JOURNAL D’UN LECTEUR

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

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  • 14-18, Albert Londres : «Ne troublons donc pas la douleur de Noyon.»
    par Pierre Maury le 10 avril 2018 à 4 h 59 min

    En regardant Noyon(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front français, 8 avril.— Noyon ! vous voyez, voilà Noyon.Je vois. Je me rends trop bien compte, hélas ! que je vois. Je vois Noyon comme autrefois je voyais Saint-Quentin. Il me faut grimper sur une hauteur, les oreilles déchirées par le 75, l’infernal, puis après, m’aplatir sur le sommet de la crête, puis voir surgir la ville par sa cathédrale. C’est toujours par leurs cathédrales qu’on découvre nos cités déportées. Au-dessus des toits et des lignes elles tendent leurs bras vers nous. Le geste de celle-ci est plus poignant. Elle nous a reperdus après nous avoir retrouvés. On a annoncé qu’elle était détruite. Ce n’est pas vrai, elle appelle encore.— Vous voyez ?Oui je vois. Je vois même terriblement. Je vois la marchande de chaussures chez qui nous nous arrêtions, il n’y a pas trois semaines, alors que l’affreux danger ne planait pas. Nous étions si difficile que nous l’avions agacée, nous avions tout essayé, par jeu surtout, nous avions ce jour l’esprit taquin. Elle riait de nos fantaisies, elle en riait tellement qu’elle nous dit :— Mais vous êtes plus empoisonnant que les Boches.Si je revenais, madame, et que je vous empoisonne deux fois plus, que vous seriez contente !Nous en sommes à quatre kilomètres. Nos obus fument tout autour. Ils arrachent les branches de nos arbres déjà verts. Ils barrent les routes où nous nous promenions le soir. Car c’est par ici que les correspondants de guerre vivaient. C’est par ici que dès le 22 mars au matin, ils sentirent renaître la grande angoisse. Jusqu’au 21 au soir, la …e armée anglaise avait tenu. Ils s’étaient endormis sur la résistance de nos alliés. C’est le soir où Clemenceau disait : « Tout va bien. » Et Clemenceau avait raison de parler ainsi. Tout allait bien. L’Allemand en douze heures de formidables coups de bélier n’avait pas ébranlé l’Anglais. La première journée de la ruée était de résultat nul.Subitement, au début de la nuit, on donna l’ordre de retraite. La nuit suffit pour que la descente de la troupe suffoquât Noyon et sa campagne. Dès ce matin, tout ce pays où se déchirent aujourd’hui nos obus déploya toute grande, comme pour la tendre au vent qui l’emportera loin du malheur, son âme française.Hors d’elle-même elle battait. « Que va-t-il fondre sur nous ? » criaient les femmes sortant à peine de captivité. Un morceau de France voyait réapparaître la croix où elle avait déjà été clouée.Cet après-midi, de quatre kilomètres nous regardons Noyon. C’est fait, il est cloué. Quelle éponge présente-t-on à ses lèvres ? Pour le punir d’une année de retour joyeux ils ont dû corser le fiel. Nous ne savons plus rien de lui. Nous n’apercevons plus son visage qu’à distance. Nous ne pouvons pas lire s’il est tuméfié. Une ligne nous sépare, une ligne que nous voyons courir dans le bas, et tout ce qui est derrière est muet.Muet ! Ce pays où le 22, le 23, le 24, le 25, la France parla si fort au monde, est muet. De l’autre côté de l’Oise tout semble s’endormir dans les bras de l’autre. Et c’est là que surgissent, soulevés par la nouvelle audace, les premiers Français de la grande bataille. C’est là-bas, là-bas où, maintenant, rien ne bouge, où la route est toute blanche et sans poussière, où les prés sont verts sombres et sans troupeau, où les maisons sont fermées et sans aïeul, c’est là-bas, qu’au galop, haute de figure, la cavalerie française sauta à terre. C’est là que l’élan ennemi se brisa, c’est là qu’il renonça à la vallée de l’Oise, c’est là que l’on ferma la porte de Paris. Le grand fantôme menaçant de cette offensive c’est ici qu’il se dressa. C’est ici qu’on l’assomma. Il gît dans le silence. Le grand champ est muet. Dans l’isolement, un village qui avait notre amitié meurt : il brûle.Le mont RenaudRegardons. À gauche de Noyon : un bois, le bois de la Réserve. Il est aux Boches, à droite de ce bois : une arête, Porquéricourt, elle est aux Boches. Plus à droite, ne se rattachant à rien, s’élevant au milieu de la plaine comme un champignon, une hauteur, une petite hauteur, ronde, boisée d’arbres verts, surmontée d’une maison – ou d’un château – enfin d’une grande maison : le mont Renaud. Le mont Renaud goûte une jeune gloire. Qu’est-il donc ? Est-il un rempart de la ligne française ? Est-ce une clef de nos positions ? Est-il de ces grand’gardes d’où dépend le sort d’une région ?Le mont Renaud n’est pas cela, c’est un profiteur de la guerre. À peine haut de ses cent mètres, il ne commande ni ne domine rien. C’est un mont qui serait tout juste digne d’une lutte de tranchée. D’où lui vient sa renommée ? Sans doute d’être l’un des rares coins de cette plaine qui aient été baptisés. C’est un orgueilleux. Des terrains où s’est jouée la partie, aucun n’a crié son nom au-dessus de la voix des canons ; lui, ses pentes effleurées par la vague, se mit à hurler : « Je suis le mont Renaud, je suis le mont Renaud ! » Rabaissons-lui son ton. Il ne vaut pas ce qu’il se croit. De la crête où je suis, tout de suite en arrière, je le domine de quarante mètres. Je vois Noyon par-dessus lui. Que chacun reste donc à sa place. Je veux bien lui reconnaître ce qui lui appartient. Je ne suis pas un voleur d’auréole. Je lui laisse volontiers qu’il eut son heure. Noyon perdu, il fut le pivot de l’armée ; à sa base s’arrêtèrent les Allemands. Il fut enlevé, repris, reperdu, puis tenu. Nos soldats le défendirent comme une grande position. Qu'il ne s’en gonfle pas, ce n’était pas parce que c’était lui, c’est parce que nos soldats n’ont qu’une seule façon de défendre : la bonne. Les Allemands ont prétendu qu’ils l’avaient. Est-ce cela qui le fit sortir de sa discrétion ? Si oui, puisque les Allemands ne l’ont pas, qu’il y rentre. Quand on n’est pas plus haut que ça, on ne cherche pas à boucher le paysage.Ne troublons donc pas la douleur de Noyon. La nuit, l’ennemi creuse des trous et apporte des planches. Est-ce pour l’enterrer ? Mais sous le même ciel noir des shrapnells, partis de chez nous, éclatent en éclair auprès de ses tours. Ce sont les étoiles qui, vers elles, l’heure sonnée, guideront les Français.Le Petit Journal, 10 avril 1918.Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • 14-18, Albert Londres : «Là, tout de suite, derrière une table, Foch travaillait.»
    par Pierre Maury le 8 avril 2018 à 4 h 21 min

    Foch nous parle(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front français, 5 avril.Foch nous a reçus.Voilà quelque temps, parcourant les journaux allemands, nous sommes tombé sur le récit d’une visite que les journalistes ennemis venaient de faire à Ludendorff. S’ils avaient vu Dieu durant les sept jours qu’il créait le monde, ils n’auraient rien écrit de plus débordant. Une tempête soufflait en permanence de la maison d’où ils sortaient, et dans l’âme du général et dans les couloirs et dans la cour… Ils avaient enjambé des milliers de kilomètres de fils téléphoniques ; les dactylographes étaient si nombreux, tapaient si fort et si continuellement que pour s’entendre ils étaient contraints de crier. Des chevaux piaffaient, des motocyclettes pétaradaient, des automobiles s’engouffraient. On forgeait, on forgeait. Quant à Ludendorff, il leur apparut entouré de lumière, une auréole autour du front et le Saint-Esprit voletant au-dessus de son crâne. Il leur parla comme un torrent.« Le Boche est endigué », dit-ilNous ne jetterons pas tant de feu. La vérité que nous avons à rapporter est assez grande pour que sans rien perdre de sa taille elle puisse se présenter nue. Nous n’avons pas vu de colombe. Nous ne nous sommes pas empêtrés dans les fils, les machines à écrire ne nous ont pas obligés à des cris. Nous sommes arrivés devant un édifice qui n’avait rien de surnaturel, nous avons pénétré sous un porche qu’aucune agitation n’encombrait. Un officier, un capitaine qui n’était nullement essoufflé, vient nous prendre. On monta un escalier où personne ne se bousculait. Une porte s’ouvrit. Il n’y avait même pas d’antichambre. Là, tout de suite, derrière une table, Foch travaillait. Le général des alliés se leva.Il tenait son lorgnon à la main. Il était calme, si naturellement calme que, du coup, nous eûmes en pitié les assauts allemands voués à l’écrasement.Regarder Foch, c’était voir se fermer les routes que l’ennemi voulait s’ouvrir.— Eh bien ! messieurs, nous dit-il, nos affaires ne vont pas mal.Maintenant, nous en étions sûrs.» Vous connaissez la situation. Le Boche – puisqu’il faut l’appeler par ce nom – est endigué depuis le 27. Vous le voyez d’après cette carte.Foch se retourna. Derrière son bureau, contre le mur, une carte s’étalait. La carte du champ de bataille.Nous nous avançâmes. Elle présentait des plans de différentes couleurs : bleus, jaunes, rouges, verts. C’étaient les tranches de terrain occupées au jour le jour par Ludendorff, l’homme possédé. Foch, sans la toucher, d’une main dégagée, en grand joueur, la parcourait pour nous du bout de son lorgnon. Il passait sur ces soixante kilomètres mâchurés avec la tranquillité de celui qui sait que l’essentiel n’est pas de prendre, mais de garder. Il avait l’air, par son geste léger du poignet, de savourer la vanité du chef allemand qui, ayant eu l’orgueil plus grand que la force, voyait aujourd’hui ses rêves encagés dans ces lignes de crayon. Il le sentait se débattre entre ses griffes, se déchirer, s’entêter. Arrêtant le bout de son lorgnon sur le dernier trait rouge, le dessinant à peine, il dit :» Le flot expire sur la plage, c’est sans doute qu’il y a rencontré un obstacle.— Sans doute ! »« Et tâchons de faire mieux ! »Il laissa la carte.» Maintenant, nous allons tâcher de faire mieux.Et comme si l’action en marche – l’action ne dépendant plus d’aucune parole – s’était représentée soudain à son cerveau, il dit :» Il n’y a rien autre chose à dire.De gros canons passant sur la place faisaient entendre le premier bruit de cette matinée. Ce bruit pénétra et meubla le silence du cabinet. Nous l’écoutions, le général l’écouta. Y répondant, il ajouta :» Non, vraiment, il n’y a rien autre chose à dire.Nous allions nous retirer :» Continuez votre tâche, messieurs, je vous souhaite un temps favorable.Il pleuvait, la pluie battait même les carreaux. Le général regarda vers le dehors :» Il faut le prendre comme il est : il est favorable aux uns, il nuit aux autres. Il n’empêchera pas notre heure. Que chacun travaille ferme ; nous, nous allons travailler avec nos bras.Il nous serra la main.Nous n’étions pas sortis que Foch avait remis son lorgnon. Il s’était assis sur sa table, sa tête déjà penchée sur son bureau. Il n’écoutait plus le passage des canons, ni celui des régiments montant. La bataille avait retrouvé son âme.Le Petit Journal, 6 avril 1918.Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • 14-18, Albert Londres : «Il pleut. Il fait triste, froid. Et le cœur reste enflammé.»
    par Pierre Maury le 3 avril 2018 à 3 h 14 min

    Héros de France(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front français, 31 mars.Une nouvelle marée allemande monte sur nous. La violence est déchaînée, violence corps à corps, presque silencieuse. Elle débuta hier matin avec la pluie.On me dit que sur soixante kilomètres c’est la même rage qu’au point où nous nous trouvons. Le spectacle le plus terrible de la guerre se donne aujourd’hui, il sera peut-être dépassé demain. Rien n’émerge de cette mêlée éperdue que l’héroïsme de nos soldats. La guerre ne fait-elle donc que commencer ? Sont-ils donc tout neufs ? La foi les possède, les pousse ; ils sont comme rebaptisés par la patrie.Ils arrêtent l’envahisseur à la gorge. Ce n’est plus le canon, ce n’est plus le fil de fer, ni les inventions des chimistes : ce sont leurs mains qui sauvent la France. La frontière de notre salut n’est plus marquée que par la ligne de leurs poitrines. Ils se jettent au milieu de la mort comme s’ils étaient immortels.Ce n’est pas qu’il n’y ait plus de canon, au contraire, le nôtre arrive. Mais les deux besognes sont séparées. Le 75 rase par-devant le champ de bataille. La baïonnette cloue sur place tout ce qui passe. Et il en passe ! Les Allemands surgissent par troupeaux. On n’a pas le temps d’en tondre un que deux autres accourent. Nous en tondons par milliers. Un pilote venant d’explorer (habitude ! nous allions écrire leurs lignes) l’un des champs, rapporte qu’il est semé – littéralement semé – d’habits gris.Il pleut. Il fait triste, froid. Et le cœur reste enflammé.Le Petit Journal, 1er avril 1918.Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • 14-18, Albert Londres : «Le feu allemand soude l’amitié franco-anglaise.»
    par Pierre Maury le 1 avril 2018 à 3 h 31 min

    La figure de la bataille(De notre correspondant de guerre.)Front français, 30 mars.Le feu allemand soude l’amitié franco-anglaise. Jamais les deux races de sang si différent ne se sont senties si près. Le péril leur a fait reconnaître qu’elles s’aimaient. Devant le même danger, leur cœur a battu ensemble et la foi du missionnaire les jette généreusement, liées, dans la mort.Nous allons vous les montrer au cours de cette terrible semaine, se serrant la main de plus en plus. Nous allons vous raconter la bataille. Plutôt, passant au galop au milieu d’elle, nous allons vous en faire miroiter les grandes phases dans le reflet du sabre brandi depuis huit jours.La vague boche s’élance le 21Le 21 au matin, après douze heures d’un déluge de fer et de gaz, les vagues allemandes commencent à s’élancer. Deux armées anglaises sont face à la ruée. Le Boche débouche de La Fère. Une des armées anglaises, celle qui est au nord, résiste, fait tête, ne veut pas céder, ne cède qu’à peine à de rares endroits, se cramponne. L’autre n’a bientôt plus pour se conduire que l’héroïsme de chacun. Un commandant de corps prend un fusil et se bat comme ses deuxièmes classes. Tergnier est pris. La marche sur Ham-Noyon débute. On alerte des troupes françaises. Nous sommes au soir du premier jour. Il fait clair de lune. L’artillerie fait sans arrêt le bruit d’une énorme mouche. Nos troupes dans la nuit montent sur Noyon. Elles montent couvrir la ville.Le 22, une division française portée à cheval, ayant dépassé Noyon, se trouve subitement face aux Allemands. Les Anglais venaient de céder le passage. Dans la grande lutte qui s’ouvre, Français et Allemands, pour la première fois, se rencontrent. D’autres divisions suivent. La baïonnette marche. Des divisions fraîches allemandes dépassaient les divisions fatiguées. En même temps deux divisions, une allemande, une française courent sur Chauny. Les Allemands foncent partout. Vers 6 heures, le soir, un général anglais commandant de corps reçoit un coup de téléphone de son armée. Le repli est ordonné. Mais les Français se dressent sur Noyon. Les Allemands se brisent sur leurs poitrines. Ils obliquent sur Amiens.Le 23, ils tentent la brècheLe 23, les Allemands débouchent de Ham, enlèvent Villequier-Aumont, passent le canal Crozat, ils s’y reprennent à dix-sept fois, mais le passent. Il ne faut pas qu’ils élargissent la brèche. S’ils séparent les Alliés ils vont dévaler. Les Français doivent maintenir la liaison avec l’Anglais. On leur donne des renforts, qui viennent appuyer leur gauche. Les éléments de l’armée anglaise que l’on rencontre continuent à se battre magnifiquement : pour l’honneur de la vieille Angleterre.Le 24, le choc allemand n’a rien perdu de sa vigueur. Nos troupes qui avaient tenu devant Chauny et Noyon sont fourbues, on leur fait repasser l’Oise. Un renfort arrive pour que la route de Compiègne soit barrée sans faiblesse. Mais ce n’est pas là que, cette journée, se livre le grand combat français. C’est autour de Lassigny. C’est là que se fait de la gloire. Quand la fumée de la bataille se dissipera, elle brillera sur ces divisions. L’artillerie avait été amenée en camions. L’ordre vint de prendre du champ, les artilleurs la ramenèrent à la bricole. Les pièces sauvées, ils retournèrent chercher les caissons – à la bricole.Attaque à fond le 25Le 25, l’Allemand attaque à fond.Nous redoublons d’efforts.Nous jetons une division de cavalerie. C’est le matin. Une fois de plus nous allongeons notre gauche. L’angoisse est là. La bataille continue.Le 26, rien : on se bat, l’Allemand s’acharne.Le 27, une nouvelle main apparaît dans l’ordonnance générale de la bataille. Les camions français qui, depuis six jours, font leur œuvre, ont préparé des forces. La parole va nous être donnée.Et le 27, guerre de rase campagneC’est donc le combat en rase campagne. C’est la lutte à la baïonnette qui reprend. Le temps des secteurs est fini. Ce ne sont plus des mouvements d’horloge qui règlent la bataille. Plus rien n’est délimité. Les parcs à munitions ne sont plus désignés d’avance. Des hôpitaux ne se sont pas élevés méthodiquement pour cette offensive. Les autos sanitaires renaissent et emmènent on ne sait plus où les héros étendus. Les prisonniers n’ont plus de camp tracé. Ils passent sur les routes pour des destinations hasardeuses. Plus de barrière entre les armées qui s’entre-choquent. Plus de boyaux. La circulation est en plein air, en plein champ. On peut désormais tomber l’un chez l’autre sans s’en apercevoir. Les nouveaux villages où l’on s’est battu, où l’on se bat, ne sont plus en ruines. Ils ont leurs toits, leurs murs, leurs fenêtres et la bataille est acharnée. C’est que ce n’est plus l’heure du canon qui écrase, c’est l’heure de l’homme qui se dresse contre l’homme. On recommence à faire sauter des ponts. On est prêt à déboulonner des rails. Les troupes sont enlevées d’urgence à leurs cantonnements. Ce qu’il importe, c’est d’aller vite. L’artillerie suit, l’infanterie ne se retourne plus. Les champs de bataille sont encombrés. Tous les adversaires y tiennent, même harassés. L’Angleterre et la France, soulevées, y jouent la liberté.Le Petit Journal, 31 mars 1918.Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • 14-18, Albert Londres : «Le camion est redevenu roi.»
    par Pierre Maury le 30 mars 2018 à 5 h 07 min

    Les camarades arrivent(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front français, 29 mars.Le camion est redevenu roi. Il porte sans arrêt, depuis quatre jours, la France qui va se battre. Ce serait à croire, tant ils défilent, que nous sommes dans un manège et que ce sont les mêmes qui passent et repassent. Les camions sont groupés par trains. Jusqu’à l’autre semaine, on les rencontrait tout le long du grand front. On croisait les uns en Champagne, les autres en Lorraine. On a tout ressorti, les anciens autobus ressuscitent. Ils étaient tombés au rôle de garde-manger, ils sont réintégrés dans leur dignité de porteurs d’hommes. Tout cela se suit avec une sagesse remarquable. Chacun est à sa place, le numéro 1 précède le numéro 2, le 2 le 3, pas une interversion dans la longue file. Ils roulent à la même distance l’un de l’autre, leur allure est régulière. On sent qu’on a tout calculé, qu’ils sont partis de tel endroit à telle heure fixée, qu’ils seront à leur but à telle autre heure non moins fixée. Les soldats sont entassés, debout, assis, sur le marchepied. Les mots ont été employés hors de propos qui diraient leur allure. Aucun n’est plus assez pur pour mouler leur… grandeur. Deux vieux civils sur leur passage, avant de continuer leur marche vers l’exil, ont levé leur chapeau. Ce sont les camarades qui arrivent.Les chevaux réapparaissentEt fouette aussi les chevaux. C’est leur résurrection. Ils avaient disparu de la surface du front. On disait qu’écœurés par la conduite des hommes, ils avaient fondé plus loin une patrie. C’était faux… Ils étaient rentrés sous terre, simplement. Ils en ressortent à tous les carrefours, devant tous les abreuvoirs, le long de toutes les routes. Et les canons aussi se mettent à rouler. Depuis trois ans, qui avait vu rouler un canon ? On finissait par se demander pourquoi on lui mettait des roues. À le rencontrer toujours accroupi, on le croyait cul-de-jatte. Il n’était qu’atteint de paralysie. Un choc nerveux vient de lui redonner l’usage de ses moyeux, il se presse sur les routes.La vraie guerreTout devient nouveau. L’installation est culbutée. Les quartiers généraux n’ont plus l’air de petites maisons de bourgeois où tout était organisé pour s’y laisser vieillir. Ce qui pousse de salades dans le jardin ne passionne plus. On sait qu’on n’aura pas le temps de les attendre pousser pour les cueillir. La guerre sur place avait permis de caresser avec d’infinies complaisances l’amour de l’ordre et du bibelot. Se prolongeant, que d’étagères il eût fallu clouer ! Ce confort est fini dans ce coin tragique de France où la guerre se lève pour renaître et plus tôt mourir. Tout est réveillé. Un poste de commandement est maintenant une maison qui n’a pas toujours ses carreaux, mais plusieurs tables, plusieurs cartes et une activité. Il était là hier, ce matin il n’y est plus. La vie renaît. La vie se déplace. Des régions subitement tombent dans la guerre. Depuis une heure, nous roulons en pleine préparation de bataille, et où cela ? À travers un pays où huit jours auparavant nous aimions à reconnaître le charme de la paix même. Là, nous nous étions arrêtés pour déjeuner. À force de vie civile, la guerre s’y oubliait. La guerre s’y forge ce matin.C’est l’heure où tous se donnent. Les habitudes de confort ont été dépouillées avec décision. Nos troupes qui « s’accrochent au sol » sont harassées de fatigue. Elles ne connaissent plus le sommeil, plus le moment des repas. Elles exhalent toute leur résistance. Pour arriver à temps sur ce terrain où il faut se cramponner elles ont galopé à cheval. Ces cavaliers dont les sabres brillaient neuf et dont l’impatience de la charge se répandait, ces cavaliers n’allaient pas charger, le moment n’était pas venu de sabrer. Leurs chevaux c’étaient leurs camions à eux. Ils étaient en selle pour courir plus vite relever les Anglais. Ils atteignirent la poussée allemande, mirent pied à terre, prirent le fusil et déployèrent leur héroïsme. Ils en eurent tant, ils furent si Français, que devant eux l’ennemi grisé, l’ennemi qui venait de repasser sur la route des arbres qu’il avait coupés l’an dernier – des arbres où pour cacher leur outrage la nature, par pitié, voilant la trace de la scie, avait fait repousser de jolis bourgeons, prêts à s’ouvrir –, l’ennemi non seulement s’arrêta, mais ne pouvant percer la muraille en bleu, dut faire pivoter son axe de marche du côté de l’ouest. L’épée allemande s’était courbée sur la cuirasse française.L’Allemand se fatigueL’épée allemande est d’ailleurs en train de s’inquiéter. Nous avons glissé si rapides qu’en aucun point notre front n’est rompu. L’ennemi achète chaque mètre qu’il occupe, il n’en surprend plus aucun. Le mépris que ses vagues ont eu de nos îlots de résistance a doublé ses morts. L’Allemand se sent déjà fatigué. Leurs prisonniers disent qu’on les pousse à la cravache. Ils disent encore qu’il y a des compagnies chargées de déshabiller les cadavres, les leurs et les nôtres. Est-ce pour nous lancer une contre-attaque en bleu horizon ? Il faudra changer aussi les figures.Le canon allemand et les transports français ne cessent de rouler. Leur artillerie fait la course avec nos camions. Défoncera-t-elle avant que nous débouchions ? Elle se le demande. Nous allons lui répondre. Les camarades arrivent.Le Petit Journal, 30 mars 1918.Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • 14-18, Albert Londres : «Le visage de nos contrées en bataille de nouveau s’est crispé»
    par Pierre Maury le 29 mars 2018 à 1 h 05 min

    L’âme de la Marne(De notre correspondant de guerre.)Front français, 26 mars.À quatre ans de distance, neuves comme si depuis lors elles avaient été soigneusement enfermées, les émotions de 1914 reviennent au cœur et l’élargissent. Tout reprend le même aspect, mais en plus puissant ; les chemins de fer retrouvent leur intense circulation de longs trains qui se succèdent ; les routes revoient les misères qui redescendent et les forces qui remontent. Pour les misères, c’est plus poignant encore que jadis ; ces réfugiés dans cette charrette sont partis une première fois voilà plus de trois ans et demi, puis l’envahisseur a été chassé et ils sont rentrés, puis l’envahisseur réapparaît et ils repartent. Ils sont nombreux, il y a, en plus, ceux qui n’avaient pas fui et qui connurent la botte allemande. Sans l’avoir jamais vue, ils avaient cru pouvoir, tout en la méprisant, vivre à côté d’elle le temps de l’esclavage. Ils l’ont vécu ; c’est maintenant au-dessus de leur volonté. Ils ne veulent pas recommencer, ils fuient.Le nouvel exodeLe visage de nos contrées en bataille de nouveau s’est crispé, il a retrouvé son frémissement. Voilà des jeunes filles qui s’en vont. Elles étaient petites l’autre fois ; elles ont assisté à la lutte que leurs grandes sœurs durent livrer aux occupants, elles s’en vont, sauvant ainsi de l’honneur français dans leurs bras purs. Chariots, chars à bœufs, voitures d’enfants, tout ce qui peut rouler et porter va sur le chemin. On dirait qu’à cette seconde épreuve ils ont voulu moins leur laisser, ils emportent plus de matériel : matelas, fourneaux, vaisselle. Est-ce la haine qui leur fait procéder à ce déménagement, ou est-ce l’expérience qui leur a désigné ce qui manquait le plus à des émigrants ? Beaucoup de femmes sont en deuil. N’étaient-elles redevenues françaises depuis un an que pour apprendre ce qu’elles avaient perdu ? Elles reprennent du souffle, elles ne savent où elles vont, elles ne pleurent pas. Que toute la France les regarde dans leur dénuement et leur calme, et que comme ces mères et ces veuves, les yeux secs, elle attende l’effort gigantesque que gaillardement montent donner ses enfants.Car la bataille française est commencée et va faire rage. Il y a deux jours, au petit matin, autour de Noyon, nous avons vu surgir les uniformes bleus. Les habitants de l’Oise aussi l’ont vu. La musique, pas le son, serait seule capable de reproduire leur émotion, elle se traduisit par un cri qui sortit de leurs lèvres et qui du coup les fit plus légers. Ils arrivaient en camions, conduits par des Annamites qui ouvraient fiévreusement leurs yeux étroits et avaient juré qu’ils ne seraient jamais fatigués. Les soldats descendaient, se formaient, et du pas ordinaire s’en allaient. Depuis six jours les canons, par leurs coups, élèvent dans la région un mur infernal de fumée et d’éclatements. Le feu s’est ouvert un matin, à 4 h. ½, brusquement et intense dès sa première seconde comme il le demeura pendant ces 150 heures. Ce sont les vitres qui, à quarante kilomètres alentour, à force de vibrer, annoncèrent à tous les dormeurs subitement réveillés que la fameuse ruée se déclenchait. Le front anglais s’étant ouvert, les nôtres marchaient vers la brèche. Ils y affluent. Nous ne dirons rien de la bataille, à peine débute-t-elle. Âgée seulement de six journées pour les Britanniques et de deux pour les Français, elle ne peut avoir revêtu de physionomie. Les troupes de contact, uniquement jusqu’ici, ont joué leur rôle ; la manœuvre proche n’a pas encore commencé et sans elle tout n’est que préliminaire. Mais de l’âme qui l’entoure nous pouvons vous parler. C’est la même qu’aux heures qui précédèrent la Marne.Tout n’est plus qu’à la patrieTout n’est plus qu’à la patrie. Personne ne guette plus le vaguemestre, ni les journaux. Le communiqué a repris son rang ; en dehors de lui, le reste n’est qu’accessoire. Il ne se passe plus rien en France qu’autour de Noyon. Toute pensée semble volée à la défense du pays qui se préoccupe d’autres questions. C’est la communion nationale qui renaît. Sur les voies ferrées, un train de civils qui passe vous fait l’effet d’une diversion. Sans degré, d’un saut immédiat, chacun a retrouvé la fraîcheur de son amour pour le sol. Tous les efforts que fournissent nos soldats paraissent être neufs. L’attaque allemande, comme un bain, les a délassés. Il n’y a pas de chants comme l’autre magnifique fois, pas de fantaisies écrites à la craie sur les wagons, pas de culottes rouges, mais comme du temps de l’Ourcq, des officiers d’état-major remplissent rapidement des missions ; des troupes, qui savent qu’elles n’auront pas leur dose de sommeil, se contentent de la halte qu’on leur donne. On ne parle plus de tranchée, mais de choc ; on ne s’abrite plus, on se meut ; on voit passer de hauts généraux en automobiles. À la rencontre de divisions célèbres, on crie : « Les voilà ! » On attend, frémissant, le jour où le chef donnera le grand ordre et les chevaux – les chevaux ! – réapparaissent.Le Petit Journal, 27 mars 1918.Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • 14-18, Albert Londres : «ces Polonais sans Pologne»
    par Pierre Maury le 23 mars 2018 à 2 h 54 min

    Pour la Pologne avec l’armée polonaise(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front français, 21 mars.« Qui a su magnifiquement maintenir sa vie nationale à travers les plus tragiques catastrophes de l’Europe », ainsi nos chefs viennent de s’exprimer sur la Pologne. Et ils ont ajouté : « Elle se trouve sous la menace d’un quatrième démembrement. »Eh bien, ces Polonais sans Pologne et dont l’Allemagne est encore en train d’écarteler le cadavre, viennent de coiffer la chapska, de former une armée et vont se battre, non pour leur patrie qui n’est plus, mais pour l’ombre vivante qu’elle ne cesse de projeter sur leur cœur.J’ai vu bien des troupes, émouvantes comme les Serbes écrasés par la masse, comme les Belges refoulés sur leur rivière dernière. Celles-là avaient leur pays sous les yeux. Elles pouvaient le regarder par-dessus le parapet des tranchées, cent mètres d’avance étaient cent mètres de plus de leur sol qu’elles foulaient. Le peu qui leur restait était à elles. L’armée polonaise est poignante. Sur la terre française où elle s’entraîne avec une ardeur qui vient de la foi, elle apparaît légendaire, elle est la légion qui s’apprête à combattre, non pour délivrer sa patrie, mais pour que sa patrie cesse d’être un fantôme et ressuscite.Je sors de son camp. Ils rentraient de la manœuvre en chantant. Ils chantaient de ces chants slaves qui touchent à la mélopée. Sans savoir les hommes qu’ils étaient, rien qu’en entendant s’élever la plainte de leurs lèvres, on aurait compris que l’on se trouvait face à des exilés. Ils chantaient non par allégresse, mais par nostalgie, et ils chantaient fort. Nulle oreille allemande, autrichienne ou russe ne pouvait plus les épier. Si la Pologne ne l’était pas, ses chants du moins étaient libres. Ils les lançaient dans l’air de France, tel un sanglot qu’enfin on peut laisser éclater.D’où viennent-ils ? De partout. En 1917, le Président de la République signa le décret constituant leur armée. Dans tous les coins du monde où ils se trouvaient, ils se sont levés et les voilà. Ils sont arrivés d’Amérique, de Hollande, de Russie, d’Italie, d’Espagne, des rangs français. Tous ne parlent pas polonais. Enfants de la même terre violée, beaucoup sont nés hors de son ciel, et sont Polonais par le sang, non par la langue. Ces enfants du même amour, par la cruauté de leur sort, sont souvent condamnés à ne pas se comprendre. Il en est qui ne pratiquent que l’anglais, d’autres que le français, d’autres que l’espagnol. Mais c’est au cœur que l’appel voulait les toucher, ils ont tous entendu.Des milliers sont en mer encore qui s’approchent. Bientôt ils prendront le front. Ils seront d’abord une division. Ayant des muscles, ils deviendront les premiers lanceurs de grenades. À peine, à l’exercice, leur en met-on dans la main qu’ils les lancent à quarante mètres. Pour ce qui est de leurs officiers, laissez-moi vous en présenter trois :Le colonel : Polonais de Paris, a d’abord joyeusement servi la France : Légion d’honneur, croix de guerre à trois palmes. Vit maintenant une heure magnifique, dit : « Je vais marcher sur l’ennemi, le drapeau amarante flottant sur les chapskas. »L’aumônier, trente-trois ans. Beau. Illuminé par ses pensées. Chassé de sa patrie par les Russes, soumettant journellement à l’exercice l’âme de toute l’armée, disant : « Maintenant le million de nos frères, qui saigna sous l’uniforme allemand, autrichien, russe, connaît une espérance. Il sait qu’une libre armée polonaise se constitue en France. Elle doit être quatre fois plus nombreuse, c’est possible. À l’Entente de faire entièrement ce qu’il faut. Les empires ne peuvent plus désormais amener les Polonais se battre de la mer aux Vosges. Ne sachant pas où nous sommes, les nôtres, esclaves, ne tireraient pas. »Ayant porté ses regards loin, très loin, jusqu’à la Pologne sans doute, après avoir réfléchi il ajouta : « Mais la cendre recouvre encore notre flamme. »Un lieutenant : vingt ans, venant d’Amérique. Parle à peine français, a tout de même voulu se faire présenter, s’est avancé, devant son colonel, a déclaré : « Je veux dire un mot » et brûlé par la foi, saluant de la main, péniblement, a dit :— Je suis ve-nu en Fran-ce tu-er des Alle-mands pour la Pologne. »Le Petit Journal, 23 mars 1918.Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]

  • Les nœuds autobiographiques d’Annie Ernaux
    par Pierre Maury le 20 mars 2018 à 5 h 49 min

    Annie Ernaux ? L’écriture de soi, l’autofiction pour le dire vite. Voilà sa case, une fois pour toutes, depuis l’avortement des Armoires vides, le père de La Place, les amours et les déchirures intimes devenues romans. A peine romans, d’ailleurs très vite aucune mention de genre n’est plus apparue sur ses ouvrages. Les commentateurs en ont fait des récits autobiographiques. L’appellation, trop réductrice, ne lui convient pas vraiment, expliquait-elle à Frédéric-Yves Jeannet dans L’écriture comme un couteau. Elle lui préfère, précisait-elle, celle de récits « auto-socio-biographiques ». Genre, s’il s’agit bien d’un genre, dans lequel elle a atteint une sorte de perfection avec Les années, en 2008.Elle aurait pu clore sa bibliographie avec ce chef-d’œuvre de l’intime partagé avec la multitude, car ses souvenirs sont communs avec bien des lectrices et lecteurs. Il lui restait cependant à creuser une étape de sa propre construction, les années 1958 et 1959, sur lesquelles elle passait rapidement dans l’entretien déjà cité, signalant qu’elle avait, en pleine guerre d’Algérie et grâce à une professeure de terminale, découvert en même temps le marxisme, l’existentialisme et Le Deuxième Sexe.Elle n’avait pas tout dit sur celle qu’elle appelle « la fille de 58 » dans Mémoire de fille, qui vient de paraître et où elle s’interroge sur ce que sera son dernier livre. Elle ne voulait pas, en tout cas, disparaître avant d’avoir fixé l’image de la jeune fille qu’elle était alors. Voici enfin terminé un texte déjà entrepris auparavant, puis abandonné, une trace de ce qui a été vécu « un été sans particularité météorologique, celui du retour du général de Gaulle, du franc lourd et d’une nouvelle République, de Pelé champion du monde de foot, de Charly Gaul vainqueur du Tour de France et de la chanson de Dalida Mon histoire c’est l’histoire d’un amour. »Fallait-il raconter à la première ou à la troisième personne ? « La fille de la photo n’est pas moi mais elle n’est pas une fiction. » La fille de 58 et la femme qui écrit possèdent la même identité – au nom près, qui a changé en cours de route – et la même mémoire de ce moment-là, mais celle qui écrit connaît la suite, et regarde à distance. La fusion ne sera pas totale, décide Annie Ernaux, toujours attachée à la manière dont s’écrivent des livres où la forme participe du sens. Va donc pour la dissociation de la personne à des âges différents, la première sera « elle » et la seconde « je ».« Je » raconte donc comment « elle », Annie Duchesne, quitte pour la première fois ses parents et travaille comme monitrice dans une colonie de vacances. Occasion d’une prise de liberté qui ne va pas sans risques pour une Annie très innocente et pleine de désirs. Elle ne connaît rien de l’amour physique, elle n’a jamais vu un sexe d’homme, elle se lance pourtant à corps (é)perdu dans la découverte, prête à tout, « amorale et cynique ». Elle couche avec le moniteur-chef, pas seulement, elle ne voit pas où est le mal mais le regard des autres change. « Ai-je soupçonné à ce moment-là qu’elles me tenaient pour une petite pute sans cervelle ? »Corps libéré mais techniquement toujours vierge, la fille de 58 était, depuis cet été-là, prisonnière d’un sortilège dont l’écriture aujourd’hui la sauve en l’emmenant jusqu’aux années suivantes, celles où la littérature s’offre à elle comme un grand paysage à parcourir sans fin, et à pratiquer en commençant un premier roman. Celle, on est déjà en 1963, où elle vérifie qu’en effet elle était vierge – et, du coup, ne l’est plus.Passée brutalement et sans en avoir conscience du statut de jeune fille à celui de femme émancipée (ou « petite pute », pour beaucoup), Annie aura pris le temps d’effacer les événements avant de leur donner la force d’une initiation involontaire. […]

  • Julian Barnes, Chostakovitch et l’idéologie
    par Pierre Maury le 18 mars 2018 à 1 h 09 min

    Un roman biographique ne prétend ni à l’exhaustivité ni à l’objectivité. Julian Barnes, en s’emparant de Chostakovitch comme personnage dans Le fracas du temps, ne cherche pas à raconter toute la vie du compositeur, pas davantage qu’à s’extraire des questions sur lesquelles il avait envie de s’attarder, de préférence à d’autres, au risque accepté de privilégier une seule face de son principal sujet. Les amateurs de faits avérés se reporteront aux pistes fournies par la note finale. Celle-ci montrant aussi, au passage, les limites que l’écrivain a fixées à sa liberté.La clé du livre pourrait être, avec les premières pages, le dicton russe placé en épigraphe : « Un pour entendre / Un pour se souvenir / Et un pour boire ». Il faut être trois pour boire la vodka, selon la tradition, et le troisième, qui se joint sur un quai de gare à deux passagers, est un homme-tronc mendiant à l’arrêt du train. Le moment est bref, celui qui entendait est déjà dans l’oubli, celui qui se souvenait « n’en était qu’au début de sa remémoration. »Voici donc l’homme plutôt que le musicien, mais jamais dissocié de son travail qui joue un rôle essentiel dans son statut social et les prises de position que le pouvoir le contraint à assumer. Sous Staline, c’est-à-dire dans ce qui deviendra plus tard l’époque honnie du culte de la personnalité, la musique doit être ce qu’attend le peuple, ou plus exactement ce que les dirigeants veulent que le peuple attende, culture manipulée par une idéologie à laquelle Chostakovitch se plie avec difficulté.Mais se plie. Car le courage n’est pas sa principale qualité, il sait que les dangers sont réels : l’interdiction d’une œuvre précède l’arrestation, l’interrogatoire est suivi d’une disparition. Joué en Occident, Chostakovitch accepte malgré lui de représenter le régime à l’étranger. Il signe des articles qu’il n’a pas écrits, lit des discours qu’il découvre au moment de les prononcer. Il renonce à toute résistance.Mais il survit, et les siens avec lui. A qui l’art appartient-il ? Staline et les siens avaient la réponse. Pas Chostakovitch, sinon peut-être : à ceux qui l’aiment. […]

  • 14-18, Albert Londres : «Ce matin, il fait beau, c’est rare en ce pays»
    par Pierre Maury le 17 mars 2018 à 3 h 17 min

    Le mur belge(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)Front belge, 15 mars.Le soldat d’Albert Ier est devant le mur de d’Yser que l’Allemand n’a pu franchir depuis trois ans et demi. Mur, n’est pas ici une image, c’est une réalité. Ainsi, le front belge ne ressemble à nul autre. Vous pouvez arriver en auto et mettre pied à terre, et vous voilà en première ligne. De Nieuport à Dixmude, un mur de sacs à terre sépare les deux camps. Tout le long court un trottoir, en caillebotis, par endroits, en ciment par d’autres, c’est alors le quartier chic : le boulevard. Ils portent des noms célèbres aidant l’illusion, ils s’appellent boulevard Montmartre, avenue de Bruxelles, rue de Paris, rue de Rome. De l’autre côté, l’inondation est tendue, quand vous vous haussez, vous voyez nageant tranquillement entre le mur belge et le mur allemand d’infinies compagnies de poules d’eau.Elles étaient peu nombreuses au début, à force de vivre en paix entre les deux massacres, elles se multiplièrent. Elles ne s’effraient plus des éclatements. Jadis un coup de fusil les aurait fait s’envoler. Les soixante-quinze, les cent cinq, les cent cinquante passent aujourd’hui au-dessus d’elles sans qu’une de leurs plumes ne frissonne. C’est à leur tour de regarder les hommes se tuer. C’est le front sans boyau, sans tranchée. Tout est en plein air. Les abris ne sont pas creusés dans le sol, mais posés dessus comme autant de petits cubes blancs. L’aspect est celui d’un mâchicoulis de château-fort qui, au lieu de couronner une tour, s’étirerait en droite ligne, à l’infini. Quand vous êtes aux tranchées avancées sur le front de France, vous ne rencontrez pas un homme. Ils sont dans les abris. La tranchée occupée coude à coude n’est qu’une imagination d’imagier.Derrière le murEn dehors des minutes tragiques de l’attaque elle ne grouille jamais, elle est dépeuplée. Derrière le mur belge, autre aspect qui vous frappe de son originalité : l’armée vit et circule. Entre les chicanes du mâchicoulis des soldats épluchent des pommes de terre, soufflent à pleine joue sur un feu de bois qui chauffera leur café, se rasent, séparent avec conviction leurs cheveux comme s’ils devaient aller rendre une visite qui exige que l’on soit beau. D’autres sommeillent, d’autres lisent des romans, d’autres rêvent. On en voit qui portent à un camarade installé tailleur, leur capote mise à mal. Il y a des groupes qui jouent aux cartes, et des stratèges aux échecs. Au pied d’une mitrailleuse de flanquement, l’un des servants recopiait de la musique. Quand il pleut ils rentrent dans leurs petits cubes et vivent comme des lapins. Ce matin le soleil est de printemps, un cycliste roule sur le bitume et vend les journaux. Les officiers se promènent sur les trottoirs. Quelques-uns pour se donner un doux rêve sont habillés de leur plus neuf uniforme, ainsi qu’au départ pour une permission. Si la mort qui ne passe pas de jour sans s’abattre sur ce trottoir les prenait à cet instant, elle les aurait en tenue impeccable. La mort, même quand elle ne s’annonce pas par ses sifflements, est sans cesse présente.Royale familiaritéDe même que des arbres bordent nos boulevards à Paris, des tombes jalonnent le mur belge. Il en est qui portent la cocarde française ; ce sont les soldats de Ronarch et de Grossetti : Dixmude, Pervyse, quarante mois déjà ! quarante mois de néant glorieux et anonyme, car tout ce que l’on en sait ne vous apprend que ceci : un brave, un héros, un fusilier marin. Ils ne sont pas seuls, des Belges sont, avec eux, couchés le long de ce trottoir. Souvent le roi y vient. Il marche des heures contre ce mur, les sept kilomètres du trajet Pervyse-Dixmude et ceux de Nieuport-Pervyse lui sont familiers.Les hommes le connaissent aussi bien que leur lieutenant. Les connaissant encore mieux, il comprend, rien qu’à les regarder, s’ils désirent lui parler. Il leur dit : « Dis-moi ce que tu as à me dire. » L’enfant belge se confesse, prend une cigarette dans l’étui du souverain. Le souverain continue sa marche. Comme il est très grand, pendant le trajet, il plonge par-dessus le mur, par-dessus le mur où l’attend son trône, que ses sept millions de sujets, que les pères et mères de ceux avec qui il se bat, en l’attendant, lui redorent chaque jour.Par moments, ce mur est coupé. C’est pour laisser naître une petite passerelle de bois qui, serpent noir, s’allonge sur l’inondation. Il en est plusieurs de ces passerelles, elles conduisent à des îlots que l’on aperçoit à cinq cents mètres. Dans ces îlots, sont des grand’gardes.C’est l’une de celles-là que les Allemands ont voulu enlever l’autre jour, c’est eux qui se firent ramasser leurs 127 hommes de troupes d’assaut. On ne peut les franchir que la nuit. L’ennemi les tient sous ses mitrailleuses. Cependant, un par un, en pleine matinée lors du dernier coup de main, les Belges coururent dessus. Leur grand’garde avait été tuée. Ils allaient la reformer.Ce mur est troué sans cesse par les obus allemands. On rebouche les brèches continuellement. Le réparer n’est rien, c’est l’élever qui fut un travail d’esclave. Au moindre coup de pelle l’eau apparaissait. On renonça à creuser. On alla chercher plus loin la terre. Toutes les nuits sur leur dos les hommes apportaient les matériaux. Le sol s’effondrait. Il fallut armer le sol et ils commencèrent le rempart. Les artilleurs ennemis se mêlèrent à la besogne. Ça ne l’avançait pas. Les Belges s’y remettaient.Ce matin, il fait beau, c’est rare en ce pays ; quand ils construisaient il pleuvait, c’était l’hiver : boue, froid. De toute la force de leur dos ils travaillaient, ils travaillaient à dresser ce mur entre leurs familles restées là-bas et eux, partis pour mieux les délivrer. Quand ce fut fini, ils dirent :« Nous avons mis la patrie en petits sacs. »C’est sans doute pour que chacun puisse plus facilement la sauver dans les alertes.Le Petit Journal, 16 mars 1918.Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:Dans la même collectionJean GiraudouxLectures pour une ombreEdith WhartonVoyages au front de Dunkerque à BelfortGeorges OhnetJournal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégraleou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumesIsabelle RimbaudDans les remous de la bata […]