Son seul défaut, peut-être d’ailleurs une qualité, est une implication excessive dans les dossiers dont il s’occupe, et dont on comprend qu’ils sont pour lui moins des dossiers, car il a horreur de la paperasse, que des questions humaines. Mais, d’autre part, il a été incapable de protéger sa fille, entrainée par sa mère inconsciente des risques dans une vie pleine de fêtes – alcool, drogue et hommes. Rachel, qui préférera se faire appeler Rose, disparaît à treize ans. Ce n’est pas pour le meilleur, comme le montrent des conversations insérées en fin de plusieurs chapitres, sans fournir de réponses à toutes les questions.

De cette contradiction en découlent d’autres, à moins qu’elles soient situées en amont, toutes les circonstances formant, ensemble, un filet serré dont Pete est incapable de se dépêtrer – il en serait incapable même s’il le voulait, ce qui n’est pas certain.

Des personnages étonnants surgissent, dont le plus spectaculaire, Jeremiah Pearl, est un fanatique de l’Apocalypse à nos portes, la preuve par cent théories puisées chez les complotistes les plus virulents d’où il tire la conviction qu’il est temps d’agir contre la ruine du monde. En se retirant dans la montagne avec sa famille, dans la foi et l’isolement, dans la précarité sanitaire aussi. Son fils Benjamin, pour qui Pete éprouve de l’affection, accompagne Jeremiah dans ses délires. Et Pete, tandis qu’il persiste à sauver Benjamin, en partie contaminé par l’énergie désespérée du bonhomme, se met à écouler des pièces de monnaie trouées destinées à saper l’économie des Etats-Unis corrompus. Ce rêve inaccessible est cependant pris très au sérieux par les autorités fédérales et la découverte des cadavres de la femme de Jeremiah et de leurs autres enfants fait de lui un ennemi public de belle dimension. Les faits sont un peu plus complexes.
Dans les forêts, sous la neige, la Yaak Valley résonne de quantité d’histoires entrecroisées. Cecil, un jeune garçon probablement irrécupérable, passe par là. Et une petite fille aussi lumineuse qu’effrayée. Et le frère de Pete, que son agent de probation recherche activement. Les bars, les amours provisoires, la bonne volonté contrariée, l’ombre de Rachel/Rose donnent au premier roman de Smith Henderson, Yaak Valley, Montana, un relief tourmenté.

 

14-18, Albert Londres : «Cette pluie n’était ni grise ni triste.»

LePetitJournal

Ceux de l’Aisne décorés par Pétain

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)

Front français, 10 novembre.

Nous avions ceux de la Marne, ceux de l’Yser, ceux de la Somme, ceux de Verdun ; nous avons maintenant ceux de l’Aisne. Et ainsi tout notre pays se pare des lauriers de ses défenseurs. Le palmarès s’allonge, chaque feuillet marque une bataille, chaque bataille est une victoire. Pétain vient de célébrer la dernière : La Malmaison, Pinon, Pargny, Filain. Des milliers de prisonniers, des centaines de canons, voilà ce qu’offraient ceux de l’Aisne, en échange des décorations que le général en chef allait accrocher sur leurs drapeaux loqueteux, sur leurs capotes boueuses.

Il pleuvait dru et fort, mais cette pluie n’était ni grise ni triste. Et les trois mille poilus présentaient cette pluie, puisqu’elle fut leur compagne pendant ces journées d’attaque qui furent des journées de gloire : le terrain de la revue était un cloaque de boue et de gadoue. Qu’importe ! ça valait mieux que les trous d’obus, que les tranchées bouleversées de là-haut, et le défilé fut impeccable. Cérémonie simple et sobre. Tout près, la cathédrale de Soissons, avec ses tours blessées, hors de portée maintenant du canon dont on entend le grondement lointain, devant les drapeaux rassemblés, un officier lit les citations des unités qui vont recevoir une récompense : régiments d’infanterie, de zouaves, de tirailleurs, de coloniaux, bataillons de chasseurs, de Sénégalais, artillerie de tranchée, artillerie de campagne, artillerie lourde, artillerie d’assaut, génie, télégraphistes, brancardiers, aviateurs, tout le monde a fait son devoir, plus que son devoir. Il y a de la poudre dans l’air, les drapeaux claquent sous ce vent de victoire, et quand tout à l’heure, quelques-uns d’entre eux vont incliner leur hampe pour permettre au général Pétain d’y accrocher la fourragère, il semble que dans les rangs de cette glorieuse phalange d’hommes, les corps se font plus droits, les yeux se font plus brillants, et j’ai envie de leur crier : « Vivent ceux de l’Aisne ! »

 

Le Petit Journal, 11 novembre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d’Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

BM1418-Giraudoux-Wharton

 

Dans la même collection

Jean Giraudoux

Lectures pour une ombre

Edith Wharton

Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet

Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale

ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud

Dans les remous de la bataille

 


Roger Grenier, un siècle de littérature

grenier

Roger Grenier avait l’œil pétillant et la voix douce. La littérature est une passion discrète qui prolonge l’existence. Au sens figuré, bien sûr, mais parfois aussi au sens propre : l’écrivain qui vient de mourir à 98 ans avait tout de l’homme vivant avec et pour les livres. Pas seulement : il a été journaliste, à Combat où Camus l’avait engagé, puis à France-Soir. Mais il a surtout écrit une cinquantaine de livres et a participé à l’éclosion de bien des auteurs. On se souviendra toujours de l’avoir croisé au Salon du Livre et de la Presse, à Genève, en mai 1985, et du moment où il nous a glissé à peu près ceci : « Je m’occupe du premier livre d’une jeune romancière très prometteuse. Elle s’appelle Sylvie Germain, retenez son nom. » Il ne se trompait pas sur les qualités de la promesse.

Editeur chez Gallimard depuis des temps immémoriaux, il y avait bien entendu côtoyé tout le monde. Quand François-Henri Désérable écrivait Un certain M. Piekielny, paru à la rentrée, il cherchait des renseignements sur Romain Gary et ce mystérieux personnage dont il se demandait s’il était réel ou imaginaire : « C’était à Roger Grenier qu’il fallait poser la question. Roger Grenier, quatre-vingt-quinze ans, écrivain, éditeur chez Gallimard où […], qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, il se rend à pied chaque jour que Dieu fait. […] Quand je l’ai rencontré il ne se levait plus aussi tôt. Mais il continuait, chaque jour, de descendre à pied la rue du Bac jusqu’aux éditions Gallimard où, fin 2014, par un après-midi sans soleil il me reçut dans son bureau où il avait reçu, pêle-mêle, Bernard Wallet, grand homme et grand cœur, éditeur et athlète, Blondin et sa « silhouette fragile, un peu inachevée », Gallimard, Gaston, le patriarche, en costume bleu-gris et en nœud papillon, Prévert, du temps où « même assis il ne tenait plus debout », Sartre, l’œil vrillant derrière le verre de ses lunettes et le nez camus, Camus, l’ami intime, intimidant, rencontré à Combat, du beau monde, donc. »

Roger Grenier n’était pas que ses souvenirs auxquels Désérable et beaucoup d’autres ont fait appel – et à qui va-t-on demander, maintenant, ce détail que personne d’autre ne peut fournir ? Il a construit une œuvre saluée par de nombreux prix littéraires : Prix Femina en 1972 pour Ciné-roman, Prix Novembre vingt ans plus tard pour Regardez la neige qui tombe, un ouvrage consacré à Tchekhov dont son écriture est si voisine.

Comme Tchekhov, d’ailleurs, il a été un formidable nouvelliste – on sait que le genre conduit rarement au best-seller. Des recueils comme Une maison place des Fêtes (1972), La salle de rédaction (1977) ou La Marche turque (1993) impressionnent durablement.

Il fut peut-être surtout un lecteur de qualité, sa longévité dans cette fonction chez Gallimard en témoigne aussi sûrement qu’un ouvrage comme Le palais des livres (2011), un titre qui lui va si bien, sous lequel il avait rassemblé de courts essais nourris de textes croisés à toutes les époques (de sa vie et de la littérature), d’une pertinence jamais prise en défaut. Sous la modestie qui lui était naturelle perçait en effet un avis très sûr.

 


Yannick Haenel, Prix Médicis

Encore un bon prix pour un excellent roman français – l’année est presque exceptionnelle.

haenelYannick Haenel est le lauréat du Prix Médicis. Une information comme je les aime…

Parfois, c’est assez rare, un roman sort du rang, nous fait un signe qu’on ne comprend pas tout de suite, forcément : il s’agit de se signaler comme différent, hors normes. De se hisser au-dessus de l’art et de la compréhension de la vie. L’ambition ne suffit pas à la réussite, encore faut-il avoir les moyens de mener en solitaire une expérience des limites. Yannick Haenel, avec Tiens ferme ta couronne, manifeste son ambition avec une exigence qui conduit son livre au niveau des monstres convoqués ici : Herman Melville et Michael Cimino, rien de moins. C’est dire qu’on se situe, entre Moby Dick et La porte du paradis, au-delà des recettes du succès, dans la prise de risques maximale. C’est fascinant.

Le scénario auquel travaille le narrateur porte sur un sujet non seulement inhabituel mais aussi peu adéquat pour l’exercice du pitch avec lequel convaincre un producteur : « l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville ». Il le sait, son travail est irrecevable dans l’état actuel du cinéma. Il s’en fout, il poursuit son idée avec l’irrémédiable sentiment d’un échec qui, d’une certaine manière, fait déjà sa fierté.

L’obsession du créateur tourne à la déconfiture. Mais il est grandiose jusque dans ses impasses et pratique la transmutation du vil plomb en or noble avec un art consommé de la pirouette. Son scénario improbable se retrouve malgré tout, par l’intermédiaire d’un producteur français, entre les mains de Cimino lui-même. Leur rencontre à New York, rendez-vous bien sûr manqué devant un tableau de Rembrandt, Le Cavalier polonais, à la Frick Collection de New York, puis sauvé par des retrouvailles devant le musée, est une merveille de littérature épique. Un parcours dans la ville, un restaurant, la statue de la Liberté, tout est mis en relief sous les lumières d’un éclairagiste génial.

Le récit que fera le narrateur de ce moment inoubliable est mis en forme comme un thriller auquel participera, comme elle jouait dans La porte du paradis, Isabelle Huppert, arrivée par hasard dans le restaurant où se sont réunis le scénariste et le producteur français. Elle est une apparition, de la même manière que Lena à d’autres moments, maîtresse du personnage principal, qui conduit celui-ci dans le décor saugrenu du musée de la Chasse et de la Nature. La chasse occupe une place essentielle dans le roman, bien que souvent hors champ : l’image du daim poursuivi par Robert De Niro dans Voyage au bout de l’enfer, un autre film de Cimino, renvoie à « une phrase de Melville qui disait qu’en ce monde de mensonges, la vérité était forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché ».

Les différentes pièces introduites dans le puzzle se mettent en place avec une redoutable efficacité. Il faut dire un mot du chien Sabbat, dont le narrateur a la garde chaque fois que son voisin s’absente, c’est-à-dire souvent, et qui est lui-même un rouage du récit. Tot, le propriétaire du chien, est un chasseur et possède, entre autres armes, une carabine Haenel, dont on rappelle que l’écrivain porte le nom, susceptible d’abattre peut-être un jour un homme qui aurait perdu Sabbat.

Des mystères multiples entourent les personnages, un danger mal défini semble naître des situations les plus incongrues, l’intérieur mystiquement alvéolé d’une tête, celle de Melville ou celle du scénariste, ne se visite pas selon une logique simple. Au contraire, la complexité est à la base de Tiens ferme ta couronne, mais une complexité qui trouve en nous des échos renvoyant à quelque chose de grand, d’impossible même à mesurer vraiment. C’est pourquoi on aime la folie de ce livre.

Le Médicis du roman français va à Paolo Cognetti, double prix Strega en version originale, avec Les huit montagnes (Stock)

Et le Médicis essai à Shulem Deen pour Celui qui va vers elle ne revient pas (Globe).

 

Philippe Jaenada, Prix Femina

jaenadaIl s’est amusé, Philippe Jaenada, dans La serpe, à cirer les pompes de Virginie Despentes et à se dire, du même coup, que cela l’empêcherait d’avoir le Goncourt. Cette anecdote accompagne un déjeuner avec son éditeur qui fait semblant de ne pas râler parce que le roman précédent de son auteur est passé pas très loin d’un prix littéraire – mais manqué!
Cette fois, c’est réussi. Le Prix Femina va donc à La serpe, dommage pour quelques autres livres mais tant mieux pour celui-là, dans lequel je m’amusais depuis hier soir. J’adore cette histoire d’un écrivain parti enquêter sur les traces d’un vieux triple crime dont avait été accusé en 1941 Georges Arnaud (celui du Salaire de la peur, pas l’autre), parricide ou presque puisque acquitté après une plaidoirie trop magistrale pour être tout à fait honnête de Maurice Garçon, mais que l’imaginaire collectif continuait et continue encore de croire coupable. Ce qui ne satisfait pas Philippe Jaenada.
Il part dans le Périgord humer les vieilles traces de sang, mais il n’y est pas tout de suite. La voiture de location qu’il conduit fait des caprices, des lumières s’allument qui lui font craindre le pire, et il sait comment envisager le pire en comparant son aventure, un moment, aux plus grands exploits de la fiction éternelle ou contemporaine, littérature ou cinéma, tout lui est bon, pourvu qu’on sourie – et on sourit beaucoup, d’où mon sourire encore à l’instant, en apprenant qu’il reçoit le plus important des prix du jour.
L’affaire est grave – trois morts, un jeune homme sans autres qualités que son goût pour dépenser l’argent qu’il n’a pas, il n’est à ce moment pas encore écrivain ni défenseur des victimes d’injustice, comme il le deviendra plus tard (du coup, le personnage est plutôt sympathique malgré ses frasques, ou à cause de ses frasques aussi).
Mais Philippe Jaenada en fait un festival de légèreté, même quand son humour est volontairement lourd. Il a l’art du déplacement efficace dans la phrase et les parenthèses, qui se multiplient jusque les unes dans les autres, valent bien l’usage que font certains des notes en bas de page quand elles sont habilement inscrites dans le texte sous lequel elles se trouvent. Les digressions réjouissent, les réflexions personnelles tout autant, et on ne perd malgré tout jamais de vue que, je le disais, l’affaire est grave.
 
widemanLe Prix Femina étranger récompense une autre enquête à propos d’un crime: Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till, de l’Américain John Edgar Wideman (traduit par Catherine Richard-Mas). Mais je ne l’ai pas lu et je ne vous en dirai donc pas grand-chose.
Il me semble néanmoins qu’il n’est pas étranger aux préoccupations qui animaient déjà l’écrivain américain quand je l’avais rencontré en 1992 pour Suis-je le gardien de mon frère?, un ouvrage consacré à l’injustice qui frappe plus particulièrement, aux Etats-Unis, les Africains-Américains, ainsi qu’il se définissait alors. En voici un bref passage:
Les inspecteurs m’ont embarqué, m’ont demandé de leur fournir un alibi pour une nuit où une petite épicerie avait été cambriolée en Utah. Quatre Noirs avaient fait le coup. Trois d’entre eux avaient plus ou moins été identifiés, il en manquait un. J’étais Noir. Mon frère était suspect. Alors, peut-être que j’étais le quatrième? Peu importait que je réside à six cents kilomètres du lieu du crime. Que je sois écrivain et professeur de littérature à l’université. Je suis Noir. Robby est mon frère. Ces faits m’incrimineraient toujours.
 
coatalemEnfin, le Prix Femina essai va au beau récit que Jean-Luc Coatalem consacre à Victor Segalen, Mes pas vont ailleurs. Je ne vais pas m’appesantir, mais je vous en parlais avant même sa parution, dans la note de blog où je signalais la publication, à la Bibliothèque malgache, d’un ouvrage de Victor Segalen, René Leys, et d’un recueil d’articles, inédit sous cette forme, que lui avait consacrés un de ses proches, Gilbert de Voisins. Un retour en arrière vous en dira un peu plus long – ici aussi, à propos de plusieurs livres du même auteur, qui venait de se voir attribuer le Prix de la langue française qui lui sera remis à Brice ce week-end. Une excellente semaine, peut-être chargée en festivités, pour Jean-Luc Coatalem et son éditeur!

Comme le jury du Femina n’en a jamais assez, il offre aussi cette année un prix Spécial à Françoise Héritier pour l’ensemble de son oeuvre.

 


Grégoire Bouillier, Prix Décembre

BouillierJe le sentais venir, mais le temps manquait pour les 880 pages du Livre 1 du Dossier M, roman de Grégoire Bouillier paru chez Flammarion en août (la suite a été annoncée pour janvier), lauréat aujourd’hui du Prix Décembre.
Les trois ouvrages de la sélection finale disent tous “je”, et abondamment, puisque Joann Sfar, avec Vous connaissez peut-être (Albin Michel), et Christophe Honoré, dans Ton père (Mercure de France), pratiquent le roman autobiographique, appelez-le autofiction si vous voulez, comme Grégoire Bouillier dont le livre, sa première partie en tout cas, est annoncé comme une histoire d’amour.
J’en suis malheureusement resté aux pages du début – la fin du Niveau 4 de la première partie, pour vous qui avez peut-être le livre sous les yeux. (Impossible de donner un numéro de page, je lis en numérique et le logiciel que j’utilise affiche la page 50 sur 2172, ce qui n’a pas grande signification.)
Une chose est certaine: ça donne envie. Décidé à ne pas manquer une occasion de prendre du plaisir à la lecture, je vais donc continuer cela sans tarder.
 
 
 
andreaLe Prix du premier roman, car il pleut des lauriers toute la journée, couronne Ma reine, de Jean-Baptiste Andrea.
Shell, qu’on appelle ainsi à cause de son blouson, a douze ans et vit dans la station-service de ses parents. Il en a assez d’être traité comme un enfant. Il veut être un homme, faire la guerre, et part vers la montagne. Ses jours difficiles sont illuminés par la rencontre de Viviane, petite séductrice avide de tester son pouvoir. Shell, subjugué, croit tout ce qu’elle dit. C’est beau. Mais il y a du danger à suivre sa reine les yeux fermés

 

Le Goncourt pour Eric Vuillard

vuillardC’était le moins prévisible des quatre finalistes, mais Eric Vuillard mérite le Prix Goncourt pour L’ordre du jour (Actes Sud).

Leurs noms, pour la plupart, ne sont pas familiers. Il faut cependant les citer tous, car leur rassemblement, ce lundi 20 février 1933, ouvre le livre d’Eric Vuillard, L’ordre du jour, et marque le point de départ d’une ère censée durer mille ans. Ils s’appellent Gustav Krupp, Albert Vögler, Günther Quandt, Friedrich Flick, Ernst Tengelmann, Fritz Springorum, August Rosterg, Ernst Brandi, Karl Büren, Günther Heubel, Georg von Schnitzler, Hugo Stinnes Jr, Eduard Schulte, Ludwig von Winterfeld, Wolf-Dietrich von Witzleben, Wolfgang Reuter, August Diehn, Erich Fickler, Hans von Loewenstein zu Loewenstein, Ludwig Grauert, Kurt Schmitt, August von Finck et le Dr Stein. Ils sont au « nirvana de l’industrie et de la finance ». Ils ont décidé de soutenir, aux élections de mars, le parti nazi d’Adolf Hitler. Celui-ci est venu, « souriant, décontracté, pas du tout comme on l’imaginait, affable, oui, aimable même, bien plus aimable qu’on ne l’aurait cru. Il eut pour chacun un mot de remerciement, une poignée de main tonique. »

Ce soir-là, la levée de fonds pour la campagne électorale est fructueuse. Les arguments sont convaincants : « il fallait en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste, supprimer les syndicats et permettre à chaque patron d’être un Führer dans son entreprise. »

Comment ces vingt-quatre hommes ne soutiendraient-ils pas une si saine initiative ? C’est le moment de dire ce qu’ils représentent : « Ils s’appellent BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Sous ces noms, nous les connaissons. Nous les connaissons même très bien. Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien, nos radios-réveils, l’assurance de notre maison, la pile de notre montre. » Le lien est puissant, qui s’ancre en 1933 pour aller jusqu’à aujourd’hui.

Eric Vuillard fait de grands pas dans le temps. Mais chacun de ces pas est la conséquence du précédent et l’Histoire s’écrit à marche forcée. Parfois contrariée : le 12 mars 1938, les manœuvres de l’industrie allemande destinées à équiper le pays de chars, malgré le traité de Versailles qui l’interdisait, doivent prouver leur éclatante réussite. C’est une parade de blindés sur la route de l’Autriche, avec un Hitler conquérant. Au lieu de cela, c’est la panne générale, l’armée immobilisée, le Führer impuissant. La scène, telle qu’elle est décrite par Eric Vuillard, est grandiose : « Ah ! mais on dirait un film comique : un Führer ivre de colère, des mécanos courant sur la chaussée, des ordres hurlés à la hâte dans la langue râpeuse et fébrile du Troisième Reich. »

On sent bien qu’une méthode est à l’œuvre dans la relecture que fait Eric Vuillard de l’Histoire. Qu’il s’agisse de Buffalo Bill, du Congo, de la Révolution française ou de la Seconde Guerre mondiale, il procède par fragments choisis dans les marges et assemblés avec soin pour donner à l’image d’ensemble un sens inédit. Et passionnant.

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