JOURNAL D’UN LECTEUR

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

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  • Le premier roman de Niels Labuzan (entretien)
    par Pierre Maury le 18 février 2019 à 1 h 50 min

    Le premier roman de Niels Labuzan, Cartographie de l’oubli, réédité au Livre de poche, est ambitieux. Son auteur s’est donné les moyens nécessaires à un livre ample : son volume suppose un souffle qui ne lui manque pas ; la matière est puisée sur un terrain peu familier à la plupart des lecteurs, le Sud-Ouest africain, colonie allemande devenue la Namibie, dont la découverte est une belle surprise ; les personnages, certains historiques, d’autres fictifs, représentent plusieurs époques, entre 1889 et 2004. Il s’est passé, sous la domination allemande, des choses terribles dont la gravité va croissant. Et, en 2004, il était temps d’en reparler. Le roman englobe tout cela. Mais on était curieux de savoir comment ce sujet et cet espace s’étaient imposés à l’écrivain.Qu’est-ce qui vous a poussé vers la Namibie ?C’est arrivé de manière détournée. Il y avait une attirance pour l’Afrique australe, un rêve d’enfant où l’imaginaire se développe, sans explication. Puis j’ai rencontré l’histoire de ce qu’on appelait le Sud-Ouest africain quand je suis parti au Chili à la fin de mes études. J’ai découvert que, dans le sud, il y avait eu une colonisation allemande, faite en 1845 à la demande du gouvernement chilien. Des pharmaciens, des agriculteurs, des ouvriers étaient partis d’Allemagne pour s’établir là. Quarante ans plus tard, après la conférence de Berlin, les Allemands ont envoyé des hommes dans le Sud-Ouest africain mais la différence, c’est qu’ils avaient envoyé des soldats. Une vingtaine au début, pour établir des accords d’amitié et de protection avec les indigènes, et ça a rapidement dégénéré. La relation avec la population s’est très vite détériorée. Le rapprochement entre les deux m’a intéressé, et aussi de comprendre que notre histoire européenne du XXe siècle s’était peut-être jouée en partie dans ces territoires.Une sorte de préparation, un grand terrain de jeu pour l’entraînement ?Exactement. A travers le personnage de ce jeune soldat, Jakob. Il arrive innocent, naïf, il ne connaît évidemment rien des guerres à venir au siècle suivant. Donc je raconte la construction d’un homme face à l’autorité, face à l’armée, et la construction d’un territoire en tant que nation, racontée par le narrateur contemporain, en passant par l’époque de l’apartheid.Votre titre est-il une manière de dire qu’il s’agit d’une guerre oubliée ?Oui, c’est la notion de mémoire qui m’intéressait, une mémoire que nous avons un peu perdue. Les populations ont été, là-bas, sacrifiées au nom d’une modernité et d’un idéal racial assez terrifiants.Il y a des hommes d’exception, pourtant, dans les tribus qui se trouvaient là…L’histoire n’est pas racontée de leur point de vue, parce que je n’avais pas vraiment les moyens de parler en leur nom, mais ce sont des personnages importants. Il y a deux chefs emblématiques, Samuel Maharero, qu’on retrouve en 2004 avec le pèlerinage en sa mémoire, et Hendrik Witbooi, dont le commandant Leutwein dit qu’il serait sans doute devenu un grand monarque s’il était né ailleurs. Ce ne sont pas des personnages idéalisés, parce qu’ils se sont toujours fait des guerres entre eux, mais ils ont été fidèles à leur peuple et à leur liberté. Mais ils ont été victimes d’une machine terrible qui s’est mise en place et qui a été lancée par une succession de gouverneurs et d’hommes qui ont pris chacun des ordres de plus en plus terribles.Celui qui arrive est toujours pire que le précédent ?Oui, il y a une espèce de gradation. Le premier, Curt von François, est un personnage un peu romantique. Puis on envoie Theodor Leutwein, un homme plus froid, plus stratège, mais qui a quand même une part d’humanité, il ne croit pas en tout cas qu’il est nécessaire de détruire toutes les populations. Il est remplacé par Lothar von Trotha, qui est un personnage sinistre et proclame en 1904 un ordre d’extermination totale des Hereros, femmes, enfants, vieillards, avec ou sans armes. Et il se charge ensuite de mettre en place sur le territoire les premiers camps de concentration allemands.Jakob, votre personnage principal, traverse tout cela. Mais comment prend-il position en fonction ou non de son amour pour Brunhilde ?Il n’a pas beaucoup de décisions à prendre. Mais celles qu’il prend sont souvent mauvaises et la seule qu’il prend vraiment par rapport à Brunhilde, qui est la fille d’un marchand et qui est un peu l’opposé de Jakob, va causer sa perte. […]

  • Marcel Proust, l'année du Goncourt (1)
    par Pierre Maury le 16 février 2019 à 6 h 19 min

    Le centenaire de RuskinOn vient de célébrer en Angleterre le centenaire de la naissance de John Ruskin, l’illustre auteur des Peintres modernes, des Sept lampes de l’architecture, des Pierres de Venise, des Matinées à Florence, de la Bible d’Amiens, et de tant d’autres ouvrages qui ont tenu une si grande place dans le mouvement des idées au dix-neuvième siècle. La plupart sont aujourd’hui traduits en français, et Ruskin a trouvé chez nous des commentateurs et admirateurs passionnés, au premier rang desquels il faut citer MM. Marcel Proust et Robert de La Sizeranne. Dans son curieux roman, Du côté de chez Swann, M. Marcel Proust n’imite pas précisément le style de Ruskin, mais il adopte la même manière, ample et touffue, parfois presque inextricable comme une forêt, et colorée, éclatante, féerique comme un feu d’artifice de Turner. Ruskin est un des plus originaux parmi les prosateurs anglais, un grand poète en prose. Il a exercé une influence directe et puissante sur l’esprit public dans son pays et au dehors, ainsi que sur de nombreux artistes. Ce n’était pourtant qu’un simple critique. Il n’en a pas moins été le véritable chef de l’école préraphaélite, et William Morris a écrit à propos des Pierres de Venise : « À quelques-uns d’entre nous, lorsque nous le lûmes pour la première fois, il sembla que ce livre nous montrait une route nouvelle où le monde allait marcher désormais. »On ne peut entreprendre en quelques lignes une véritable étude sur l’œuvre immense de John Ruskin. Quelles sont ses vues directrices ? Il est parti de l’amour de la nature, et de l’admiration de Turner, considéré comme plus naturel que les paysagistes classiques à la Claude Lorrain. Sa base, c’est alors une espèce de rousseauisme, dont il fait bénéficier un grand peintre qui eût peut-être laissé Jean-Jacques indifférent. Puis il découvre les primitifs italiens, d’abord au Louvre, puis en Italie même. C’est le second stade. Ruskin devient l’apôtre du primitivisme. Il se rattache au romantisme, tel que le comprenaient Schlegel et Mme de Staël, c’est-à-dire comme le culte du moyen âge, opposé à celui de l’esprit helléno-Iatin. Son amour du moyen âge, collaborant avec son puritanisme natif conduisent Ruskin à une théorie religieuse de l’art. Pour lui, la religion, la moralité sont les conditions nécessaires de l’art, qui ne peut prospérer qu’aux âges de vertu et de foi. Son antipathie pour le classique et son goût du mysticisme le rendent tout à fait injuste pour ce qu’il appelle le « poison de la Renaissance », non seulement pour l’art de cette époque, mais pour l’humanisme et le rationalisme qu’elle nous a rendus. Partisan de l’innocence et de l’idylle, Ruskin déteste l’esprit moderne, la science, l’économie politique, la finance, l’industrie et le machinisme. Il prêche le retour à la nature, à la vie champêtre, avec un esthétisme approprié : fabrication à la main des toiles, dentelles et objets divers, où l’artisan peut mettre sa marque, ce qui lui permet de n’être plus seulement un rouage et un instrument, mais de redevenir un homme. Ruskin a enseigné une espèce de socialisme naturaliste, moral et esthétique : l’union de ces trois termes résume toute sa pensée.Il y a évidemment dans tout cela du bon et du mauvais. En général, Ruskin est excellent quand il affirme, contestable ou ruineux quand il nie. Il a eu raison de célébrer le prodigieux génie de Turner : Claude Lorrain et Poussin n’en gardent pas moins leur mérite. Il a vraiment conquis une province nouvelle, en révélant les primitifs. Il a dit sur le gothique des choses justes et profondes. Mais on peut partager ces admirations de Ruskin, sans le suivre dans son dénigrement de l’Antique, de la Renaissance et de l’esprit moderne. Il a raison de présenter l’art comme une chose hautement noble et sérieuse : nous repoussons comme lui le scepticisme et la frivolité des faux amateurs ; mais s’il faut à l’artiste un idéal élevé, ce n’est pas obligatoirement l’idéal naïvement mystique que préconise Ruskin : la Renaissance en avait un, tout comme le moyen âge, et qui valait mieux. Enfin, Ruskin a rendu de grands services en dénonçant certaines laideurs de notre temps, en protégeant les paysages, en prêchant la Beauté et l’éducation du peuple à ses contemporains, qui ne s’en souciaient peut-être pas suffisamment. Mais il a tort d’exécrer à ce point le progrès scientifique et industriel. Ces machines, qu’il maudit, peuvent avoir des inconvénients passagers : elles émanciperont l’homme, en abrégeant le travail, en lui fournissant des esclaves de fer ou d’acier… Et n’oublions pas en France que Ruskin nous témoigna en 1870 une amitié agissante, qu’il fut alors d’un comité pour le ravitaillement de Paris, avec Huxley et John Lubbock, et qu’il célébra de nouveau à cette époque, avec une particulière tendresse, nos cathédrales déjà menacées par l’ennemi…P. S.Le Temps, 14 février 1919 […]

  • Le guerrier presque apaisé de Kate Atkinson
    par Pierre Maury le 13 février 2019 à 3 h 27 min

    Dans Une vie après l’autre, Kate Atkinson racontait toutes les vies possibles d’Ursula Todd. Voici, avec L’homme est un dieu en ruine (traduit par Sophie Aslanides), l’unique version de l’existence de Teddy, son frère, ou une autre manière de dire ce que connurent les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale – et avant, et longtemps après, car Teddy aura une longue vie. Engagé à vingt ans dans l’aviation, devenu pilote de bombardier, il ne mourra qu’en 2012. Au moment où son corps n’est plus, en effet, qu’une ruine.Teddy n’est pas doté d’un tempérament belliqueux. Au contraire, il se rêve, dans sa jeunesse, poète et paysan, jusqu’à mettre en pratique cette double vocation paisible en pratiquant, au petit bonheur la chance, tous les travaux de la terre dans différentes fermes où il trouve des emplois temporaires, et en transcrivant dans ses vers, le soir, les émotions ressenties devant le spectacle de la nature. Mais les poèmes ne valent rien, comme il sera obligé de le reconnaître plus tard, reconverti en chroniqueur plus ou moins inspiré des changements saisonniers. Il se console de la pauvreté de cette production en se disant qu’il n’écrit pas de la littérature, seulement un divertissement proposé à un public varié.Un peu comme le fera sa fille Viola, romancière à succès, débordée par sa célébrité, dans un tourbillon de rencontres et de festivals internationaux, déçue par l’accueil tiède que fait son père à ses livres.La mère de Viola, Nancy, n’est plus là. Elle est morte au début des années soixante en perdant sa guerre contre le cancer. La guerre, elle connaissait aussi. Pendant que son fiancé pilotait de lourds engins de mort au-dessus de l’Allemagne, elle travaillait au décryptage des codes secrets utilisés par l’ennemi, tâche qui devait rester discrète et impliquait le silence sur le détail de ses activités. De la même manière que Teddy ne pouvait pas raconter les opérations nocturnes menées au-dessus des installations allemandes et des villes en feu.Les vols de Teddy occupent pourtant une belle place dans le roman. Quand il les raconte plus tard à Nancy, elle manifeste peu d’enthousiasme : « Oh, s’il te plaît, chéri, supplia Nancy, ne pensons pas à la guerre. J’en suis tellement lasse. Parlons de quelque chose de plus intéressant que des détails techniques des bombardements. » Le lecteur est tenté de donner tort à Nancy, car il n’est pas seulement question de détails techniques dans ces récits. Au contraire, les liens entre les hommes d’un équipage, devant les dangers induits par une stratégie militaire assez grossière, sont d’une intensité qui donne à ces moments une force digne des meilleurs romans de guerre.Sautant d’une époque à une autre, de 1943 à 1982 puis à 1960, Kate Atkinson introduit, en filigrane, des scènes récurrentes qui constituent des guides aussi efficaces que précieux. On ne se perd jamais dans une histoire longue et complexe où Teddy revient sur des détails à la signification parfois changeante. Ainsi d’une photo, qu’on croit d’abord tachée par une auréole de thé, alors qu’elle est en réalité marquée par le sang d’un de ses compagnons d’armes.La vie de Teddy, ensuite, aurait pu être tranquille, « évoluant vers une vieillesse paisible ». Mais cela n’aurait pu se produire que si Nancy n’était pas morte, et si le souvenir des nombreux morts dont le pilote a été responsable n’était une blessure jamais refermée. Le livre est puissant, il explore les replis les plus intimes d’un homme. […]

  • Les dessous d’un crime
    par Pierre Maury le 10 février 2019 à 4 h 34 min

    On ne saura qu’à la toute fin du roman en quoi consiste cet Article 353 du code pénal qui lui donne son titre. Tanguy Viel prend son temps pour y arriver, tandis qu’il a, dès le prologue, fourni le principal élément du drame, et la raison pour laquelle Martial Kermeur se trouve devant un juge : il a poussé à l’eau et laissé se noyer Antoine Lazenec, avec qui il pêchait.Le juge cherche à comprendre pourquoi Kermeur a commis un crime qu’il ne songe pas à nier. La plus grande partie du livre est une longue conversation de laquelle sont surtout reproduits les propos du coupable. On remonte le temps, on voit arriver Lazenec, chaussures à bouts pointus, avec ses beaux projets immobiliers qui vont transformer un château décrépi, propriété de la commune, en station balnéaire dans la rade de Brest, bel investissement locatif pour qui achètera les appartements à venir.Les appartements ne sont jamais venus. Kermeur, comme d’autres, y avait misé toutes ses économies, les indemnités de départ de l’arsenal où il travaillait avant sa fermeture. Avec cet argent, il rêvait de s’acheter un bateau – le même que celui de Lazenec, précisément. Au lieu de cela, il a fait un chèque de cinq cent douze mille francs, en toutes lettres, à Antoine Lazenec. C’était il y a six ans, quand on pouvait encore croire aux promesses d’un baratineur capable de mettre ses interlocuteurs en confiance – et en boîte.« Une vulgaire histoire d’escroquerie, monsieur le juge, rien de plus », dit Kermeur dans les premiers moments de son interrogatoire, quand les faits lui apparaissent soudain dans leur ensemble : « Et pour la première fois, je ressentais toute l’affaire d’un seul mouvement, comme si, en disant cela, je l’avais photographiée depuis la lune et que je regardais une planète prise dans ses grandes surfaces bleues. »Le ressort du crime est assez simple. Kermeur en a eu assez d’avoir été roulé, il s’est fait justice lui-même, sans l’avoir prémédité – du moins le suppose-t-on, ne prenons pas la place du juge qui doit peser le geste et ses antécédents. Ceux-ci sont, on l’aura compris, l’essentiel du roman, et ce qui fait son intérêt. Dès que l’on est entré dans la quête d’une logique chez Kermeur, la curiosité oblige à aller jusqu’au bout, quand bien même tout n’est pas explicable. La part d’ombre, faite d’émotions à moitié dites, de sentiments inexprimés, le mystère qui entoure le fils de Kermeur, le silence des autres protagonistes, voilà quelques ingrédients d’un sac de nœuds démêlé pour l’essentiel par la parole. L’insuffisance de celle-ci appartient encore à la narration, car les absences sont puissantes. […]

  • Quand le livre disparaît derrière un film
    par Pierre Maury le 7 février 2019 à 5 h 42 min

    J'ai sursauté, ce matin, en lisant (ou plutôt en survolant) un article du Point - dans la rubrique économie, où je n'ai pas l'habitude de m'attarder. Il y est question de Maurice Varsano, que je ne connaissais pas et dont j'aurai oublié le nom dans cinq minutes, surnommé "le roi du sucre" et qui, dit l'article, "inspirera à Jacques Rouffio un personnage de son film Le sucre". Ah! Et si Jacques Rouffio s'était contenté de reprendre le roman de Georges Conchon, Le sucre, en l'adaptant avec l'aide de l'écrivain? Travail pour lequel Rouffio et Conchon avaient d'ailleurs été nommés aux César dans la catégorie du meilleur scénario ou adaptation.La popularité (toute relative, dans ce cas) d'un film peut-elle faire oublier l'oeuvre originale? Et, donc, le livre qui en fut à l'origine? Désolante et trop fréquente constatation. Qui n'interdit pas la résistance, installée ici par un rappel utile: qui fut Georges Conchon, dont je saluais ainsi la mémoire en 1990, en apprenant sa mort:Colette Stern, l’héroïne du dernier roman de Georges Conchon (qui lui avait simplement donné pour titre le nom du personnage), avait 62 ans en 1987, lors de la parution du livre. L’écrivain aussi. Elle resplendissait de santé, au point de séduire un acteur de 37 ans. Georges Conchon, lui aussi, resplendissait de santé et semblait à l’aube d’une nouvelle carrière de grand romancier, lui qui avait déjà connu le succès sur plusieurs terrains. Malheureusement, on a appris hier sa mort survenue dimanche, « des suites d’une maladie soudaine ».Fils d’instituteur, né en Auvergne, il s’était tôt essayé au roman puisqu’il avait publié Les grandes lessivesà 28 ans, alors qu’il estimait avoir besoin d’une grosse dizaine d’années en plus pour être capable d’écrire vraiment. Il n’empêche qu’il n’attendit pas la quarantaine – à un an près – pour décrocher la timbale : le prix Goncourt, en 1964, pour L’État sauvage, après avoir déjà fait une ample récolte précédemment : prix Fénéon en 1956 pour Les honneurs de la guerre et prix des Libraires en 1960 pour La corrida de la victoire.Conchon ne pouvait se contenter d’une carrière littéraire. Il suivait en même temps une double voie, administrative et artistique.Sur la première, il fut amené à travailler au Sénat où il fut secrétaire des débats de 1960 à 1980 après avoir été chef de division à l’Assemblée de l’Union française.Sur la seconde, il écrivit quelques scénarios dont certains donnèrent même naissance à des films à succès. La Victoire en chantant, La Banquière, Le sucre (d’après son roman éponyme), Sept morts sur ordonnance, autant de titres qui appellent des souvenirs. Il avait même adapté pour le cinéma son prix Goncourt, L’État sauvage. Mais il s’était juré qu’on ne l’y reprendrait plus et clamait depuis, haut et fort, que la littérature n’était pas le cinéma et qu’il ne souhaitait plus voir ses romans adaptés au cinéma. Il est difficile d’affirmer que ce principe était le bon : il l’avait conduit à diriger, mais pour la télévision cette fois, l’équipe de scénaristes de Châteauvallonqui, il est vrai, n’avait rien de très littéraire…Il y a dix ans, Georges Conchon avait d’ailleurs décidé de se consacrer davantage à l’écriture, abandonnant le Sénat et mettant en chantier un épais roman, Le Bel Avenir, paru en 1983, où on retrouvait son regard critique sur le monde politique français de l’époque.Puis, il y a trois ans, il avait donné son chef-d’œuvre, ce Colette Stern pour lequel il avait même changé d’éditeur (quittant Albin Michel après trente ans de bons et loyaux services, pour Gallimard). Il y inversait la proposition habituelle d’une relation amoureuse liant un homme âgé à une jeune femme. Et il le faisait avec une sensibilité d’une rare finesse non dénuée d’humour. Ce subtil mélange nous manquera. […]

  • Une interminable guerre civile en Espagne
    par Pierre Maury le 6 février 2019 à 5 h 03 min

    Le roman d’Almudena Grandes traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet, Les trois mariages de Manolita, fait regretter de n’avoir pas lu les deux précédents, Inès et la joie et Le lecteur de Jules Verne. D’une part parce qu’il est formidable. D’autre part parce que ces trois ouvrages appartiennent à un cycle, intitulé Episodes d’une guerre interminable, qui comptera au total six volumes. La guerre est celle d’Espagne, avec ses prolongements, en effet interminables. Inès et la joie, situé en octobre 1944, raconte l’armée de l’Union nationale espagnole et l’invasion du val d’Aran. Le lecteur de Jules Verne, en 1947-1949, est consacré à la guérilla de Cencerro et aux trois ans de terreur. Nous sommes, avec le roman que voici, à Madrid, de 1940 à 1950.Si on pensait qu’il était presque impossible de renouveler notre vision d’événements très connus, Almudena Grandes prouve le contraire. Elle suit des dizaines de personnages et s’attache évidemment plus particulièrement à quelques-uns d’entre eux.Manolita, mise en valeur dès le titre, est une héroïne malgré elle. Elle est d’abord « Mademoiselle Faut Pas Compter Sur Moi », pas prête à s’engager, comme le font beaucoup d’autres de son entourage, dans la lutte contre le franquisme et ses soutiens. Les hommes ne l’intéressent pas vraiment. C’est pourtant au point de rencontre des deux éléments que sa vie bascule. Elle accepte, pour rendre service, un mariage qui n’en est pas tout à fait un avec Silverio, prisonnier politique sous la menace d’une condamnation à mort. Le service consiste à faire passer, de Silverio à des activistes clandestins, les informations nécessaires à faire fonctionner de complexes machines à polycopier. Manolita est entrée dans l’engrenage politique. Et aussi dans l’engrenage amoureux. Car le premier mariage avec Silverio sera suivi de deux autres, ce qui finit par faire une longue histoire.D’autant que ce fil narratif est traversé par quantité d’autres. Celui qui suit les actes et les pensées d’Orejas est un des plus intéressants. Traître dans l’âme, il ne cesse de dénoncer ceux qui voient en lui un compagnon dans leur combat contre Franco. Alors qu’il est un de ses sbires et qu’il joue habilement de ses différents masques. Sa carrière sera longue, explique la romancière dans une note complémentaire, aussi brillante que puante. Couronnée, même, par la Médaille d’or du mérite policier en 1977, après la mort de Franco.On sort des Trois mariages de Manolita la tête pleine des rencontres faites dans ce roman épais. Un peu plus riche, aussi. […]

  • Céline Minard seule en montagne
    par Pierre Maury le 3 février 2019 à 1 h 18 min

    Céline Minard est une romancière voyageuse à travers genres et thèmes. La fois précédente, Faillir être flingué touchait au western. Cette année, Bacchantes (que je n'ai pas lu) est un braquage. Entre les deux, Le Grand Jeu, réédité au format de poche, explore une solitude volontaire dont toutes les raisons ne sont pas dites. La femme qui a acheté un pan de montagne pour y vivre plusieurs mois sans contact avec le reste de l’humanité semble en tout cas avoir besoin de cette expérience pour se reconstruire. Autant qu’elle a aussi besoin de l’exercice physique qui accompagne son séjour, sur des pentes raides.Elle n’a pas renoncé à tout confort : sa cellule d’habitation, conçue par elle-même, « une belle planque », est un tonneau équipé en cellule de survie de luxe, avec un aménagement de l’espace aussi bien pensé que dans un bateau où chaque partie du mobilier s’intègre à un volume réduit.L’apprentissage du terrain et des nouvelles habitudes ou l’organisation d’un petit jardin occupent des journées emplies de questions. Le face à face avec soi-même, étiré dans le temps, pousse l’esprit à vagabonder autour de sujets qu’il n’a pas le temps d’aborder en société. « La menace pourrait-elle être une contrainte forte et la promesse une contrainte douce ? » « Est-ce que l’attention au présent pourrait suffire à constituer une méthode ? » Les interrogations émaillent le récit d’éclairs de lucidité, ou de moments qui voudraient passer pour de la lucidité, alors qu’ils sont peut-être le signe d’une certaine confusion.Peu importe, on suit la narratrice sur tous les chemins qu’elle emprunte, même celui d’un vocabulaire technique pour décrire la montagne et les outils utilisés afin de la dompter. Ces mots au sens incertain pour le non spécialiste sont des pitons plantés dans la paroi du texte, on y accroche la corde de rappel et en avant !Sur la surface presque étale d’un quotidien où il ne se passe pas grand-chose, un événement de première grandeur survient soudain : le signe d’une autre présence humaine. Faut-il s’en inquiéter ou s’en réjouir ? Il semble en tout cas impossible de l’ignorer et nécessaire de nouer avec cette personne, vêtue d’une robe de bure et peu causante dans un premier temps, une relation au moins minimale. Il y a de la perturbation en vue, plus puissante que celles provoquées par les phénomènes météorologiques – vent, soleil, neige, grêle. De quoi amener de nouvelles questions dans un roman qui se termine par une série de phrases interrogatives. Au lecteur, s’il a le pied montagnard, de trouver ses propres réponses. […]

  • Alice Zeniter, une pluie de prix littéraires
    par Pierre Maury le 30 janvier 2019 à 3 h 10 min

    Avant de décrocher le Goncourt des Lycéens en novembre 2017, Alice Zeniter avait déjà obtenu, avec ce roman paru en août, le Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point, le Prix littéraire du Mondeet le Prix Landerneau des lecteurs. C’est dire si les évidentes qualités de ce livre ont eu des occasions d’être mises en évidence. Dire aussi s'il faut réserver un gros morceau de la couverture, pour la réédition au format de poche, à la mention de ces récompenses.La romancière décrit la quête d’une jeune femme, Naïma, qui cherche à savoir et à comprendre ce qui est arrivé dans sa famille pendant la Guerre d’Algérie, de 1954 à 1962. Tous les événements  survenus avant l’arrivée en France ont été noyés dans le silence et Naïma ne sait presque rien de son grand-père Ali. Il avait choisi le camp français, un peu par défaut : son concurrent local, l’autre puissant du village, soutenait le FLN et il semblait impossible de se trouver du même côté.La suite a été une succession de catastrophes : la fuite d’un pays où, après l’indépendance, Ali risquait sa vie, l’installation dans une France qui l’accepte mal, ainsi que tous ceux qui lui ressemblent, une vie étriquée et une adaptation difficile. Donc, autant ne pas évoquer les raisons de la déchéance…Naïma, qui travaille dans une galerie d’art et par ce biais est amenée à voyager, pour la première fois, en Algérie, ne s’en contente pas. Elle met au jour les contradictions qui ont tant pesé sur le passé qu’elles font encore sentir leurs effets aujourd’hui. Elle décèle, en découvrant les terres sur lesquelles elle aurait pu vivre si les choses avaient été différentes, les germes d’une animosité elle non plus pas éteinte.La position de la romancière et de sa narratrice consiste à ne pas prendre position et à mettre les questions en évidence : « entre ces poussières, comme une pâte, comme du plâtre qui se glisserait dans les fentes, comme les pièces d’argent que l’on fond sur la montagne pour servir de montures aux coraux parfois gros comme la paume, il y a les recherches menées par Naïma plus de soixante ans après le départ d’Algérie qui tentent de donner une forme, un ordre à ce qui n’en a pas, n’en a peut-être jamais eu. »On est loin, très loin, avec L’art de perdre, des lectures que l’on suppose, quand on en ignore tout, aux grands adolescents – nourris au manga, à Harry Potter ou à ses successeurs et à la nourriture bio ? Les lycéens sont prêts, de toute évidence, à affronter des problèmes délicats, à ne pas se laisser dicter des opinions définitives et à défendre le sens des nuances dont Alice Zeniter fait un si bel usage. C’est plutôt rassurant, non ? […]

  • Tout Maigret 2. Le charretier de La Providence (1931)
    par Pierre Maury le 29 janvier 2019 à 6 h 15 min

    La Providence est une péniche – et Simenon écrit le roman, comme d’autres, à bord de l’Ostrogothsur lequel il navigue entre fleuves et canaux. Il a dû, forcément, passer des écluses comme celle de Dizy, dans la Marne. L’écluse 14, qui donne son titre au premier chapitre pour situer le terrain, terrestre et aquatique à la fois, ou plus exactement à mi-chemin entre les deux. Le commissaire Maigret, pour se rendre d’une écluse à une autre, utilisera souvent un vélo. Parfois à la limite de ses capacités physiques, d’ailleurs : « Maigret commençait à adopter le mouvement de droite à gauche et de gauche à droite du cycliste fatigué. » On le comprend, car il en oublie même, ce n’est pas vraiment son genre, la soif : « Il venait de parcourir cinquante kilomètres sans même boire un verre de bière. »Une femme est morte, il pleut et les moyens particuliers de communication utilisés par les bateliers ne simplifient pas une vision globale de la situation : entre les éclusiers qui restent sur place et les navigants qui, eux, par nature, bougent, les messages se transmettent de loin en loin, au hasard de rencontres qui ne sont, ceci dit, pas toujours de hasard. Car les habitudes font que, si Untel est passé ici il y a un certain temps, il sera là à telle heure. Tandis que Maigret se balade de lieu en lieu sans tout comprendre de ce fonctionnement, attrape un bout l’information quelque part, la recoupe ou l’infirme plus loin, revient sur ses pas – ou plutôt sur les traces de ses roues –, bref, il patauge.« On se demandait quelle était son idée et en réalité il n’en avait pas. Il n’essayait même pas de découvrir un indice à proprement parler, mais plutôt de s’imprégner de l’ambiance, de saisir cette vie du canal si différente de ce qu’il connaissait. »Il s’agit, bien davantage encore que de découvrir l’auteur du crime, de comprendre un monde et les clefs de celui-ci ne sont pas offertes au premier venu.Il n’empêche : à petits pas, l’énigme aussi bourbeuse et opaque semblait-elle être, livrera ses secrets. Avec une montée de la tension qui se révèle à travers les dialogues autant que par les attitudes de Maigret, curieux de tout au point de départ et focalisant progressivement son regard sur les éléments qu’il pressent être pertinents pour son enquête. Pas trop de logique là-dedans, deux corps (car au premier s’en est ajouté un autre) qui ne parlent guère mais finiront par en dire long […]

  • Les vagabondages de Jean Rolin
    par Pierre Maury le 28 janvier 2019 à 0 h 30 min

    Peleliu, le nom vous est probablement inconnu à moins de vous être intéressé de près à la guerre américano-japonaise du Pacifique. Une carte de cette île peu étendue, appartenant aujourd’hui aux Palaos, est fournie au début du livre. Quant à la situer en Micronésie, à l’est des Philippines et au nord de l’Indonésie, voilà qui exige une brève recherche… ou la lecture de Peleliu.Jean Rolin nous plonge dans le tourbillon historique d’un point géographique, en prenant appui sur « la mort mystérieuse de Pete Ellis, survenue en 1923 à Koror, capitale de l’archipel des Palaos ». Un ivrogne de grande envergure, ce Pete Ellis, qui est néanmoins chargé, sous couvert de démarches commerciales, d’une mission d’espionnage militaire : « étudier les dispositions prises par les Japonais dans les îles du Pacifique qu’ils ont soustraites aux Allemands dès 1914 ». L’excès de boisson et le secret étant peu compatibles, Jean Rolin craint que l’envoyé discret ait livré des détails de sa mission à des compagnons de beuverie…Avec un luxe de détails dans lesquels les faits avérés et les hypothèses se côtoient sans jamais se mélanger, l’écrivain pose les bases de son enquête. Une partie dans les livres écrits à l’occasion de la bataille de Peleliu, une autre partie, la meilleure, dans ses pérégrinations cyclistes, ou pédestres en cas de crevaison.Comme souvent, il observe tout de biais, s’intéresse aux poules, aux crabes, fait un détour par William Styron. On se balade avec lui en se demandant ce que deviendront des chiots abandonnés.Sans avoir jamais mis les pieds sur Peleliu, la petite île nous devient familière, voire attachante. […]