JOURNAL D’UN LECTEUR

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

Visitez son blog http://journallecteur.blogspot.com/ pour avoir accès à toutes ses chroniques.

 

  • 14-18, Albert Londres : «Aujourd’hui c’est le décollage.»
    par Pierre Maury le 16 octobre 2018 à 2 h 41 min

    La perte de Drocourt va leur coûter Douai(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front britannique, 12 octobre.Il y a quinze jours, c’était la grande danse ; il y a huit jours, c’était la résistance désespérée ; aujourd’hui c’est le décollage. Le fait du jour dans le Nord, face à Douai, c’est l’abandon complet par les Boches de la ligne Drocourt-Quéant. Vieille connaissance que cette ligne ; elle protégeait Cambrai par le bas, c’est-à-dire par Quéant, et Douai par le haut, c’est-à-dire par Drocourt. Quéant leur a coûté Cambrai, Drocourt va leur coûter Douai. Et ça commence.Le Boche se retire. Il se retire, battu et sans moral. Il ne combat plus qu’avec des mitrailleuses, ses canons étant en train d’accomplir le grand voyage. Il se retire devant la première armée face à Douai, devant la troisième sur Denain, devant la quatrième derrière Le Cateau.L’armée anglaise est vainqueur. Jamais elle n’a été si belle. Qu’ils descendent du combat ou qu’ils y montent, nos amis se tiennent toujours aussi droit. Leur ténacité, qui fait que l’on dit qu’ils ont des mâchoires carrées, n’a pas flanché depuis les deux mois et demi du fougueux combat. Ce n’est pas comme des Bretons, mais comme des grands Bretons qu’ils sont têtus. Ils poussent sans arrêt.Ils nous ont ramené, depuis deux jours, 8 000 civils, 4 000 à Bohain, 900 à Inchy, 2 600 à Caudry. C’est une physionomie nouvelle des temps que ces Français qui nous reviennent. En attendant leur transport, ils grouillent sur la ligne de feu. Ils sont tous excités par la joie, les jeunes filles surtout qui, comme des hommes, ont traversé les barrages boches : « Ils ont eu beau sonner l’évacuation, disent-elles, nous voilà ici ! »Autre signe des temps. Le 8 octobre, 70 Allemands des lignes de Bohain se sont rendus en brandissant un de leurs journaux annonçant la demande d’armistice de leur gouvernement.Le Petit Journal, 13 octobre 1918.Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • 14-18, Albert Londres : «Ce sont des barbares.»
    par Pierre Maury le 15 octobre 2018 à 4 h 03 min

    Cambrai !(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front britannique, 10 octobre.Ce sont des barbares. Ne cherchons pas d’autres motifs à leurs saletés, il n’y en a pas. Ils ont incendié Cambrai pour rien, uniquement par tradition. Pressés par leur fuite, ils n’ont pu terminer l’ouvrage. Ils ont dû regarder leur montre, compter qu’il ne leur restait que tant de temps et comme ils ne pouvaient pas tout de même manquer à ce point au rythme de leur guerre, comme ils ne pouvaient pas ne pas détruire Cambrai, ils se sont résignés, ils ont choisi un coin, ils ont flambé le centre. La grande place brûle.J’ai pénétré à Cambrai par les casernes qu’ils avaient baptisées casernes Marwitz. Il n’y a personne à l’entrée de cette ville, personne que des cadavres. Tous les mitrailleurs boches chargés d’en interdire le passage sont flanqués par terre, morts, près des mitrailleuses. Il y en a un qui a gardé la baïonnette anglaise dans l’estomac. Et vous avancez. Les rues sont en désordre, mais existent. Comme en arrivant vous avez aperçu les trois clochers et le beffroi, vous pourriez croire que tout est debout. Vous continuez. Place Thiers, vous constatez, puisque vous n’en voyez plus que le socle, qu’ils ont volé la statue des enfants morts pour la patrie, et soudain alors vous sentez l’incendie. C’est l’odeur qui sera votre guide. Avancez, avancez, venez voir leur signature.Dans le brasierLa grande place est un brasier déjà essoufflé. Les flammes, comme la dernière nuit, ne s’élèvent plus, c’est que les toits sont consumés et qu’elles en sont au rez-de-chaussée. C’est par la grande rue Saint-Martin que nous nous présentons. L’hôtel de ville, de noble allure, est donc face à nous. Sa carcasse est toute seule à se dresser, autour de ce grand rectangle empli de fumée, de feux bas, de craquements et de ruines chaudes. Vous ne pouvez pas le regarder longtemps, vos yeux piqués par les traînées de l’incendie pleurant et se fermant. Les craquements se multiplient : ce sont toutes les maisons en train de se défaire, puis des bruits plus forts : ce sont les grosses poutres enflammées dégringolant sur les restes. Tout n’est plus que brasier éteint ou en puissance. Mais traversons la place. Qu’a-t-on installé ainsi devant l’hôtel de ville qui porte son énorme enseigne : Kommandantur ? C’est un piano et une chaise placée dans l’attente du joueur.Par la rue de Noyon, nous avons continué. Le grand foyer en avait allumé de petits. Dans les maisons agissaient de nouveaux feux et elles craquaient. Nous arrivions à la cathédrale. Son clocher ne tient plus que par une arête. Elle est crevée de tout côté. Elle est aussi pillée. Ils ont laissé par terre ce qu’ils n’ont pas voulu ; vous marchez sur des châsses, des ostensoirs, des ciboires, des chasubles dorées pour les jours de fête et des chasubles noires pour les jours des morts, des encensoirs, des nappes d’autel. Ils ont vidé tous les tiroirs.Nous sortons. Voilà un prêtre. Nous lui disons :— Ah ! bonjour, monsieur le curé.Il nous répond :— Ah ! messieurs, vous n’auriez pas un peu d’alcool ?Nous en avions. C’était pour deux de ses paroissiennes, les seules qui avaient échappé aux Boches, et pour lui. Il était pâle, en effet, M. le curé. Ce prêtre est l’abbé Thuliez, de la paroisse de Saint-Druon, faubourg de Cambrai.Un qui a vu !C’est un brave. Je n’ai rien entendu de plus saisissant que ses déclarations. Il nous a dit :— Hier, dans la nuit, à minuit exactement, j’ai entendu passer devant ma cave, où j’étais caché, le dernier gros canon allemand. J’étais resté ici parce que je suis de Cambrai et que monseigneur l’archevêque, quand les Allemands l’ont pris, m’a dit : « Thuliez, je vous confie tous les intérêts. » Monseigneur l’archevêque s’appelle Chaulot.— Il n’avait pas peur, continua l’abbé. Il écrivit une lettre à Guillaume pour protester contre tous les méfaits des autorités. Guillaume trouva cette lettre insolente parce que trop longue. Il envoya deux officiers allemands pour le dire à monseigneur. Monseigneur répondit aux deux officiers : « Est-ce que l’empereur se placerait au-dessus de notre plus grand monarque, de Louis XIV ? Lorsque Louis XIV erra dans sa conduite, Fénelon, mon prédécesseur, n’a pas craint de le lui reprocher et plus longuement encore. »Le prêtre nous conduisit chez lui, où souffraient ses deux paroissiennes. Il nous dit :— J’ai été pillé par un prêtre allemand, qui m’a enlevé mes vieux bronzes et mon vin de messe. Je lui ai dit : « Je rougis, mon cher confrère, de votre sacerdoce. » C’était un franciscain de Munich, il avait amené dix gendarmes avec lui pour faire son coup. Il m’a volé également un tableau, prétendant que ce n’était pas un objet religieux. « Comment, lui ai-je crié, un prêtre catholique ne reconnaît plus l’enfant Jésus sur les genoux de sa mère ? »Le prêtre continua :— Le 8 septembre, ils ont commencé à évacuer, puis le 12 ; ils n’avaient pas de voitures, les petits enfants de cinq ans, de l’œuvre d’assistance, sont partis à pied. Ils n’avaient pas de voiture, parce qu’ils n’ont plus rien, ils nourrissent leurs chevaux avec des pommes de terre. Ils en ont assez. Ils sont à bout.Nous sommes arrivés chez le prêtre, c’était dans une cave. Les deux vieilles paroissiennes se plaignaient sous la douleur. Il y avait des milliers de mouches. Frappant sur une table de bois blanc, qui en était noire :— Voilà mon autel, dit-il, c’est là que je dis la messe, et, messieurs, termina le prêtre, je n’ai plus d’hostie pour demain ; ce matin, j’ai employé ma dernière. Faites-moi la joie de m’en envoyer.Le Petit Journal, 11 octobre 1918.Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • 14-18, Albert Londres : «Il serait vain de vouloir lire loin dans l’avenir.»
    par Pierre Maury le 14 octobre 2018 à 2 h 05 min

    C’est la trouéeDe Cambrai à Saint-Quentin, il n’est plus de ligne Hindenburg(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front britannique, 8 octobre.Ce soir de victoire, 8 octobre, il n’est plus, en Cambrésis, entre les Allemands et les Britanniques, de fossé Hindenburg. En quelques heures de furieuse bataille, avec une fougue, un esprit de décision et une chance aussi qui rappelle les glorieuses journées d’août, les deux armées Byng et Rawlinson, prolongées par l’armée française de Debeney, viennent d’abattre et d’annihiler la dernière barrière déjà chancelante, où s’appuyait encore pour nous interdire d’entrer dans Cambrai et de nous développer vers Valenciennes, le groupe las, mais toujours acharné des armées von Hutier et von der Marwitz.Voici comment se fit la chose. Depuis le 27, nous avions, au cours d’âpres et tenaces combats, conquis une à une les tranchées de résistance qui formaient le cœur du rempart Hindenburg. Une ligne restait, la dernière, la décisive : la ligne de soutien Masnières-Beaurevoir. Derrière, c’était la plaine vallonnée du Cambrésis, une province vierge jusqu’à Valenciennes et Mézières. Depuis trois jours, nous nous battons ici sans arrêt pour agrandir les brèches esquissées vers Aubencheul et en avant de Gouy, mais une si forte position ne pouvait se réduire à coups de petits contacts. Il fallait un vrai siège d’envergure, une grande bataille pour écraser l’ennemi dans cette énorme citadelle de près de vingt kilomètres de front ou l’en déloger.L’assaut de la ligne Masnières-BeaurevoirDonc, à trois heures de nuit, de forts éléments de l’armée Byng partaient à l’assaut, mais à cinq heures dix, c’est-à-dire au petit jour, tanks et fantassins se ruant en force attaquaient la position principale, à savoir la ligne Masnières-Beaurevoir. Nous avions devant nous dix divisions, dont sept fatiguées. Le haut commandement comptait sur une résistance désespérée.Est-ce le cran de nos troupes de choc ou la lassitude extrême du Boche ? Dès huit heures, notre premier objectif partout atteint, nous bondissions loin derrière le fossé Hindenburg et prenions l’Allemand à la gorge dans des villages distants de plus de cinq kilomètres des tranchées de départ. Je vous livre des noms de victoire comme ils me parviennent par brefs coups de téléphone : Lesdain, Esnes, Vilers-Outréau, Serain, Prémont.Nous avons enfoncé la défense allemande sur une moyenne de quatre kilomètres en profondeur. Nous passons à travers des plateaux intacts qui, depuis quatre ans, nous sont interdits. Cambrai débordé ne peut nous être disputé longtemps. Ce n’est pas là un succès éclatant de quelques heures ou d’un jour, mais la victoire, la trouée.Il serait vain de vouloir lire loin dans l’avenir. Ne retenons de ce jour glorieux qu’un fait : il n’est plus entre Cambrai et Saint-Quentin de ligne Hindenburg. Nous commençons une grande bataille de mouvement. Dès maintenant, tous les plus beaux espoirs nous sont permis. Avant peu nous aurons biffé de la carte de France ce « glacis » en quoi l’ennemi mettait son suprême recours.Le Petit Journal, 9 octobre 1918.Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • Claro et Guy Jouvet, traducteurs distingués
    par Pierre Maury le 13 octobre 2018 à 3 h 45 min

    On ne le dira jamais assez: les traducteurs sont les passeurs de toutes les littératures que nous ne lirions jamais sans eux, faute de connaître toutes les langues. Il arrive pourtant souvent qu'on les oublie quand on parle d'un livre qui ne seraient pas arrivés jusqu'à nous s'ils n'avaient pas été là. Les deux traducteurs qui viennent de recevoir les prix de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, avec la collaboration de l'Association des traducteurs littéraires de France, ont bénéficié de ce qu'on considère comme une faveur, et qui reste donc rare, alors que ce devrait être la norme: leurs noms se trouvent sur les couvertures des livres pour lesquels ils reçoivent, l'un (Claro) le Prix Laure-Bataillon, l'autre (Guy Jouvet) le Prix Bernard Hoepffner.Claro a traduit l'immense (en volume et, semble-t-il, aussi en qualité mais malheureusement je n'ai pas trouvé le temps de le lire) Jérusalem, d'Alan Moore (Inculte). Je me demande toujours comment il fait pour mener de front autant de travaux considérables même s'ils ont tous en commun le (bon) goût littéraire - rien à voir avec un penchant pour la norme, comme l'a constaté Patrick Besson dans une récente chronique du Point, incapable de comprendre ce qui se passe quand les mots ne sont pas sagement alignés les uns derrière les autres, en uniformes et à la parade.A propos de ce qui ressemble fort à une boulimie de travail, Claro m'avait fourni, il y a quelques années, cette explication - toujours valable, je crois:Multiplier les formes d'écriture - romans plus ou moins longs, formats moyens pour le blog, forme ultra-courte pour Facebook -, répond à un besoin d'écriture à plusieurs niveaux, selon des vitesses et des intensités différentes, avec un impact allant de l'aléatoire à l'immédiat. Ecrire est une nécessité mais les formes que prend l'écriture peuvent tendre vers le divertissement, au sens où il est agréable (et utile) d'emprunter des «détours», une forme de jogging textuel qui entretient le clavier avant ou pendant de plus amples marathons.Guy Jouvet a, de son côté, (re)traduit un des grands livres de Laurence Sterne, Un voyage sentimental (Tristram). Sterne est de ces écrivains dont on nous rappelle souvent, à juste titre, qu'ils sont nos contemporains - quelle que soit l'époque où ils ont vécu. Certes, mais les traductions anciennes sont souvent plus datées que le texte original. Et il est nécessaire de donner à la transposition de celui-ci un coup de jeune qui le rapproche de nous et permet de percevoir à quel point il touche aujourd'hui encore.Le salon Lire en poche, de Gradignan, a pour sa part salué quelques ouvrages parus dans le format auquel il se consacre (et qui m'est cher):Prix de littérature française à Négar Djavadi, pour Désorentiale (Liana Levi, coll. Piccolo)Prix de littérature traduite à François Gaudry, pour la traduction de l’espagnol (Colombie) de Nécropolis 1209, de Santiago Gamboa (Ed. Métailié, coll. Suites)Prix de littérature jeunesse à Marie-Aude Murail, pour L’Oncle Giorgio (Bayard Poche, coll. J’aime Lire)Prix du polar à Christophe Guillaumot, pour Abattez les grands arbres (Ed. Points) […]

  • Prix de la page 111 : Sophie Divry
    par Pierre Maury le 12 octobre 2018 à 13 h 35 min

    C'était hier soir, je ne l'avais pas vu passer (je me souviens, il y a quelques années d'avoir écouté une longue émission de radio pendant laquelle le Prix de la page 111 était remis en direct), le Prix de la page 111 (vous aviez compris) a été attribué à Sophie Divry pour Trois fois la fin du monde.Et alors?Alors, rien.J'ai déjà eu l'occasion de dire à quel point m'irritent ces prix qui ne veulent rien dire - dans le genre, le Prix du style n'est pas mal non plus. Quand ce ne sont pas les prix littéraires dans leur ensemble qui m'irritent, bien sûr. Quand, par exemple, j'aurais voté pour d'autres livres que ceux qui ont été mis en lumière. Dira-t-on assez (non, tout le monde semble l'avoir déjà oublié) à quel point de scandale on arrive quand Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal (dont certains, je sais, disent beaucoup de mal) est superbement ignoré par tous les jurys?Alors, quand même, coup de bol, ce n'est pas mal du tout, Trois fois la fin du monde (et on me dit, via Livres Hebdo, qu'il y a un mouton à la page 111, peut-être bien, je lis au format numérique, comment voulez-vous que je vérifie?)Joseph Kamal, entraîné par son frère, se retrouve en prison. L’expérience est douloureuse : il ne connaît pas les codes. Une catastrophe nucléaire bienvenue lui offre une liberté conditionnelle – conditionnée par des conditions de vie précaires et une solitude peuplée seulement d’un mouton et d’un chat. Joseph cherche un sens à son existence dans un monde dépeuplé où il pille des provisions désormais inutiles pour ceux qui les avaient faites. […]

  • Maryse Condé, lauréate du Prix Nobel alternatif
    par Pierre Maury le 12 octobre 2018 à 12 h 19 min

    La littérature aussi a horreur du vide. En ces temps où le Prix Nobel de littérature officiel a renoncé, pour les raisons que nous savons, à désigner un lauréat en 2018, une Nouvelle Académie s'est constituée afin de proposer un Nobel alternatif, cette fois et cette fois seulement, avec participation d'un jury populaire via Internet. Je ne sais si les votants, parmi lesquels je fus, ont du talent. Mais Maryse Condé, désignée aujourd'hui pour ce prix (chouette! j'avais choisi son nom!) en possède un à nul autre pareil. Un pied en Afrique, un autre aux Etats-Unis, et une naissance quelque part entre les deux (en Guadeloupe) en 1937, elle fait le lien entre plusieurs mondes sans renoncer à aucun d'entre eux. Je me souviens avec émotion de notre première rencontre en 1997 - elle était déjà une référence pour bien des lecteurs autant que pour des étudiants à qui elle a ouvert les yeux sur tout un pan de la littérature. Elle publiait depuis deux décennies, elle avait connu le succès avec Segou et sa suite au milieu des années 80.Quelques archives...Photo MEDEF via WikipediaEntretien (1997)On aurait envie d’écrire que Maryse Condé porte sur son visage l’histoire d’une vie. Mais les clichés lui vont mal, et il vaut mieux essayer de la comprendre à travers ses livres et ce qu’elle dit. C’est parfois inattendu.Née en Guadeloupe, elle est venue en France à seize ans, seize ans et demi, pour y faire des études classiques. « Ensuite, je suis allée en Afrique, en Guinée, au Ghana, au Sénégal… un peu toute l’Afrique de l’Ouest. En partant, je faisais une confusion : puisque j’étais noire, j’étais africaine, et il fallait que je connaisse l’endroit d’où mes ancêtres étaient venus. Sur place, j’ai découvert une richesse culturelle dont j’ignorais tout, mais la colonisation avait complètement abîmé les pays africains. Au fur et à mesure, j’ai compris que je n’étais pas africaine, que j’étais antillaise. Mais l’Afrique m’a donné confiance en moi et m’a politisée. »Cette importante mise au point faite avec elle-même et avec ses origines, Maryse Condé est revenue en France, est repassée par les Antilles, puis a obtenu un poste d’enseignante aux Etats-Unis. Elle y est toujours, à sa propre surprise.« Au départ, j’avais une idée très négative des Etats-Unis, je n’en connaissais que le racisme, le capitalisme, le matérialisme. Là, ce n’était pas du tout ce que j’attendais. Les universités sont pleines de contestataires. Les étudiants s’intéressent vraiment aux Antilles, et pas, comme en France, pour des raisons folkloriques. Et puis, il y a quand même, en Amérique, une sorte de liberté qui vous permet d’être vous-même. »Aujourd’hui, elle enseigne la littérature française du vingtième siècle à l’université de Columbia à New York. Elle parle ainsi à ses étudiants d’écrivains des Antilles mais aussi de Le Clézio ou Paule Constant.Finalement, elle se sent assez bien là-bas, notamment grâce à la manière dont ses livres y sont reçus : « Les Français ne lisent pas vraiment la littérature antillaise, ils n’y voient qu’une littérature exotique, des saveurs, des couleurs, des parfums, une langue renouvelée, rafraîchie. On pourrait écrire n’importe quoi, ce seraient toujours les mêmes commentaires. C’est aux Etats-Unis que je suis la mieux comprise, même si la littérature antillaise de langue française est accueillie par l’intermédiaire du continent européen, au contraire de celle écrite en anglais. »Maryse Condé n’a pas toujours rêvé d’être écrivain. Au début, quand elle écrivait de la fiction, elle n’avait en tout cas pas cette ambition.« Quand vous êtes née en Guadeloupe, l’image que vous avez de l’écrivain est celle d’un homme européen. C’est donc assez tard que j’ai commencé à vouloir faire ce métier, dans les années soixante-dix, soixante-quinze. Il me semblait que j’avais des choses à dire, qui n’avaient pas été dites, et avec ma manière de les dire. »S’agit-il des choses elles-mêmes ou de la manière ? A l’exception notable de Segou, qui a été un grand succès il y a un peu plus de dix ans et qui continue à se lire, ses autres romans ont été accueillis plutôt froidement. Elle a son avis sur la question : « Ce que j’écris ne correspond pas à ce qu’on attend. On espère que je vais célébrer la beauté de la civilisation africaine, proposer l’exploration d’une culture inconnue, mais je suis trop critique. »Sans doute cela est-il dû à la prise de conscience de sa propre identité, et voilà qui rejoint le propos de Desirada…« L’identité guadeloupéenne a changé. Avant, les gens restaient là, maintenant, on trouve des Antillais partout, et ils éprouvent des difficultés à se définir par rapport à leur culture d’origine. Ils génèrent, en fait, une culture nouvelle. Par conséquent, la plupart des Antillais qui sont connus internationalement vivent ailleurs, ils ont subi d’autres influences, et il serait dommage de ne pas tenir compte de cette créativité. »Desirada et Pays mêlé(1997)En attendant le bonheur, écrivait Maryse Condé dans le titre d’un ouvrage précédent. Mais où se trouve-t-il, le bonheur, pour Marie-Noëlle ? Elle est née à la Désirade, une petite île dépendant de la Guadeloupe et comptant moins de deux mille habitants. Sa mère, Reynalda, ne manifeste guère de tendresse envers elle et l’abandonne même pour partir en métropole, à Paris, où elle a l’ambition de réussir sa vie. Pourtant, pendant dix ans, les premiers de sa vie, Marie-Noëlle connaît le bonheur, grâce à une autre femme qui l’élève avec amour, comme si elle était sa propre fille. L’amour, voilà peut-être bien le secret du bonheur, perdu dès le jour où Raynalda envoie un billet d’avion afin que Marie-Noëlle la rejoigne en France.Alors commence une tout autre existence. Heureusement, il y a Ludovic, qui vit avec Reynalda et qui, lui, connaît la valeur de l’affection. Mais la très jeune fille grandit quand même très seule et ne doit qu’à l’une ou l’autre amie de partager des complicités nouvelles. Elle a, en elle, la nostalgie du temps heureux passé en Guadeloupe et partira un jour à la rencontre de ses souvenirs, croyant qu’elle est capable de devenir, grâce à cela, celle qu’elle croit être. Elle se trompe lourdement, comme on le lui fait bien comprendre : « Comme cela, elle était venue à la recherche de sa famille ? (Il riait.) A la recherche de son identité ? (Il riait plus fort.) L’identité, ce n’est pas un vêtement égaré que l’on retrouve et que l’on endosse avec plus ou moins de grâce. Elle pourrait faire ce qu’elle voulait, elle ne serait plus jamais une vraie Guadeloupéenne. »Tout le problème de Marie-Noëlle est là : son appartenance à une communauté enracinée quelque part est remise en question ; elle ne peut même pas faire référence à une structure familiale « normale ». D’ailleurs, l’histoire de sa famille, les deux générations de femmes qui la précédèrent, n’est pas très claire, entachée qu’elle est de mensonges et de secrets.Son cas n’est pas isolé. Au cours d’errances qui la conduisent d’Europe en Amérique, avec différents passages un peu partout, elle rencontrera bien d’autres personnes qui, comme elle, sont tombées quelque part sans très bien en connaître la raison. Qui, comme elle, sont issus de familles à l’histoire troublée par des ventres à crédit, c’est-à-dire qu’elles connaissent leur mère mais pas leur père. Et qui assument plus ou moins bien cet état de choses.Ce destin de femme est donc une histoire personnelle mais aussi l’histoire d’un cas exemplaire à travers lequel tout un peuple se voit proposer un portrait collectif dans lequel il peut accepter, ou non, de se reconnaître.Il y a dans ce roman, écrit dans une langue magnifique où les mots venus d’ailleurs (pour nous) se mêlent, avec naturel, au vocabulaire continental. Recevoir un livre de Maryse Condé comme un objet exotique serait donc une erreur qui ne rendrait pas justice à la démarche toute faite d’honnêteté que mène, depuis ses débuts en littérature, Maryse Condé.Celle-ci n’avait jamais publié de recueil de nouvelles, mais elle en avait éparpillé depuis longtemps. Il fallait bien les rassembler un jour ou l’autre, et voilà qui est fait, sous le beau titre évocateur de Pays mêlés.La plupart des histoires, ici, nous racontent en effet des tranches de vie révélatrices de ce que peuvent donner des rencontres inattendues, de celles qui étaient beaucoup moins fréquentes avant que notre planète rétrécisse sous l’effet des progrès effectués dans les moyens de transport. C’est une institutrice en poste dans la jeune République de T., sans doute quelque part en Afrique, et qui trouve là, outre l’affection des enfants et de leurs parents, une cause à sa mesure : sauver de la folie un certain Solo (sa mère à elle s’appelle Solitude, tout un programme !) que les habitants du village respectent à cause de sa singularité même. Elle le cache, le sort de son mutisme, le met dans son lit. Tout semble se passer merveilleusement bien, tandis que la population s’inquiète de la disparition de Solo. Le jour où l’institutrice sort en pleine lumière avec lui, fière de son œuvre (« Mais oui, c’est Solo, c’est lui ! Je l’ai guéri ! »), elle comprendra très vite qu’elle a imprudemment bravé l’organisation du monde dans lequel elle avait été acceptée, et dont dès lors elle sera exclue…Peut-on espérer comprendre vraiment une autre culture, une autre civilisation ? Faut-il se contenter de prendre, dans ses propres origines et dans un contexte nouveau, des éléments disparates à partir desquels se construirait, de bric et de broc, une nouvelle identité ?Comme dans son roman, Maryse Condé consacre la plupart des nouvelles à poser cette question, à avancer des bribes de réponse. Son expérience personnelle, dont elle nous parle par ailleurs, jointe à une lucidité sans faille font de ses livres des rochers semés au milieu d’une rivière apparemment infranchissable, et qui nous aident à traverser malgré tout.Le cœur à rire et à pleurer. Contes vrais de mon enfance (1999)Maryse Condé, l’auteur de Segou, a Le cœur à rire et à pleurer dans son nouveau livre où elle revient aux contes vrais de son enfance. Petite dernière d’une famille de huit enfants, elle a vécu dans un milieu où l’on comprenait mal que la peau noire puisse vous faire considérer comme moins français que les Français blancs. Chez elle, on ne parlait pas créole, sinon dans des moments de tension extrême comme l’accouchement difficile d’une parente.La petite Maryse n’a bien entendu pas été, au début, conscience des différences de classes. Mais les scènes qu’elle rapporte ici sont les volets d’un apprentissage où il y a, en effet, à rire et à pleurer. Un des épisodes les plus significatifs relate les jeux auxquels elle se livrait avec une petite fille blanche de son âge. Anne-Marie dirige ces jeux et bourre Maryse de coups. Celle-ci met du temps à les refuser. Et, sur une nouvelle bourrade, Anne-Marie se justifie : « Je dois te donner des coups parce que tu es une négresse. » Une explication bien peu satisfaisante, on s’en doute, pour une enfant qui n’obtiendra pas de réponse plus convaincante aux questions posées à ses parents et qui conclura, à l’âge d’écrire ses souvenirs : « Puisque tant de vieilles haines, de vieilles peurs jamais liquidées demeurent ensevelies dans la terre de nos pays, je me demande si, Anne-Marie et moi, nous n’avions pas été, l’espace de nos prétendus jeux, les réincarnations miniatures d’une maîtresse et de son esclave souffre-douleur. »La conscience sociale et politique naît de telles aventures, conduisant entre autres choses à la perception de ce qu’est l’aliénation vécue, inconsciemment cette fois, par des parents plus qu’intégrés à la société française, et fiers d’une réussite qui les coupe de leur monde originel. Maryse Condé, faut-il le rappeler, devra aller jusqu’à séjourner en Afrique pour y retrouver, sur la terre de ses ancêtres, une authenticité dont elle a nourri ses autres ouvrages – celui-ci n’allant pas jusqu’à cette époque.En revanche, elle découvre dès un âge encore tendre les pouvoirs ambigus de l’écriture qui veut dire vrai. Deux textes dont elle était fière, l’un pour une rédaction scolaire sur le thème : « Décrivez votre meilleure amie », l’autre à l’occasion de l’anniversaire de sa mère, provoqueront à chaque fois une catastrophe, les sujets de ses premiers essais d’écrivain accueillant leurs portraits avec consternation. A dix ans, elle en retient la leçon : « Il ne faut pas dire la vérité. Jamais. Jamais. A ceux qu’on aime. Il faut les peindre sous les plus brillantes couleurs. Leur donner à s’admirer. Leur faire croire qu’ils sont ce qu’ils ne sont pas. »Ainsi, en dix-sept chapitres qui la conduisent de la naissance à la vraie vie, Maryse Condé retrace les étapes d’une formation peu commune, où les privilèges se retournent contre celle qui les détient et où les blessures deviennent l’armature d’une solide carapace contre les mauvais côtés de la vie. Ecrit d’une plume alerte, trempée souvent dans l’encre créole, Le cœur à rire et à pleurer est un récit fort qui, aux lecteurs de Maryse Condé, fournira quelques clefs permettant de mieux la comprendre.En attendant la montée des eaux (2010)Maryse Condé se sent américaine, bien qu’elle ne soit pas née aux Etats-Unis. Rien d’étonnant pour elle : « On peut trouver son bonheur très loin de ses racines. L’ouverture est partout, et il est bon que le monde ne soit pas constitué d’entités fermées. »Et la double origine de Babakar, le médecin d’En attendant la montée des eaux, est un symbole fort. Un pied en Afrique, l’autre dans les Antilles, Bambara par son père, Antillais par sa mère, est-il divisé ou rassemblé ? « C’est la vie, explique Maryse Condé, qui se charge de l’obliger à faire le lien entre les deux. » Autre symbole fort : le choix professionnel de Babakar, médecin spécialisé en obstétrique. « J’ai voulu qu’il soit placé au cœur de la souffrance humaine, mais du côté de la vie et de sa beauté. »Il ne manque pas de souffrances autour de lui, même au-delà de son travail. Mais il veut trouver, sinon le bonheur, au moins une sorte de paix avec lui-même. Puisque l’Afrique ne semble plus un cadre favorable à cet épanouissement, il va voir du côté des îles d’où était venue sa mère. Une petite fille lui est donnée comme un cadeau, pour remplacer celle qui a disparu là-bas – encore se fait-il le cadeau à lui-même, emportant comme un voleur le bébé qui vient de naître, rattrapé ensuite par l’existence du père présumé dont il se fait un ami. Avec Anaïs, la petite qui grandit, tous deux s’installent à Haïti où on a besoin d’un médecin pour diriger un centre médical. Dans un pays où les moyens manquent, où la montée des eaux est plus souvent meurtrière que bénéfique, l’entreprise est rude. Babakar fait face, découvrant cependant qu’il n’est pas fait pour un rôle de gestionnaire et que la proximité des patients lui est nécessaire…Depuis janvier dernier, il est paru beaucoup de livres évoquant le tremblement de terre qui a ravagé Haïti. En attendant la montée des eaux n’y échappe pas. Mais il n’a pas été le déclencheur du roman : « Aucun événement particulier n’est à l’origine de ce livre. Ce sont des expériences accumulées, le désir de dire des choses un peu différentes de celles qu’on entend toujours… Ensuite, l’histoire prend forme progressivement, au fur et à mesure de l’écriture, sans canevas préalable. Et puis le tremblement de terre est arrivé pendant que j’écrivais, et j’ai dû changer la fin… »Cette fin aurait pu être imaginée sans que les faits la provoquent. Elle s’inscrit en droite ligne dans ce qui rend Babakar si attachant. Il transforme sa faiblesse en force de caractère, il ne laisse pas tomber les bras et devient un de ces héros anonymes qu’on rencontre parfois dans la vie – mais plus sûrement dans les romans de Maryse Condé.Mets et merveilles (2015)Parmi les personnes que Maryse Condé a rencontrées, et à commencer par sa mère, beaucoup n’ont jamais compris pourquoi elle s’intéressait autant à la cuisine, activité considérée comme très inférieure à la littérature qui a fait d’elle une écrivaine célébrée dans le monde entier. Elle est d’ailleurs finaliste du Man Booker International Prize qui sera attribué le 19 mai.Pourtant, dès son enfance en Guadeloupe, la future auteure de Segou a pris plaisir à mêler les saveurs sans toujours se soucier de respecter les traditions. Et, partout où elle a voyagé, elle est allée à la découverte des cuisines locales, à ses yeux aussi révélatrices de la culture d’un peuple que des productions plus « nobles ». Elle a parfois été déçue : son séjour en Inde est un enfer où les plats lui conviennent aussi peu que ce qu’elle voit. Quitte à retrouver des sensations agréables, dans un contexte plus apaisé, avec les mêmes recettes… Preuve s’il en était besoin que les repas ne sont pas étrangers à tout ce qui les entoure et qu’ils relèvent de l’esprit autant que du corps.Mets et merveillesn’est pas un manuel de cuisine : en la matière, Maryse Condé préfère l’interprétation et l’invention à la stricte observance des règles écrites. La liberté et la fantaisie sont des lignes de conduite qui lui conviennent mieux. Elles s’accordent parfaitement avec son parcours littéraire et intellectuel, si bien que ce livre, au lieu d’être une vague annexe de son œuvre, s’y inscrit avec force et en fournit même quelques clés. Au goût, par exemple, de flan koko, auquel elle aime ajouter un peu de vieux rhum au mépris des habitudes les mieux partagées.Le fabuleux et triste destin d’Ivan et d’Ivana (2017)Le titre du nouveau roman de Maryse Condé évoque un feuilleton : Le fabuleux et triste destin d’Ivan et d’Ivana. On ne sera pas déçu. Il y a des hauts et des bas, des élans et des temps de repos, ceux-ci moins nombreux, et le récit emporte jusqu’à une fin où la narratrice, qui de temps en temps rappelle sa présence, s’exprime sur un ton qu’elle aurait voulu éviter : « Nous voilà obligés de nous vautrer dans le pathos alors que nous l’aimons si peu. » Formule ambigüe, puisque l’émotion régnait dans toutes les parties d’un livre qui parcourt trois régions du monde.La première est les Antilles, la Guadeloupe où sont nés les jumeaux Ivan et Ivana. Leur mère, Simone, séduite par un musicien malien de passage dans son île, est devenue, comme tant d’autres femmes autour d’elle, fille-mère. « Pourquoi certaines terres sont-elles plus fertiles que les autres en filles-mères ? Les femmes y sont-elles plus jolies et plus aguichantes ? Les hommes y ont-ils le sang plus chaud ? Au contraire. Ce sont des endroits de grande détresse. L’acte sexuel est l’unique bienfait. Il donne aux hommes le sentiment d’accomplir une prouesse et aux femmes l’illusion d’être aimées. »Lansana Diarra, avec qui le contact n’est pas complètement rompu, finit, dix-sept ans après la naissance des enfants, par envoyer des billets pour qu’ils le rejoignent au Mali après un long voyage. La compagnie low cost sur laquelle il a pu acheter les billets offre généreusement, au passage, trois heures d’escale à Paris, une journée à Marseille et une journée à Oran avant d’atteindre Bamako. Là, Ivan et Ivana devront travailler, car les ressources de Lansana sont limitées.Enfin, après une fuite rocambolesque provoquée par ce qu’est devenu Ivan, le roman se termine en France, dans la banlieue parisienne, sur le ton d’une tragédie.La tragédie était annoncée, d’une certaine manière, depuis le début. Même si elle n’est pas exactement celle qui se dessinait. Ivan et Ivana sont trop complices, trop amoureux l’un de l’autre même, et l’inceste leur tend les bras. Leur relation fusionnelle les habite, ils ont un besoin moral et physique de vivre ensemble. Et toute séparation est cruelle.Mais, de la cruauté sentimentale, Ivan est passé, au Mali, vers une forme de violence beaucoup plus concrète. A force de se poser des questions sur ce qu’il est, il cherche les réponses au mauvais endroit et Ivana, la première, utilisera l’expression par laquelle elle définit le changement intervenu en lui : « Tu te radicalises. »Le mitan du roman n’est pas encore atteint, et il emprunte dès lors une trajectoire sinistre. Maryse Condé ne fera pas l’économie du pire.Elle ne contente cependant pas d’écrire un livre retraçant une nouvelle dérive djihadiste : elle saisit à bras le corps deux personnages d’exception, marqués par le destin dès la naissance, elle leur donne chair et âme, elle les entraîne dans une course folle en leur offrant quelques occasions de s’apaiser. Mais les héros ne les saisissent pas et qu’y peut-elle, la romancière, s’ils sont ainsi ? […]

  • Pondération académique
    par Pierre Maury le 12 octobre 2018 à 3 h 32 min

    Les académiciens français ne s'occupent pas, on l'a déjà rappelé, des marques sous lesquelles sont parus les ouvrages qu'ils sélectionnent pour leur Grand Prix du roman. Il n'empêche qu'elles existent et que la dernière sélection, donnée hier, répartit avec un sens aigu de la justice la place des principaux groupes de l'édition française: Seuil, Grasset, Plon et Flammarion sont sur les rangs pour le premier prix littéraire de la saison des "grands" - anticipé sur les autres dans la même catégorie, puisqu'il sera attribué le 25 octobre, une bonne dizaine de jours avant le Femina.Je n'ai lu que la moitié de ces quatre romans - et pas le plus épais qui est aussi, ai-je lu quelque part (mais je ne sais plus où, désolé de ne pouvoir rendre ce qui lui revient à l'organe de presse et/ou au journaliste qui a glissé cette information quelque part), le favori. On en reparle dans la quinzaine.Alain Mabanckou. Les cigognes sont immortelles (Seuil)Gilles Martin-Chauffier. L'ère des suspects (Grasset)Camille Pascal. L'été des quatre rois (Plon)Thomas B. Reverdy. L'hiver du mécontentement (Flammarion) […]

  • 14-18, Albert Londres : «C’est un immense fouillis de bois et de briques.»
    par Pierre Maury le 9 octobre 2018 à 4 h 29 min

    Plus rien… c’est Lens !(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front britannique, 4 octobre.Lens est fantastique. Il y reste dix-sept fenêtres de rez-de-chaussée, une fenêtre de premier étage, un numéro de rue – un seul, pas deux – le numéro 14, une clochette d’enfant de chœur, un morceau d’enseigne où l’on peut encore lire deux lettres : les lettres S et O, et gisant sur les barbelés, une vieille tenture rouge et blanche. C’est tout.C’est étonnant. C’est un immense fouillis de bois et de briques. C’est une destruction échevelée, ébouriffée. Lens est aux autres villes ruinées du front ce qu’une forêt vierge est à une forêt domestique. Ce n’est même plus émouvant. Par quoi voulez-vous être ému ? Ce qui émeut, c’est ce que l’on retrouve d’un drame, ce sont les épaves, c’est une poupée à qui pense un enfant, c’est un portrait, c’est le contour des choses qui furent. Ici, plus de contour.On peut subitement se rappeler et pleurer quand on vous conduit devant le cadavre d’un de vos amis, mais si l’on vous mène devant une urne où sont ses cendres, il vous faudra de la réflexion pour que vous vous sentiez frappé. Ainsi êtes-vous devant Lens.Des petits tas de ruinesVous y entrez par la cité des moulins où, pour commencer, tout est moulu et vous continuez. Plutôt, vous essayez de continuer. Car, pour pénétrer dans Lens, il ne suffit pas d’en avoir le désir, il convient avant tout de posséder du coup d’œil et des membres souples. Ce coup d’œil vous servira à repérer où peuvent bien être les rues et les membres souples à y circuler. Je ne connaissais aucun habitant de Lens. J’ignorais leur caractère, mais s’il en était d’envieux qu’ils cessent de l’être. Cette fois-ci, plus de jaloux, tout est au même niveau. Dans ces villes du pays minier, bâties de corons, pas un toit ne dépassait l’autre. C’est aujourd’hui la même égalité dans la ruine. Le petit tas de ruines d’une maison n’est pas plus haut que le petit tas de ruines d’une autre. Les petits tas sont même identiquement pareils. On croirait qu’au-dessus de ces demeures qui se tiennent tout le long des rues, le même homme est passé et a laissé tomber sur chaque, sans en oublier une, le même poids qui l’a effondrée. Grâce aux rails du tramway, après dix minutes de recherches et d’acrobaties au-dessus d’amas épineux, nous avons découvert ce qui était la rue principale.À la recherche de l’hôtel de ville et de l’égliseTâchons de trouver le centre. Nous y sommes, nous dit-on. Dans ces cas-là, les professionnels de ces voyages aux pays des formidables malheurs ont deux points qui les guident : l’église et l’hôtel de ville. Nous avions beau scruter : nous n’apercevions rien. Dans cette même chose chaotique qui fut la grande rue, nous avancions. Nous n’avions pas l’impression d’être dans une ville, même dans une ville affaissée, puisque tout était presque à notre hauteur. Plus rien ne bouchait l’horizon. D’un bout de l’ancienne cité, par-dessus ses restes, nous pouvions voir l’autre bout. Mais voilà un tas de ruines plus haut que les autres et les paris s’ouvrent. Était-ce l’église ? Était-ce l’hôtel de ville ? Impossible de le dire. Mais plus loin voilà un pan de mur qui ne ressemble pas aux autres. Qu’est-ce que cela pouvait être ? Par le soubassement où se voyaient quelques grosses pierres taillées comme l’on taille généralement les soubassements des monuments publics, nous avons décrété que c’était l’hôtel de ville, et par là nous avons reconnu que la petite montagne de briques de tout à l’heure était l’église.L’égalité dans la ruine, après, s’est rétablie. Lens comptait 35 000 citoyens. Heureusement que la géographie nous l’affirme, sans quoi je vous aurais juré que la ville n’avait jamais été habitée. Il n’y a pas un meuble ; on ne retrouve pas un barreau de chaise, pas un ustensile de ménage. Il ne subsiste plus la moindre petite trace de l’occupation humaine.La victoire réglera tout ça.Le Petit Journal, 5 octobre 1918.Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • 14-18, Albert Londres : «Ils font 4 000 prisonniers et le tout en costume de bain.»
    par Pierre Maury le 8 octobre 2018 à 2 h 59 min

    Un haut fait d’armes(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front britannique, 3 octobre.Comme on sort parfois un drapeau de sa gaine pour que le frisson passe sur les assistants, sortons un haut fait d’armes pour que l’on n’oublie pas qu’il en existe.La 46e division anglaise en sera le héros, c’est une division composée des boys du centre de l’Angleterre.Présentons d’abord le général. Présenter les gens quand on ne doit pas dire leur nom, voilà qui pourrait paraître difficile. Pour le général en question ce n’est pas un obstacle. C’est l’homme qui, le 15 septembre 1916, sur la Somme, attaquant un endroit qui s’appelait « les Bœufs » se plaça à la tête du bataillon d’assaut et à pleins poumons se mit à sonner du cor de chasse.Le fait se passe à l’armée Rawlinson, celle du nord de Saint-Quentin.Quelques jours auparavant, les voyageurs du pays du front qui circulaient près du canal de la Somme pouvaient s’offrir un spectacle qui n’avait rien d’attendu. Ils pouvaient voir des tommies qui, ayant revêtu la ceinture de sauvetage, se précipitaient en ordre dans le canal. Ils pouvaient même voir le général qui en faisait autant. On a bien constaté des cas de folie, au cours de cette guerre, mais ils étaient individuels. Les voyageurs, rassurés, s’approchaient donc, ils assistaient à une répétition collective. C’était les soldats de la 46e anglaise qui se préparaient à franchir le canal de Saint-Quentin.Rawlinson déclencha son offensive. La date arriva. Par un matin brouillé, on vit des tranchées des hommes fantastiques. Ils avaient tous leur ceinture de sauvetage. Ces ceintures qui leur pressaient la poitrine devaient les entretenir de douces choses, car ils les avaient déjà mises, les boys, ils les avaient mises dans des circonstances plus excitantes, c’était les ceintures de sauvetage du bateau de permissionnaires Boulogne-Folkestone. Ce matin-là, Bellenglise remplaçait Boulogne. Et Folkestone était l’autre rive du canal. Ils se jetèrent à l’eau, nagèrent. Pas de sous-marins, mais des obus. Ils franchirent le canal, tendirent des câbles, des cordes où d’autres hommes comme des acrobates s’accrochèrent. Un caporal comme Aphrodite sortant de l’eau se précipite sur l’engin, tue deux servants, le troisième fait kamarad. « Où sont les mines ? » lui crie-t-il. Le Boche dit où elles sont, il les voit, coupe les fils. Il voit aussi l’entrée d’un tunnel, appelle ses compagnons. Ses compagnons roulent un obusier et en plein dans l’ouverture lancent un obus. Onze cents Boches étaient au fond et éternuent. La dose a été suffisante ; ils sortent, ils sont 1 000. Ils se rendent. Le canal est franchi, le reste de la division, grâce au pont, peut poursuivre. Ils font 4 000 prisonniers et le tout en costume de bain. Le Petit journal, 4 octobre 1918.Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • 14-18, Albert Londres : «L’ennemi s’accroche tant qu’il peut.»
    par Pierre Maury le 7 octobre 2018 à 2 h 49 min

    Pourquoi ils luttent férocement(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front britannique, 2 octobre.L’ennemi s’accroche tant qu’il peut. Les combats qui se livrent sur tout le front sont les plus durs que l’on ait jamais vus. Tout ce que nous gagnons l’est au prix de la ténacité la plus obstinée. Des deux côtés, du nôtre et de celui des Allemands, on lutte sans marchander. Chacun y va de tous ses moyens. C’est que chaque pas qui se gagne ou se perd a plus d’importance où nous sommes maintenant que plusieurs kilomètres quand les Allemands retraitaient de leur extrême avance à leur ligne Hindenburg.Nos victoires du 18 juillet au 27 septembre, si formidables qu’en soient les conséquences et si offensives qu’elles fussent, n’étaient que des victoires de redressement. L’ennemi ne perdait que les fruits de ses récents bénéfices et derrière lui, cette perte essuyée, il savait retrouver sa ligne capitale. Il y arrive. Là se termine notre redressement. Allons-nous nous arrêter et nous coucher sur notre reprise, lui sur sa sécurité ? L’ennemi le voudrait bien. Nous ne le voulons pas.Assis sur sa ligne Hindenburg, l’ennemi n’est pas battu, il n’est que refoulé. Comment considère-t-il sa ligne Hindenburg ? Est-ce simplement comme une escale où l’on reprend souffle ou comme un port où le bateau doit demeurer pour être réparé car, autrement, s’il reprenait le large, il coulerait. Il la considère comme un port. La question est alors de savoir si nous allons réussir à chasser le bateau du port, c’est-à-dire si nous allons l’éventrer, le livrer à tous les vents. C’est le travail que, le 27 septembre, il y a six jours, nous avons entrepris.Nous avions déjà démoli, entre Quéant et Drocourt, une partie des digues de ce port, la partie devant Cambrai. Le 27 septembre, nous nous sommes attaqués aux autres. Les Américains et Gouraud ont commencé. La ligne Hindenburg ne passe pas devant les Américains, ni devant Gouraud, mais l’ébranlement peut venir de loin et les maçons allemands, qui courent replâtrer les fissures devant les Américains et Gouraud seront autant de moins qui travailleront sur la ligne Hindenburg quand nous l’attaquerons.Gouraud avait répondu aux Américains ; vingt-quatre heures après, Byng répond à Gouraud ; Byng n’attaque pas précisément la ligne Hindenburg puisqu’il est derrière Quéant, il attaque sur Cambrai. Mais dans cette région d’Arras à Saint-Quentin, la ligne Hindenburg est un peu partout. On peut considérer que tout ce qui défend Douai, Cambrai, Saint-Quentin, fait partie de la ligne Hindenburg. Il l’attaque donc tout de même. Les Allemands se cramponnent, ils ne veulent pas laisser démolir leur port. Byng l’entame. Il enlève le canal du Nord, le bois Bourlon, arrive sur Cambrai. Les Allemands s’acharnent à la défense, Depuis quatre jours, terribles, ils nous disputent la ville. Ils savent qu’ils vont la perdre puisqu’ils brûlent, mais ils savent ce qu’ils perdront en la perdant. Ils savent que c’est un pan de la ligne qui les abrite. Vous comprenez pourquoi ils luttent désespérément.Vingt-quatre heures après, Plumer et les Belges répondent à Byng. Là non plus ne se trouve pas la ligne Hindenburg mais, au Nord aussi l’ébranlement peut venir. Les Allemands le savent, ils résistent de toutes leurs forces.Vingt-quatre heures après, Rawlinson répond aux Belges et à Plumer. Cette fois, c’est en pleine ligne Hindenburg que l’on va mordre, c’est en plein dans le port des Allemands que Rawlinson s’élance. Mètre par mètre, il le démolit ; Saint-Quentin tombe. Nous avons presque gagné. Il ne reste plus intégralement dans les mains de nos ennemis sur le front britannique que douze kilomètres de la ligne Hindenburg, les douze derniers kilomètres sont entre les deux villages de Crèvecœur et de Vend’huile. Et ils essaient de reprendre ceux qu’ils ont perdus, car après que les derniers remparts seraient tombés, la tempête viendrait, la tempête qui ferait tournoyer leurs bataillons. Vous comprenez maintenant pourquoi, devant les Belges, devant Plumer, devant Byng, devant Rawlinson et Berthelot et Mangin et Gouraud, ils luttent férocement.Le Petit Journal, 3 octobre 1918.Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]