JOURNAL D’UN LECTEUR

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

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  • Rentrée littéraire : Claro, bon appétit!
    par Pierre Maury le 13 juin 2019 à 6 h 07 min

    Quatre ans, ce fut long depuis Crash-test, mais on a bientôt fini d'user sa patience à attendre le prochain roman de Claro - qui, il est vrai, a donné du sien pour occuper le temps depuis, entre articles, notes de blog, traductions et livres en marge (mais en marge de quoi? on vous le demande). Le 21 août, notez bien la date à laquelle il sera bienvenu de se précipiter chez son libraire, Substance viendra nourrir la rentrée littéraire d'Actes Sud. Pas encore de couverture sur le site de l'éditeur, mais déjà quelques éléments...Présentation de l'éditeurLe livreOrphelin recueilli par une tante qui cuisine du matin au soir des plats extravagants, le jeune Benoit aimerait donner un sens à sa vie mais comment y parvenir quand on doute de tout et qu’on se demande si l’on est vivant ou mort, si l’on n’a pas été un légume avant de naître, et que faire de ce don étrange qui vous permet de communiquer avec l’au-delà? Perdu dans la forêt des ectoplasmes, Benoit tente d’échapper à ses cauchemars en fricotant avec les morts, mais sa rencontre avec Marguerite, plusieurs fois enlevée par des extraterrestres, va l’obliger à s'aventurer au bout de sa propre nuit. Entre vertige de l’indécidable et farce funéraire, Substance entraîne le lecteur de “l’autre côté”, à moins que ce ne soit dans le cruel secret des choses.L'auteurNé en 1962, Claro est l’auteur d’une quinzaine de fictions – dont Livre XIX (Verticales, 1997), Madman Bovary (Babel n° 1048), CosmoZ (Actes Sud, 2010), Plonger les mains dans l’acide (Inculte, 2011), Tous les diamants du ciel (Actes Sud, 2012), Crash-test (Actes Sud, 2015) – ainsi que d’un recueil d’essais, Le Clavier cannibale (Inculte, 2010).Également traducteur de l’américain (une centaine d’ouvrages traduits : Vollmann, Gass, Gaddis, Rushdie…), Claro codirige la collection “Lot 49” au Cherche-Midi avec Arnaud Hofmarcher et est membre du collectif Inculte. Il tient un blog littéraire, “Le Clavier cannibale”, et le feuilleton du Monde des livres. Claro vit à Paris avec sa femme, la cinéaste Marion Laine, et leurs quatre enfants. […]

  • Prix du Livre Inter : Emmanuelle Bayamack-Tam
    par Pierre Maury le 11 juin 2019 à 2 h 37 min

    Elle est belle, l’utopie aujourd’hui ! Elle ressemble à une secte dont le gourou s’offre les faveurs sexuelles de toute la communauté et impose ses décisions sous couvert de débat collectif. Liberty House ressemble davantage à un espace de pouvoir qu’à ce que son nom évoque.Il est facile de manier l’ironie quand on se trouve à l’extérieur, occupé à lire Arcadie, le nouveau roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam qui a imaginé le lieu, son fonctionnement, ses habitants. Ceux-ci expriment cependant, par l’intermédiaire de l’écrivaine, des points de vue moins tranchés.Au premier plan, la très jeune Farah, avec qui et par qui nous pénétrons dans le fonctionnement libre et libertaire d’un groupe constitué surtout de personnes mal adaptées à la société. Arcady, le fondateur, leur offre la possibilité (la chance ?) de vivre autrement. La nudité est la norme, tant pis pour les regards sensibles à l’esthétique car tous les corps, loin de là, ne sont pas parfaits. Dans le cas particulier de la mère de Farah, Liberty House possède une précieuse caractéristique : la maison est en zone blanche, hors de tous les réseaux dont elle reçoit les ondes comme des agressions physiques. Il est vrai qu’elle souffre de multiples autres pathologies, ce que Farah résume en une seule : « l’intolérance à tout ».Arcady a rebaptisé tout le monde, les identités d’avant n’existent plus. Et, pendant quinze ans, à l’opposé du tableau sombre que nous dressions, tout se passe bien : « nous avons été heureux à Liberty House. Nous y avons mené très exactement l’existence pastorale promise par Arcady, avec Arcady lui-même dans le rôle de sa vie, celui du bon berger menant paître son troupeau ingénu. »Farah est, en grandissant, confrontée à une modification de son identité sexuelle, elle perd en partie sa féminité sans recevoir tous les attributs masculin : « j’ai une chatte mais pas d’utérus, des couilles mais pas de pénis, des ovaires mais pas de règles – sans compter que ma musculature et ma pilosité sont tellement troublantes que plus personne ne se risque à trancher. » Elle reste, quoi qu’il en soit, arrimée à l’idée qu’elle se fait de Liberty House et de la personnalité exceptionnelle d’Arcady. Il n’a pas voulu coucher avec elle avant qu’elle ait quinze ans, alors qu’elle en mourait d’envie. Les apparences sont sauves.Les apparences seulement : même Farah reconnaîtra qu’il a tenu tout le monde sous son emprise – mais sans l’avoir cherché, par une sorte de pouvoir naturel qui fait de lui un chef de meute. (Là, on interprète, forcément, on ne cesse de douter d’idées bien ancrées et on tente de tenir droit ce qui vacille parfois.)Il faudra un afflux de migrants pour que le masque enfin disparaisse en même temps que l’hospitalité qui semblait jusque-là universelle. Farah a peut-être compris quelque chose, elle est prête en tout cas à bâtir une nouvelle utopie. On en reste ébahi. Et admiratif d’avoir été conduit vers des sentiments aussi contradictoires. […]

  • Rentrée littéraire : Christian Kracht, enfin son premier roman
    par Pierre Maury le 7 juin 2019 à 3 h 53 min

    En ce qui concerne l'ordre dans lequel nous arrivent les traductions littéraires, c'est parfois au petit bonheur la chance. De 2003 à 2018, Denoël a publié le deuxième roman de l'écrivain suisse de langue allemande Christian Kracht (Fin de party), Jacqueline Chambon, le troisième (Je serai alors au soleil et à l'ombre), Phébus, les quatrième et cinquième (Imperium et Les morts). Et le premier, alors, Faserland, qui avait provoqué tant de débats à sa parution en Allemagne en 1995? Il arrive, ce sera chez Phébus le 5 septembre.Présentation de l'éditeurLe livre«Comment ai-je réussi à m’échapper de Heidelberg pour atterrir finalement à Munich, ça reste pour moi une énigme. J’ai dû prendre un train, mais ce voyage est effacé de mon cerveau, plus là, c’est tout.»Traversée de l’Allemagne des années 90, de fête en gueule de bois et du nord au sud, Faserland est un roman culte.Une jeunesse privilégiée s’y ennuie beaucoup, boit, se drogue et parfois désespère. Un narrateur ironique y conduit sa barque comme il peut – jusqu’au milieu lac de Zürich. Comparé à Jay McInerney et Bret Easton Ellis, Christian Kracht s’impose immédiatement sur la scène littéraire allemande.Premier roman de l’auteur d’Imperium et des Morts (Phébus, 2017 et 2018), Faserland est paru en 1995.Traduit par Corinna Gepner.L'auteurChristian Kracht est né le 29 décembre 1966 à Saanen, en Suisse. Écrivain de langue allemande, il est l’auteur de cinq romans à ce jour. Trois de ses romans ont déjà été traduits en français : Fin de party (Denoël, 2003), Je serai alors au soleil et à l’ombre (Jacqueline Chambon Éditeur, 2010) et Imperium (Phébus, 2017). Il vit désormais à Los Angeles. […]

  • Daniel Rondeau à l'Académie française
    par Pierre Maury le 6 juin 2019 à 15 h 32 min

    Resserrons les rangs - les disparitions de François Weyergans et de Michel Serres, ces derniers jours, ont élargi les vides à l'Académie française où il faudra aussi remplacer Jean d'Ormesson, Simone Veil et Max Gallo. Au fauteuil de Michel Déon, ce sera donc Daniel Rondeau, que j'ai au fond peu lu (deux ou trois livres, pas davantage) mais que j'avais rencontré trente ans avant son élection d'aujourd'hui. Bien que cela ne nous rajeunisse pas, exhumons...Et, pour croiser un parcours qui ne fut pas seulement littéraire, j'y ajoute une note brève que un livre que lui a inspiré son poste d'ambassadeur à Malte, Malta Hanina.Les tambours du monde (1989)Un des romans les plus controversés de la rentrée, Les tambours du monde, n’est ni l’horreur à laquelle certains critiques ont voulu faire croire ni le chef-d’œuvre espéré. Mais un ouvrage ambitieux qui pose quelques questions fondamentales pour l’individu dans le monde actuel, sans aller tout à fait au bout de cette ambition.Quand Daniel Rondeau en parle, il commence par dire simplement : « Mon intention première était toute simple : je voulais raconter une histoire. »Oui, mais laquelle ? C’est là qu’apparaît l’enjeu réel de ce roman.« Je voulais mettre en scène la difficulté que peuvent éprouver certains jeunes hommes, certaines jeunes femmes à vivre dans une époque qui, à mon avis, ne leur donne ni possibilité d’engagement vrai ni convictions profondes. Le personnage principal, sur lequel pèse le poids de son père qui était un héros de l’aviation, va choisir la première opportunité. Elle lui vient par une femme, et c’est le terrorisme. Naturellement, le terrorisme, c’est le mensonge, la caricature de l’aventure… »Jean Lhomme est donc d’abord tombé amoureux d’une femme, Clawdia, qui l’a entraîné insensiblement vers le terrorisme. De la falsification de pièces d’identité à la mise sur pied d’un énorme attentat à Milan, l’évolution est rapide et amène Jean Lhomme à tremper dans le crime. Avec quelques réticences, cependant. Elles ne sont pas idéologiques mais tiennent davantage au rôle joué, dans l’organisation à laquelle il appartient, par Marco, un ancien amant de Clawdia. Et celle-ci semble avoir gardé avec lui des rapports trop intimes au goût de Jean Lhomme. La tranquille amoralité du personnage est, si l’on ose dire, exemplaire.« Il fait tout ça sans aucune idéologie. C’est simplement par goût de l’aventure, du danger, de la gloire, peut-être même de la gloire militaire, qu’il va partir dans cette histoire. »Puis, plus soudainement encore qu’il avait basculé d’un côté, il devient Louis Bonaventure, personnage tranquille pour qui le terrorisme n’est plus, sur son téléviseur, qu’un sujet d’actualité parmi d’autres. D’une certaine manière, sa vie se solde par un échec, d’une autre…« Il va payer pour ses crimes en traversant la vie quotidienne la plus banale, mais, en même temps, il le fait avec un certain orgueil. Il va s’accorder au monde, d’une façon générale. C’est naturellement une harmonie en mineur, une harmonie simple, mais qui, à mon avis, n’est pas sans vertus. »Œuvre de moraliste, par conséquent, ce roman que Daniel Rondeau a pris tranquillement le temps d’écrire, à un rythme très différent de ses articles de journaliste. Par ailleurs éditeur (Quai Voltaire), Daniel Rondeau n’a cependant pas compris le tir de barrage qui l’a accueilli en septembre.« On me prête un pouvoir immense, mais on s’est trompé. J’essaie d’écrire, j’ai l’intention de continuer. Les chiens aboient, la caravane passe… »Et, sur ces mots, Daniel Rondeau est parti en reportage à Beyrouth, histoire d’y avoir la paix…Malta Hanina (2012)Daniel Rondeau a été ambassadeur à Malte. Dans la grande tradition des diplomates écrivains, à moins que ce soit le contraire, il a fait de son séjour une mine d’informations. Au cœur de la Méditerranée, de l’Histoire passée et présente, l’île devient « l’aimée, la généreuse » (hanina). Rondeau se sert allègrement des rencontres et des anecdotes pour tisser un récit auquel une touche personnelle donne un ton à la fois érudit et léger. Plus besoin d’aller à Malte, nous y sommes avec lui. […]

  • Rentrée littéraire : Jelena Bačić Alimpić en français pour la première fois
    par Pierre Maury le 5 juin 2019 à 4 h 41 min

    Parcimonieux dans ses publications, Serge Safran aime à découvrir et à faire découvrir. Le 21 août, Jelena Bačić Alimpić nous arrivera ainsi en traduction avec Dernier printemps à Paris, un roman paru en 2014 dans sa langue, le serbo-croate. On ne demande qu'à aimer cela...Présentation de l'éditeurQuelques lignes«Un amour profond, sincère, songea Olga qui ressentit une pointe aiguë de jalousie à l’encontre de cette vieille femme de quatre-vingts ans. Elle se demanda si cet amour qui lui revenait en pensée soixante ans plus tard pouvait n’avoir rien perdu de sa force, être apparemment toujours vivace, respirer encore en elle en attendant le terme de sa vie.  Olga ne parvenait pas à comprendre comment, après toutes les brimades qu’elle disait avoir endurées, cette frêle vieille dame pouvait avoir encore autant d’amour dans le cœur et s’en souvenir sans verser de larmes…»Le livrePianiste de talent reconvertie dans le journalisme, avec une vie de couple qui bat de l’aile, Olga part en reportage à Toulon. Elle doit y recueillir le témoignage d’une vieille femme russe pensionnaire depuis longtemps d’un sanatorium. Cette Maria Koltchak, qu’on a dit folle, affirme être une ancienne détenue du goulag stalinien et désire se confier avant de mourir. Au fil des entretiens, Olga est happée malgré elle par son histoire poignante. On assiste à une tragédie familiale sur fond d’histoire de l’URSS. Aidée par le directeur de l’hôpital, Olga tente de renouer chacun des fils d’un récit palpitant marqué par la trahison et l’espoir. Elle remonte avec Maria dans les profondeurs de ses souvenirs, notamment celui de la recherche de sa fille disparue. À travers ses yeux, la jeune femme découvre Moscou, la Sibérie, elle retourne là où tout a commencé, lors d’un dernier printemps à Paris…Traduit du serbo-croate (Serbie) par Alain Cappon.L'auteureJelena Bačić Alimpić, née en 1969 à Novi Sad en Serbie où elle habite, est journaliste, auteure d’émissions documentaires pour la télévision, animatrice et directrice à la chaîne de télévision Pink. Sa carrière littéraire commence en 2010 avec le prix «Zlatni Hit Liber», puis se poursuit avec d’autres romans comme Poslednje proleće u Parizu [Dernier printemps à Paris, 2014].Dernier printemps à Paris est le premier roman de Jelena Bačić Alimpić traduit en français. […]

  • Elles ont été choisies par les lectrices «Elle»
    par Pierre Maury le 4 juin 2019 à 4 h 06 min

    Sur Adeline Dieudonné et son premier roman La vraie vie, ce blog s'est déjà plusieurs fois étendu. Même si on n'a pas eu le temps ici de fournir le détail des nombreux prix littéraires obtenus par le livre, ni de suivre les traductions à venir, ni de se tenir informé de l'avancée d'un film en préparation. Ce qu'on n'avait pas encore pu vous dire, et pour cause, la nouvelle date d'hier soir, c'est que La vraie vie vient d'obtenir le Grand Prix des lectrices «Elle», une parfaite récompense pour guider les lectures d'été et replacer le titre en piles chez les libraires. Huit mois après la publication, ce coup de pouce n'est pas si tardif qu'il y paraît et devrait avoir son petit effet. D'autant que ce prix est très bien installé dans le paysage, et depuis longtemps: cette année, il s'agit du cinquantième.Pour fêter l'événement, une grande romancière américaine a été élevée au même niveau, et partage donc le prix avec Adeline Dieudonné: Jesmyn Ward, pour son très beau Chant des revenants, traduit par Charles Recousé.Quatre livres seulement à ce jour pour la romancière américaine Jesmyn Ward, et déjà deux National Book Awards, soit l’un des prix littéraires les plus prestigieux des Etats-Unis : en 2011 pour Bois sauvage, son deuxième roman, l’année dernière pour Le chant des revenants, qui vient d’être traduit en français. Des débuts littéraires assez fracassants pour que l’autrice ne passe pas inaperçue, et la lecture de son roman le plus récent justifie qu’elle se trouve placée en pleine lumière – autant qu’elle justifie l’attente de ce qui, très probablement, reste à venir.Le chant du titre est à trois voix, dont deux dominent. Les prénoms sont les titres des chapitres entre lesquels les différents narrateurs alternent : Jojo et Leonie d’abord, le premier nommé ouvrant et fermant le récit, Richie s’invitant dans le chœur pour trois des quinze chapitres. Qui sont-ils ?Jojo est un garçon de treize ans. Fils de Leonie et de Michael, attaché à son Papy, il impose dès les premières phrases une vision du monde peu commune à cet âge que l’on dit parfois, et peut-être à tort, encore innocent ou presque : « J’aime bien penser que je sais ce que c’est, la mort. J’aime bien penser que c’est un truc que je peux regarder en face. » Il a une petite sœur, Kayla, et en effet il joue le rôle de l’homme adulte dans la maison, ce qui explique au moins en partie sa première réflexion. Il veille sur le sommeil de Kayla et de Mamie, celle-ci « asséchée et creusée pareil que le soleil et l’air font aux chênes d’eau » par la chimio. Jojo a aussi un grand-père blanc, Big Joseph, qu’il a vu deux fois seulement. Par conséquent, Papy est son grand-père noir et toute la famille est noire, à l’exception des enfants métissés.A l’exception, également, de leur père, Michael, et de là découlent une série de problèmes liés au refus des parents de celui-ci d’une union avec une femme noire – Leonie. Pour ne rien arranger, Michael est en prison, à Parchman, que Papy connaît pour y avoir séjourné. Il y avait noué des liens avec Richie, qui était à l’époque un gamin et subissait le sort habituel d’un gamin dans une prison pourrie pour adultes. La troisième voix du livre est chargée de souffrances.Mais, au fond, elles le sont toutes. Jojo par ce qu’il pressent d’une existence mal partie et dont la suite n’offre pas des perspectives très riantes. Leonie par son addiction à la drogue, la mort de son frère et l’absence de Michael. Qui va néanmoins, il faut bien une bonne nouvelle, sortir de prison.C’est l’occasion d’un voyage en voiture pour aller chercher l’homme bientôt libéré et mettre sur pied l’espoir d’un recommencement.Le voyage de ces êtres fracassés par le destin, habités par des fantômes, est au cœur du roman. Il révèle forces et faiblesses dans une langue au rythme souvent brisé par la douleur et cependant baignée d’une poésie rude qui saisit par son mélange de violence et de douceur. Le monde est implacable et pour y faire face ces deux aspects sont indissociables.Jesmyn Ward est aujourd’hui une voix majeure de la littérature américaine, capable de jouer sur plusieurs registres dans un ensemble qui fascine par l’absolue justesse du ton. […]

  • Rentrée littéraire : Jean-Philippe Toussaint, un blanc de quarante-huit heures
    par Pierre Maury le 3 juin 2019 à 3 h 47 min

    Depuis 1985 et le miracle de La salle de bain, Jean-Philippe Toussaint est devenu ce qu'il est convenu d'appeler un écrivain qui compte. Il n'usurpe rien en occupant cette place, car ses livres, qui creusent un sillon très personnel, se suivent sans se ressembler mais en fournissant toujours des plaisirs de lecture qui doivent beaucoup à un ton singulier - on le retrouve quels que soient les décors des romans. Un colloque, Lire, voir, penser l'oeuvre de Jean-Philippe Toussaint, lui est consacré à Bordeaux du 18 au 21 juin. «De roman en roman, il construit un monde, le sien, et façonne un objet qui indépendamment de leurs sources d’inspiration n’ont de réalité que dans l’espace littéraire», explique l'introduction à cette rencontre qui, en présence de l'auteur, fera converger littérature et cinéma - entre autres arts. Un peu plus tard, le 5 septembre, Jean-Philippe Toussaint publiera son nouveau roman, La clé USB. (Les premières pages sont disponibles sur la page à laquelle renvoie le lien.)Présentation de l'éditeurLe livreLorsqu’on travaille à la Commission européenne dans une unité de prospective qui s’intéresse aux technologies du futur et aux questions de cybersécurité, que ressent-on quand on est approché par des lobbyistes? Que se passe-t-il quand, dans une clé USB qui ne nous est pas destinée, on découvre des documents qui nous font soupçonner l’existence d’une porte dérobée dans une machine produite par une société chinoise basée à Dalian? N’est-on pas tenté de quitter son bureau à Bruxelles et d’aller voir soi-même, en Chine, sur le terrain?L'auteurJean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Prix Médicis 2005 pour Fuir. Prix Décembre 2009 pour La Vérité sur Marie. […]

  • Michel Serres en oblique
    par Pierre Maury le 2 juin 2019 à 3 h 37 min

    Michel Serres avait 88 ans, et rien d'un vieux con. Quand je me suis frotté à ses livres, souvent mais avec un peu de crainte - l'impression, vite évacuée, qu'il n'écrivait pas pour moi -, j'ai éprouvé des bonheurs rares. Ils tenaient, pour l'essentiel, à la navigation que conduisait cet ancien marin entre des mondes réputés éloignés les uns des autres. Il défrichait des terres peu ou mal cartographiées, innovait avec un regard clair que rien ne semblait effrayer - car il lui arrivait, dans le cheminement même de sa pensée, d'affronter des tempêtes. Il laisse une oeuvre importante, dont je vous confie, bouteilles à la mer, quelques extraits.Photo Espace des SciencesHermès III. La traduction (1974)J’ai toujours imaginé que la ville avait inventé la politique. Ce n’est pas, que je sache, une imagination, c’est la lecture la plus obvie. Celle qui dit aussi qu’elle a peut-être inventé l’histoire. Où capitalise-t-on l’information ? Tout se passe comme si le monde roulait, au moins, sur deux temps. Celui des accélérations, des dynamiques, fiché, çà et là, dans un espace à temps inerte. Mégalopolis envahissant la terre la déracine de son éternité, de ses stabilités astronomiques. La fin des cultures est à l’horizon de la fin de l’agriculture.Feux et signaux de brume. Zola (1975)Zola est-il savant? Son œuvre, ensemble de récits, est-elle scientifique? Les questions sont grossières, et il faut raffiner. Elles sont indécidables, en l'absence d'évaluation, de critère, de ce qui spécifie la science. On se rabat sur l'homme et la vie. Est-il au courant des recherches, des problèmes, des résultats? La chose est vérifiable, il suffit de voir sa correspondance, les notes de lecture qu'il a laissées : Brown-Séquart, Prosper Lucas, Darwin, Claude Bernard, Weissmann... Mais cela n'a qu'un intérêt marginal. Car il s'agit de reconnaître si et comment tel sujet au travail dans un intervalle historique donné, s'est instruit d'un savoir quelconque.Le parasite(1980)Au commencement est la production : moulin à huile, baratte à beurre, cuisine charcutière ou buron à fromage. Encore aimerais-je savoir ce que cela veut dire, produire. Ceux qui nomment production la reproduction se rendent la tâche facile. Notre monde est plein de copistes et de répétiteurs, il les comble de fortune et de gloire. Mieux vaut interpréter que composer, mieux vaut tenir une opinion sur un partage déjà fait qu'inventer son œuvre propre. Le malheur du temps est le naufrage du nouveau dans le duplicata, le naufrage de l'intelligence dans la jouissance de l'homogène.Les cinq sens(1985)La culture s'affine quand elle déplace les regards des relations entre les hommes vers les objets innocents. La morale s'améliore, souplesse aimable dans la vie collective allégée, quand elle détourne l'attention des amours inquiètes mal vécues par nos voisins ou de leurs opinions vers la trajectoire d'une comète. La société où domine la surveillance vieillit vite, surannée, abusivement archaïque, le passé y demeure, monstrueux, elle accuse l'âge du mythe.Petite Poucette (2012)Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années 1970.Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace.C’était mieux avant !(2017)Avant, nous fûmes guidés par Mussolini et Franco, Hitler, Lénine et Staline, Mao, Pol Pot, Ceausescu… rien que des braves gens, spécialistes raffinés en camps d’extermination, tortures, exécutions sommaires, guerres, épurations. Auprès de ces acteurs illustres, tel président démocratique fait mine anonyme, sauf lorsqu’il fait signer au vaincu le traité humiliant de Versailles, qu’il lance cent bombardiers ordinaires sur Dresde ou l’arme atomique pour irradier à mort les civils d’Hiroshima et de Nagasaki. […]

  • Rentrée littéraire : Bérengère Cournut chez les Inuit
    par Pierre Maury le 1 juin 2019 à 3 h 53 min

    Un seul roman au Tripode, à paraître le 29 août: De pierre et d'os, de Bérangère Cournut, approche une civilisation, une culture, une femme... Oui, il fait froid dans ce livre, peut-être fera-t-il chaud en France au moment de son arrivée dans les librairies.Présentation de l'éditeurLe livre«Les Inuit sont un peuple de chasseurs nomades se déployant dans l’Arctique depuis un millier d’années. Jusqu’à très récemment, ils n’avaient d’autres ressources à leur survie que les animaux qu’ils chassaient, les pierres laissées libres par la terre gelée, les plantes et les baies poussant au soleil de minuit. Ils partagent leur territoire immense avec nombre d’animaux plus ou moins migrateurs, mais aussi avec les esprits et les éléments. L’eau sous toutes ses formes est leur univers constant, le vent entre dans leurs oreilles et ressort de leurs gorges en souffles rauques. Pour toutes les occasions, ils ont des chants, qu’accompagne parfois le battement des tambours chamaniques.» (Note liminaire du roman.)Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.Deux ans après son roman Née contente à Oraibi, qui nous faisait découvrir la culture des indiens hopis, Bérengère Cournut poursuit sa recherche d’une vision alternative du monde avec un roman qui nous amène cette fois-ci dans le monde inuit. Empreint à la fois de douceur, d’écologie et de spiritualité, De pierre et d’os nous plonge dans le destin solaire d’une jeune femme eskimo. Édition augmentée d'un cahier de photographies.L'autriceBérengère Cournut est née en 1979. Ses premiers livres exploraient essentiellement des territoires oniriques, où l'eau se mêle à la terre (L'Écorcobaliseur, Attila, 2008), où la plaine fabrique des otaries et des renards (Nanoushkaïa, L'Oie de Cravan, 2009), où la glace se pique à la chaleur du désert (Wendy Ratherfight, L'Oie de Cravan, 2013). En 2017, elle a publié Née contente à Oraibi (Le Tripode), roman d'immersion sur les plateaux arides d'Arizona, au sein du peuple hopi. Dans la même veine, paraîtra en août 2019 De pierre et d'os, un roman sur le peuple inuit, pour lequel elle a bénéficié d'une résidence d'écriture de dix mois au sein des bibliothèques du Muséum national d'histoire naturelle, financée par la région Île-de-France. Entre-temps, un court roman épistolaire lui est venu, Par-delà nos corps, paru en février 2019. […]

  • Rentrée littéraire : Jean-Philippe Blondel
    par Pierre Maury le 31 mai 2019 à 4 h 54 min

    Jean-Philippe Blondel, c'est sept livres chez Buchet-Chastel et bientôt un huitième, à paraître le 15 août: La grande escapade. Roman, affiche l'éditeur sur la couverture. Oui, sans doute, mais nourri, semble-t-il, de souvenirs très personnels...Présentation de l'éditeurLe livreLa grande escapade raconte l’enfance - un territoire que Jean-Philippe Blondel a jusqu’à présent refusé d’explorer dans ses romans. Les années 70, la province, l’école Denis-Diderot en briques orange, le jardin public, le terrain vague. Et surtout, les habitants du groupe scolaire. Cette troupe d’instits qui se figuraient encore être des passeurs de savoir et qui vivaient là, avec leurs familles.1975-1976 ou des années de bascule: les premières alertes sérieuses sur l’état écologique et environnemental de la terre; un nouveau président de droite qui promet de changer la société mais qui nomme Raymond Barre premier ministre; les femmes qui relèvent la tête; la mixité imposée dans les écoles...Il y a les Coudrier, les Goubert, les Lorrain et les Ferrant; il y a Francine, Marie-Dominique et Janick. Il y a des coups de foudre et des trahisons. De grands éclats de rire et des émotions. Tous les personnages sont extrêmement incarnés. On y est! Dans l’ambiance et le décor. Et le lecteur peut suivre, page après page, Jean-Philippe Blondel qui nous fait faire le tour du propriétaire de ce monde d’hier.L'auteurJean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, deux enfants, il enseigne l’anglais en lycée et vit près de Troyes, en Champagne-Ardennes. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003. […]