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Journal d’un lecteur

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

Visitez son blog http://journallecteur.blogspot.com/ pour avoir accès à toutes ses chroniques.

 

La mort d’Anne Wiazemsky

Anne Wiazemsky a tenté de partir discrètement, au moment où tous les journalistes littéraires avaient les yeux tournés vers Stockholm. C’est raté: sa disparition touche bien des lecteurs, une multitude de cinéphiles, les nostalgiques de François Mauriac dont elle était la petite-fille, les vieux lycéens qui, à leur Goncourt de 1993, avaient élu Canines. Qui d’autre? Vous? Moi, en tout cas, bien que, sans explication à fournir, ma fréquentation de ses romans ait duré peu de temps, de 2009 à 2016, c’est-à-dire à la publication de Mon enfant de Berlin jusqu’à la réédition en poche d’Un an après. Trois titres sur une quinzaine. J’airais pu, j’aurais dû, faire mieux. Mais c’est assez pour s’attacher…

Mon enfant de Berlin (2009)

wiaz-monenfantClaire a 27 ans, un fiancé et elle est la fille de François Mauriac. Elle a besoin d’oublier tout cela, de devenir elle-même. « Claire souhaite que l’on reconnaisse en elle une ambulancière de la Croix-Rouge, une combattante. » En 1944, alors que la guerre se termine avec des soubresauts violents, un intermède parisien pendant lequel elle retrouve sa famille lui pèse. Mais sa section de la Croix-Rouge l’appelle après le 8 mai 1945, se prépare à faire mouvement vers l’Allemagne. L’occasion lui est offerte de quitter le rôle pour lequel elle semblait faite, d’abandonner un chemin trop bien balisé. L’occasion d’être libre…

En août, elle est à Berlin, ville défaite où les survivants meurent de faim. Elle habite avec cinq autres jeunes femmes dans le réfectoire d’un ancien collège de garçons. « La vie à Berlin est passionnante à condition de ne pas être berlinois », écrit-elle à sa mère en septembre. D’ailleurs, peu de temps après, elle est logée plus confortablement, bénéficiant d’un privilège dont elle a conscience, mi-coupable, mi-consentante. Puis c’est la rencontre, décisive, avec Yvan Wiazemsky, dit Wia, officier français d’origine russe qui n’a jamais entendu parler de François Mauriac. L’anecdote est rafraîchissante. Pas suffisante, bien sûr, pour engendrer l’amour. Mais le reste suit, malgré l’absence de points communs – ou grâce à cette absence. Les premières années de bonheur enfuies, les différences apparaîtront plus grandes, créant une distance au lieu du rapprochement initial. Ce sera après la naissance de Mon enfant de Berlin.

Anne Wiazemsky est cet enfant, alors que Claire espérait un fils. Et elle raconte, en fait, l’histoire de ses parents. Elle entremêle les lettres et le journal de sa mère avec des transitions où elle imagine les scènes. Il est difficile de savoir ce qui l’emporte, de la réalité ou de la fiction. Mais il est de bon ton d’affirmer que le roman impose sa vérité. Surtout quand, comme ici, c’est le cas. Grâce à l’écriture ciselée d’Anne Wiazemski, les pages plus personnelles se mêlent adroitement aux sources authentiques.

Sur les deux plans, la ville de Berlin est bien plus qu’un décor. Elle est, pour Claire et Yvan, une ville adoptée dans un choix délibéré. Ils se sont rencontrés là, c’est là qu’ils veulent vivre. C’est là aussi que doit naître leur premier enfant. L’accouchement a été confié à un médecin allemand, comme une évidence – et tant pis si l’évidence se teinte ensuite d’une couleur moins plaisante quand le médecin est arrêté, jugé et exécuté pour ses crimes de guerre. L’époque est celle d’une transition, entre la fin de la Seconde guerre mondiale et le début de la guerre froide. On ne pense qu’à la reconstruction. Reconstruction d’une ville et construction d’un bonheur qui efface bien des souffrances, avec sans doute un brin d’égoïsme. Mais c’est une leçon de vie, comme il s’en écrit sans qu’il soit nécessaire de peser le pour et le contre sur les plateaux de la balance d’une hypothétique justice.

Une année studieuse (2012)

wiaz-uneanneeCette année-là, 1966, devait surtout être, pour Anne Wiazemsky, 19 ans, l’année du bac. Elle avait échoué en partie et devait passer, en septembre, un oral de rattrapage. L’affaire était prise très au sérieux dans une famille où manquait le père, décédé, et sur laquelle régnait la grande figure, si grande qu’elle en devenait un peu effrayante, de « bon-papa », François Mauriac.

L’année précédente, Anne a réussi, malgré tout, à tourner dans un film. Elle rêvait d’être actrice, c’est fait. Au hasard Balthazar, de Robert Bresson, où elle fait sa première apparition à l’écran, est même un événement. Roger Stéphane, qui l’a beaucoup aimé, lui consacre toute un numéro de Pour le plaisir, son émission de l’ORTF. Plusieurs cinéastes y témoignent de leur enthousiasme. Parmi eux, Marguerite Duras, Louis Malle ou… Jean-Luc Godard. Entre la jeune actrice et le cinéaste qui a déjà réalisé une quinzaine de films, il s’agit de la troisième rencontre, brève et aussi manquée que les deux précédentes : elle descend un escalier et se cogne contre lui, qui le monte. « Crétin ! Imbécile ! Idiot » crie-t-elle, avant de voir de qui il s’agit.

Elle a beaucoup aimé Pierrot le fou et Masculin féminin, il l’a remarquée depuis un an, avant même de passer sur le tournage d’Au hasard Balthazar. Dix-sept ans les séparent. Il a récemment divorcé d’Anna Karina. On lui prête une liaison avec Marina Vlady. Il a tout pour effrayer Anne qui lui écrit pourtant, sur les conseils d’un ami. Celui-ci lui a dit : « C’est un homme très seul, vous savez. » Contre toutes les apparences…

Leur première véritable rencontre est un étourdissement partagé. Il lui offre des quatuors de Mozart, Nadja, d’André Breton. Elle est sous le charme. Lui aussi, et depuis plus longtemps, lui explique-t-il, depuis qu’il a vu dans Le Figaro une photo du tournage de Balthazar : « Je suis tombé amoureux de la jeune fille de la photo. » Il est cultivé, drôle, il veut conquérir Anne et elle cède volontiers.

Trente-cinq ans plus tard, le roman autobiographique où elle raconte cette Année studieuse restitue l’allure virevoltante sur laquelle elle se déroule. Car les choses vont vite. Il faut quand même le réussir, ce bac – ce sera fait, en partie grâce à Francis Jeanson qu’Anne a rencontré lors d’un cocktail chez Gallimard, qui devient un ami puis, avec sa femme, les amis du couple. Francis Jeanson trouvera sa place dans le film qu’Anne tournera sous la direction de Godard, La Chinoise. A le voir aujourd’hui, il s’agit d’ailleurs à peu près de la seule scène intelligible. Le reste trempe dans les prémisses de mai 68. La faculté de Nanterre, où Anne s’est inscrite, s’emplit de discours sérieux et définitifs basés sur le vrai communisme, celui du Petit livre rouge de Mao. Sur le campus, on croise (dans le roman, pas dans le film) un étudiant rigolard et dragueur qui revendique la compagnie d’Anne en vertu de la solidarité des roux – il deviendra plus célèbre en 1968…

En juillet 1967, ils se marient en secret et en Suisse. Après la brève cérémonie et un verre de vin blanc au café le plus proche le maire leur dit au revoir : « A la prochaine, monsieur Godard ! » La phrase les amusera pendant des semaines. Peu de temps après, le Festival d’Avignon accueille une projection de La Chinoise, précédée d’une mémorable conférence de presse lors de laquelle Jean Vilar parle sans cesse de La Tonkinoise.

On rit beaucoup avec Anne Wiazemsky et Jean-Luc Godard. On oublie aussi leur différence d’âge : ce sont deux enfants qui s’ébrouent, heureux de vivre et de s’aimer.

Un an après (2015)

wiaz-unanMai 68 avec Godard, un angle singulier sur les événements qui ont bousculé la vie française. La narratrice, qui a épousé le cinéaste l’année précédente (Une année studieuse), hésite, devant les manifestations, entre enthousiasme et rejet. De la même manière qu’elle cherche à préserver sa carrière d’actrice sans mettre son couple en péril. Mais comment accepter un rôle proposé par Bertolucci sans renier Godard ? Et faire du patin à roulettes dans les rues vides de Paris, est-ce un engagement ?

 

 

Prix Nobel de littérature : Kazuo Ishiguro

J’ai beaucoup lu Kazuo Ishiguro – et souvent beaucoup aimé. Nos chemins se sont croisés trois fois – mais je n’ai plus de traces écrites de la première. Voici ce que mes archives ont conservé, précieuse mémoire pas si morte qu’on le dit parfois, à l’occasion d’un Prix Nobel de littérature qui, forcément, me réjouit. (Même si j’avais préparé autre chose.)

Les vestiges du jour (1990)

ishiguro-vestigesLe troisième roman de Kazuo Ishiguro commence par étonner, puis il laisse une impression de perfection. Cet écrivain anglais d’origine japonaise s’était, dans ses deux premiers livres, construit un Japon mythique. Et le voici occupé à décrire une Angleterre tout aussi mythique, par l’intermédiaire d’un majordome, Stevens, qui assume tous les clichés d’une civilisation où le service a été élevé au rang d’un art et d’un devoir. On s’attache à ce Stevens qui réfléchit à sa condition et à son passé pendant un petit voyage qu’il fait pour retrouver Miss Kenton, une gouvernante avec laquelle il a travaillé et qui est probablement sa seule faille : il ne se l’est jamais avoué, mais elle lui manque, et ils auraient pu partager ensemble autre chose que le sens de leur mission presque sacrée.

Kazuo Ishiguro raconte tout cela avec un naturel d’autant plus extraordinaire qu’il est évidemment une pose – mais elle est devenue une seconde nature chez Stevens, qui ne s’imagine de toute manière pas différent.

Stevens n’a presque jamais quitté Farlington Hall et il a même survécu à son patron, Lord Darlington, remplacé maintenant par un Américain, ce qui est évidemment très différent puisque ce Mr. Farraday n’a aucun sens des rapports qu’il devrait établir entre lui-même et son majordome. Sans avoir voyagé ni être sorti dans le monde, Stevens a le sentiment d’avoir eu beaucoup de chance : il a côtoyé, en effet, avant la Deuxième Guerre mondiale, de grands hommes politiques que Lord Darlington, poussé par on ne sait quel idéal pacifiste né de ses remords après la victoire de 1918, cherchait à rapprocher par-dessus la séparation entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne. La naïveté de Stevens au sujet des agissements de son patron est totale. Il n’a d’ailleurs pas à y réfléchir, comme il le dira à Lord Darlington un jour où celui-ci, assailli de doutes, aura la faiblesse de demander conseil à Stevens.

Ce majordome pense avoir approché de la perfection le jour d’une grande réunion politique organisée par Lord Darlington. Ce jour-là, le service devait être plus irréprochable que de coutume afin de ne pas troubler la reconstruction du monde. Mais le père de Stevens, qui avait été son modèle avant de beaucoup décliner, au point qu’il avait fallu le réduire à un rôle subalterne, a eu la mauvaise idée de mourir. Il n’aurait pu choisir plus mal son moment. Stevens, en revanche, fut parfait, comme le montre cet invraisemblable dialogue qu’il eut avec Miss Kenton lorsqu’elle lui demanda, à propos de son père à l’agonie :

« Voulez-vous monter le voir ?

— Je suis très occupé pour le moment, Miss Kenton. Dans un petit moment, peut-être.

— Dans ce cas, Mr. Stevens, me permettrez-vous de lui fermer les yeux ?

— Je vous en serais très reconnaissant, Miss Kenton. »

Le choix du personnage, un majordome très ancré dans une certaine tradition britannique, a de quoi surprendre de la part d’un écrivain d’origine japonaise.

J’ai choisi ce majordome pour illustrer une tendance à essayer de dissimuler ses émotions, à ne pas montrer ce qu’on ressent. Il symbolise un peu, en le caricaturant à l’extrême, le dévouement dont on peut faire preuve à l’égard d’une carrière, à l’égard d’un engagement professionnel. Ce dévouement est tel qu’il entraîne ce majordome à nier complètement sa capacité à exprimer l’amour, la chaleur, la tendresse, les sentiments humains.

La seconde raison pour laquelle j’ai choisi ce personnage, c’est l’aspect de fable politique du livre. J’ai voulu montrer les rapports qui existent entre les petits personnages humains ordinaires que nous sommes et le pouvoir politique. Evidemment, ça se greffe un peu sur mon histoire personnelle. J’étais étudiant à la fin des années soixante et dans les années soixante-dix, à une époque à laquelle on sentait qu’on avait une certaine responsabilité par rapport au monde et qu’on était tenu d’essayer de changer les choses pour les améliorer.

En fait, il se peut très bien que, comme le majordome du livre, nous faisons tous notre petite tâche, chacun de notre côté, du mieux que nous pouvons, en pensant que nous contribuons à quelque chose de très grand parce que nous travaillons pour quelqu’un qui nous dépasse peut-être et que nous contribuons de cette manière à l’histoire. Mais en dernier recours, on ne sait pas vraiment ce que ça donne…

Etes-vous un écrivain très ambitieux ?

Ce n’est pas une question d’ambition. Je suis tout à fait au début de ma carrière, j’ai l’impression qu’il y a énormément de choses que je n’ai pas encore faites et que je dois faire. Je ne cherche pas à me comparer avec d’autres écrivains, donc dans ce sens-là je ne suis pas ambitieux. Mais je suis très ambitieux par rapport à moi-même, je me fixe personnellement des objectifs : explorer des choses que je n’ai pas encore faites. C’est peut-être une chance d’avoir récolté des prix littéraires si tôt, parce que maintenant j’en suis débarrassé. Je n’ai pas envie de continuer à écrire les mêmes livres toute ma vie sous prétexte que je le fais bien et qu’on me l’a dit. Mon admiration va plutôt à des gens, à des artistes qui justement changent tout le temps et ne s’obstinent pas à faire toujours les choses pour lesquelles on a dit qu’ils étaient bons. C’est pour ça que j’admire Miles Davis qui a eu le courage de changer, Dylan aussi, bien que maintenant ça se dégrade un peu, Picasso, etc.

Vous inscrivez-vous dans le renouveau de la littérature britannique dont Salman Rushdie est un exemple ?

On ne peut pas évoquer l’affaire Rushdie ici, c’est trop compliqué, mais il est une figure importante de la littérature contemporaine. Il n’écrit pas uniquement pour des lecteurs britanniques. C’est une tendance qu’on retrouve chez tous les écrivains de cette nouvelle génération. Par exemple, en voyageant comme je le fais maintenant, je me rends compte qu’il y a un tas de petits détails qui ont une signification pour des lecteurs d’autres pays. Et je pense que les écrivains de ma génération font de même. Ils ont une expérience de la vie aux Etats-Unis, ou dans les pays d’Asie, par exemple, et ils en tiennent compte dans leur écriture. Tout cela va dans le sens d’une ouverture beaucoup plus grande.

L’inconsolé (1997)

ishiguro-inconsoleKazuo Ishiguro a gardé son air d’étudiant attardé. Ni le temps ni le succès (celui des Vestiges du jour) ne paraissent avoir de prise sur lui. L’écrivain a, certes, un peu plus de quarante ans, il a gagné en maturité et peut-être aussi en lucidité sur son propre travail. Alors, qu’est-ce qui a changé ? La réponse est, bien sûr, dans L’inconsolé. Et peut-être un peu aussi dans ce que Ishiguro nous a expliqué il y a quelques jours, lors d’un bref passage à Paris à l’occasion de la sortie en français de son dernier roman.

Vos premiers romans étaient japonais, vous avez écrit un roman très britannique, et voici un roman très européen. Peut-on dire les choses ainsi ?

Peut-être. Mais, bien que cela se situe en Europe de l’Est, cela pourrait être n’importe où. Le livre n’est pas lié à un endroit spécifique. Dans mes livres précédents, j’avais fait beaucoup de recherches documentaires pour me renseigner sur les époques et les lieux, mais l’essentiel était dans la psychologie des personnages, malgré la plus grande précision du contexte que pour L’inconsolé. Je voulais, ici, créer un paysage imaginaire de manière à ce que le lecteur puisse croire que les choses arrivent chez lui.

Inévitablement, on pense quand même à une partie de l’Europe…

J’ai été obligé de choisir un endroit pour donner des noms aux rues. Cela aurait pu être des noms scandinaves, ou français, ou italiens. Finalement, c’étaient des noms allemands… J’étais déjà très loin dans l’écriture, et je n’avais pas encore décidé de situer le roman en Europe de l’Est. C’est arrivé très tard. J’avais besoin d’une liste de noms allemands, et je cherchais un annuaire de téléphone allemand. Mais, en fait, c’était difficile à trouver à Londres. En revanche, j’avais sous la main beaucoup de livres sur le football, et il y a toujours eu des équipes allemandes. Les noms des personnages secondaires de L’inconsolé viennent de là. J’aurais aussi bien pu prendre des noms dans des équipes belges, et donner des noms flamands aux personnages secondaires. C’est volontairement que je n’ai pas voulu entrer dans les problèmes politiques. J’ai donc évité de situer les choses dans un ex-pays communiste. Par ailleurs, je sens bien que les émotions de mes personnages ne correspondent pas à celles des Latins, ou des Français…

Au fur et à mesure que vous écriviez le livre, la ville a-t-elle pris dans votre esprit une réalité topographique ?

En fait, non. La ville change tellement dans le livre qu’il est impossible d’en dessiner un plan. Il était beaucoup plus important pour moi d’imaginer et de comprendre les lois qui géraient ce monde et cette ville. Je ne parle pas seulement des lois de l’espace, mais aussi des comportements humains. Evidemment, ces lois-là sont différentes de celles qui régissent le monde où nous vivons. Et je sentais qu’il fallait quand même des règles.

Ce monde possède donc sa propre logique ?

Oui, exactement. Si Monsieur Ryder, au milieu du livre, devenait un éléphant ou un oiseau, il n’y aurait pas de logique pour le lecteur. Ce serait aussi peu correct que si cela arrivait dans un roman réaliste. Souvent, je me posais des questions de ce genre-là en écrivant le livre. Je voulais sentir une logique interne, et que le roman ait un sens, comme un roman réaliste. Un roman où n’importe quoi peut arriver induit l’idée que la vie n’a pas de sens…

Quand Ryder arrive dans cette ville, le lecteur ignore qu’il la connaît déjà. De votre côté, le saviez-vous ?

Oui. Je savais tout de son passé, de son avenir, de ses angoisses. Mais, au lieu de me servir de flash-back, comme dans mes livres précédents où on découvrait la vie du héros à travers ses souvenirs, ici, les choses se découvrent de manière plus onirique. Ryder trouve des échos de son passé, de son enfance, dans les rencontres bizarres qu’il fait dans ce monde bizarre. Cela fonctionne un peu comme les rêves. Ce soir, je pourrais faire un rêve dans lequel il y aurait le portier de nuit de l’hôtel, parce que l’image de son visage est entrée récemment dans ma tête. Et il se peut qu’il joue le rôle de quelqu’un qui a beaucoup plus d’importance dans ma vie, simplement parce que son visage était disponible et que je m’en suis servi. L’idée, ici, c’est que vous découvrez la vie de Ryder à travers une méthode similaire.

Nocturnes (2010)

ishiguro-nocturnesLe roman a beaucoup fait pour la notoriété de Kazuo Ishiguro, surtout quand il est passé par le cinéma. Les vestiges du jour, son troisième livre, avait été couronné par le Booker Prize avant qu’Anthony Hopkins incarne à l’écran le majordome du livre – le « butler ». On sait moins que son entrée publique en littérature s’est faite en 1981 par la publication de trois nouvelles dans un ouvrage collectif qui précédait d’un an son premier roman, Lumière pâle sur les collines. Ishiguro revient à la nouvelle avec Nocturnes, un premier recueil personnel très concerté de textes assez longs. C’est un régal.

Le sous-titre, Cinq nouvelles de musique au crépuscule, fournit des indications précises, presque cliniques, sur le livre. Celui-ci regroupe en effet cinq nouvelles qui parlent de musique et de crépuscule – mais parfois au sens figuré, comme dans la vie.

Dans « Crooner », un guitariste de rue polonais, qui travaille aux terrasses de Venise avec différents groupes, rencontre le chanteur américain Tony Gardner. Plus qu’une légende à ses yeux : le consolateur de sa mère qui l’écoutait pour oublier les contraintes du régime communiste. Non seulement ce héros lui parle, mais il lui demande de l’accompagner le soir pour la sérénade qu’il veut donner d’une gondole pour son épouse Lindy, sous la fenêtre de leur chambre. L’honneur est immense. Et la réalité, cruelle. Tony Gardner, qui veut relancer sa carrière, doit divorcer pour revenir sous les projecteurs au bras d’une femme plus jeune et plus jolie…

Ironiquement, l’avant-dernière nouvelle remet Lindy Gardner en scène, après le divorce. Elle est la voisine de chambre de Steve, saxophoniste doué mais au visage ingrat. Le producteur de celui-ci l’a convaincu de la nécessité d’une chirurgie esthétique après laquelle le succès ne devrait pas tarder. Lindy et Steve, le visage bandé, attendent la cicatrisation, font connaissance et tuent le temps. Soumis à la loi des apparences qui semble bien supérieure aux vertus du talent.

Comme ces deux textes, les trois autres mettent face à face, dans une relation conflictuelle, l’ambition artistique d’un musicien et les contraintes de l’existence. L’incompatibilité se vit dans la douleur, et parfois la douleur s’apaise provisoirement, quand une complicité s’établit entre deux personnages. Mais la fragilité est une constante des rapports humains décrits ici, vibrant d’un espoir qui ne se réalisera jamais vraiment.

Ishiguro nouvelliste ne décevra pas les lecteurs de ses romans. Il tient la note juste, chaque fois pendant une cinquantaine de pages. Il plonge au cœur des contradictions et, sans chercher à les résoudre, les éclaire d’une forte empathie pour ses personnages. Si bien que l’on sort de ce recueil à la fois bouleversé et apaisé. Une autre contradiction que l’on ne cherchera pas à comprendre.

Auprès de moi toujours (2006)

ishiguro-aupresUn secret rôde dans le roman d’Ishiguro. On en devine peu à peu la teneur. Ce qui fait de ses personnages des êtres d’exception appartenant à un… élevage particulier. Leur statut n’interdit pas les émotions. Mais ils ne savent pas très bien qui ils sont. Kath, devenue adulte, effectue un retour sur leur enfance. La lumière se fait sur des événements qui étaient restés incompréhensibles. L’écrivain d’origine japonaise avance à petits pas, comme avec incrédulité, vers la connaissance.

Le géant enfoui (2015)

ishiguro-geantCommençons par là, même s’il nous en coûte : le nouveau roman de Kazuo Ishiguro est une déception. Une déception relative, certes, et malgré tout un bon livre. Mais l’auteur des Vestiges du jour et de quelques autres ouvrages très réussis avait habitué à mieux et Le géant enfoui, son premier roman depuis dix ans, était porteur d’un espoir immense – et démesuré.

Ishiguro est un caméléon : il a prouvé à suffisance sa capacité à évoquer des époques et des lieux différents. Le voici lancé dans une épopée post-arthurienne où la magie est un élément naturel de l’environnement et où ce qui nous semble fantastique est intégré au quotidien. Axl et Beatrice, le couple dont les aventures sont au cœur du récit, souffrent ainsi, comme les autres habitants de leur village, d’un effacement de la mémoire. Ils ne savent pas très bien pourquoi, mais une hypothèse prend consistance : depuis longtemps, Querig, une dragonne, hante la région. Elle est vieillissante, moins féroce et dangereuse qu’autrefois, « mais plus d’une force obscure émane de sa présence » et elle serait responsable de la brume de l’oubli…

En route vers le village où habite leur fils, Axl et Beatrice croisent Gauvain, neveu du roi Arthur. Il a été chargé d’éliminer Querig mais, bien qu’il s’en défende – et la manière dont il se défend est la part humoristique du roman –, il peine à mener son entreprise à bien. Lui aussi a vieilli, la trame de la légende est usée, si bien que l’on voit au travers. Et que, malheureusement, les ficelles semblent parfois bien grosses.

Est-ce pour essayer de faire croire à la distance des siècles que le romancier prête à ses personnages des dialogues ampoulés ? On s’amuse, un peu, du mari qui appelle sa femme « princesse » et de Beatrice qui appelle Axl, quand ce n’est pas par son prénom, « époux ». Mais on se lasse assez vite de préciosités qui contaminent aussi d’autres conversations.

Le géant enfoui est un livre qui semble construit de couches superposées mal ajustées, comme si elles ne cessaient de glisser les unes sur les autres et de réclamer leur autonomie. Le contexte des légendes arthuriennes, les paysages, les personnages, la société d’un temps dont nous ne savons pas grand-chose… Tout cela fait un roman attachant par bien des aspects, et irritant par d’autres.

 

 

Le Prix Femina a bon appétit aussi

Comme le Médicis, le jury du Femina lit tout et fait ses choix dans les trois mêmes catégories: roman français, roman étranger et essai. Avec des intersections plus ou moins pleines? Trois titres en commun pour les deux prix côté romans français (Jakuta Alikavazovic, Brigitte Giraud et Yannick Haenel), trois aussi dans le rayon des romans étrangers (Britt Bennett, Paolo Cognetti et Juan Gabriel Vasquez, absent de la première sélection du Femina) et… personne dans le secteur des essais. On ne se superpose pas trop, c’est bien ainsi.
La tendance lourde de la semaine aura été le renoncement des trois jurys qui ont donné une deuxième sélection à chercher M.Pikielny et, dans une proportion à peine moindre (deux sur trois), un retrait devant l’art de perdre. 100 % des gagnants auront, quoi qu’il en soit, novembre venu, été sélectionnés. Le 8 pour le Femina, dont on attend encore une troisième et dernière sélection le 17 octobre.
 
Romans français
 
  • Jakuta Alikavazovic. L’avancée de la nuit (L’Olivier)
  • Jean-Baptiste Andrea. Ma reine (L’Iconoclaste)
  • Yves Bichet. Indocile (Mercure de France)
  • Miguel Bonnefoy. Sucre noir (Rivages)
  • Brigitte Giraud. Un loup pour l’homme (Flammarion)
  • Yannick Haenel. Tiens ferme ta couronne (Gallimard)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • Bertrand Leclair. Perdre la tête (Mercure de France) nouveau
  • Véronique Olmi. Bakhita (Albin Michel)
  • Eric Vuillard. L’ordre du jour (Actes Sud)

 

Romans étrangers

 
  • Margaret Atwood. C’est le coeur qui lâche en dernier (Robert Laffont)
  • Britt Bennett. Le coeur battant de nos mères (Autrement)
  • Paolo Cognetti. Les huit montagnes (Stock)
  • Tessa Hadley. Le passé (Bourgois)
  • Anna Hope. La salle de bal (Gallimard)
  • Inge Schilperoord. La tanche (Belfond)
  • Juan Gabriel Vasquez. Le corps des ruines (Seuil) nouveau
  • John Edgar Wideman. Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till (Gallimard)

 

Essais

 
  • Anne et Claire Berest. Gabriële (Stock)
  • Gérard Bonal. Des Américaines à Paris, 1850-1920 (Tallandier)
  • Jean-Luc Coatelem. Mes pas vont ailleurs (Stock)
  • Antoine Compagnon. Les chiffonniers de Paris (Gallimard)
  • Antoine de Baecque. Les godillots (Anamosa)
  • Marie-Hélène Fraïssé. L’Eldorado polaire de Martin Frobischer (Albin Michel)
  • Arlette Jouanna. Montaigne (Gallimard)
  • Henri Leclerc. La parole et l’action (Fayard)
  • Marion van Renterghem. Angela Merkel, l’ovni politique (Les Arènes)
  • Michel Winock. Décadence fin de siècle (Gallimard)

 

 

Prix Jean Giono et Renaudot, l’heure du rangement

Le perdant de la journée d’hier s’appelle, et j’en suis aussi étonné que marri, François-Henri Désérable, dont Un certain M. Piekielny (Gallimard) fait les frais des deuxièmes sélections tant au Prix Jean Giono qu’au Prix Renaudot. Parmi les favoris désignés grâce aux premières sélections, il est le seul à subir cette double élimination. Monica Sabolo est écartée du Jean Giono, mais elle n’était pas sélectionnée pour le Renaudot. Alice Zeniter sort au Renaudot mais reste au Jean Giono.
Pour le jury de ce prix, il ne reste plus qu’une réunion, destinée à choisir un livre, un seul, le 26 octobre. Outre Alice Zeniter, Olivier Guez et Frédéric Verger sont encore en lice. Je n’ai pas lu encore Les rêveuses, mais le premier roman de Frédéric Verger, Arden, m’avait enchanté, et la saison ne se terminera pas sans le deuxième, dont j’espère tirer grand plaisir.
Le jury du Renaudot réserve, chaque année, une surprise, voire plusieurs. 2017 ne faillit pas à cette règle puisqu’on constate, dans la deuxième sélection, une entrée. Une belle entrée: Les vacances, de Julie Wolkenstein (P.O.L.) est un roman où se croisent Eric Rohmer et la comtesse de Ségur, ainsi que deux universitaires bien différents – une femme d’un certain âge en fin de carrière, un homme jeune travaillant à sa thèse, elle est la littéraire, il est le cinéphile. C’est mené avec allégresse.
Par ailleurs, Jean-Luc Coatalem glisse logiquement de la sélection des romans à celle de l’essai, d’où Leïla Slimani disparaît. Il reste huit romans et quatre essais, la troisième sélection sera annoncée le 31 octobre et les lauréats, le 6 novembre.

Prix Jean Giono

 
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Frédéric Verger. Les rêveuses (Gallimard)
  • Alice Zeniter. L’art de perdre (Flammarion)

 

Prix Renaudot

Romans
 
  • Kaouther Adimi. Nos richesses (Seuil)
  • Mahi Binebine. Le fou du roi (Stock)
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • David Lopez. Fief (Seuil)
  • Patricia Reznikov. Le songe du photographe (Albin Michel)
  • Anne-Sophie Stefanini. Nos années rouges (Gallimard)
  • Julie Wolkenstein. Les vacances (P.O.L.) nouveau

Essais

 
  • Justine Augier. De l’ardeur (Actes Sud)
  • Salim Bachi. Dieu, Allah, moi et les autres (Gallimard)
  • Jean-Luc Coatalem. Mes pas vont ailleurs (Stock) déplacé de la sélection romans
  • Jean-René Van der Plaetsen. La nostalgie de l’honneur (Grasset)

 

 

Le Prix Senghor, direction Montréal

 

larueDestiné à récompenser un premier roman francophone et pratiquant une large ouverture géographique, le Prix Senghor avait récompensé l’année dernière un romancier comorien publié en France, au Tripode – Ali Zamir a, depuis, publié son deuxième livre, chez le même éditeur.
Pour 2017, direction Québec où, à Montréal, Le Quartanier a édité Le plongeur, de Stéphane Larue. Peut-être disponible en France prochainement grâce à cette récompense? Sur le site de l’éditeur, la fiche du livre, à laquelle renvoie le lien (du titre et de la couverture), donne un résumé assez complet de la démarche entreprise dans ce premier roman. Et voici, pour en compléter l’approche, le début.

La gratte éclaire de son gyrophare la façade blanchie des immeubles. Elle avance lentement sur Hochelaga en tassant la neige devant elle. On arrive enfin à la dépasser et on tourne dans une petite rue mal éclairée. Le ciel est encore bas, sombre et cotonneux. La chaleur confortable de l’habitacle m’endort presque. On entend la voix du répartiteur au CB, mais à peine. Mohammed baisse le son dès qu’on monte dans sa Sonata noire. Il la garde dans un état impeccable. Pas de papier journal tout chiffonné en guise de sauve-pantalon. Pas de vieux gobelets de café ni de restes de repas dans les compartiments sous la radio. Seulement un petit coran à la couverture enluminée et un carnet de factures. Les banquettes de cuir comme neuves. Une odeur fraîche et mentholée flotte dans l’habitacle.

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