JOURNAL D’UN LECTEUR

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

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  • Une révolution manquée à Madagascar, par Aurélie Champagne
    par Pierre Maury le 22 août 2019 à 3 h 53 min

    Après avoir tracé une longue diagonale du sud-ouest au nord-est de Madagascar, je m’étais posé quelques jours, au début du mois d’août, dans une ville côtière plus célèbre pour la vanille qui s’y produit que pour sa participation aux événements de 1947. La vision quotidienne, près du port, d’une stèle en hommage aux martyrs de cette révolte, me renvoyait sans cesse au premier roman d’Aurélie Champagne, Zébu Boy, ancré dans un moment d’Histoire dont les protagonistes n’ont pas gardé le même souvenir.A Madagascar, le 29 mars, date en 1947 des premiers affrontements contre les colons et, dans la foulée, du début d’une sévère répression, est aujourd’hui encore un jour férié pendant lequel la vente d’alcool, comme lors des élections, est interdite et l’occasion de cérémonies commémoratives dont le centre est plus souvent à Moramanga, dans l’est, qu’à Antananarivo, la capitale où l’on ne manque cependant jamais de se souvenir.En France, rien ne signale dans le calendrier ce qui semble avoir été un lointain soubresaut de l’épopée coloniale au moment où le prestige de celle-ci vacillait. Jacques Chirac, lors d’une visite officielle à Madagascar en 2005, avait néanmoins évoqué cette page sombre dans les relations entre les deux pays et dénoncé, sans s’attarder sur les détails, « caractère inacceptable des répressions engendrées par les dérives du système colonial ». L’acte de contrition avait été fait, cependant, en d’étranges circonstances. Le lieu, d’abord, s’y prêtait mal, d’une part parce que Mahajanga, sur la côte ouest, se situe bien loin des régions où les combats avaient eu lieu, d’autre part parce que cette même ville avait été, en 1895, le théâtre du débarquement des troupes françaises qui entamaient la « conquête » de l’île. Ensuite, le président malgache Marc Ravalomanana avait évacué la question en rappelant qu’il n’était pas né en 1947…Des historiens malgaches et français ont néanmoins, et très rapidement après les événements, abordé le sujet – qui reste d’ailleurs polémique. Si des écrivains malgaches, au premier rang desquels Raharimanana, en faisaient un des moments fondateurs de leur imaginaire, la littérature française y a peu puisé. En 1995, Patrick Cauvin avait publié Villa Vanille, un roman pétri de bonnes intentions mais qui passait à côté du sujet. Plus récemment, en 2012, Pierre d’Ovidio avait envoyé, pour la deuxième enquête d’une série de « grand détective », l’inspecteur Maurice Clavault à Madagascar au moment où éclataient les troubles de 1947. Ce n’était guère plus convaincant.Aurélie Champagne, dans son premier roman, choisit un Malgache comme personnage central. Ambila a été rapatrié après avoir combattu dans la Meuse et avoir été capturé par les Allemands. Depuis six mois qu’il est rentré, il ne supporte plus d’être redevenu « le pauvre indigène qu’il était avant guerre ». Il n’est même plus vraiment le Zébu Boy dont la réputation s’était construite sur son habileté à renverser les bœufs lors des savika, les combats traditionnels. Il est prêt à sauter sur la première occasion d’occuper la place qu’il mérite dans la société. Et, précisément, sa route l’entraîne vers Moramanga au moment où éclate la rébellion.La biographie fournie par votre éditeur signale un séjour de six mois à Madagascar en 1998. Etait-ce la toute première fois ? Et y partiez-vous dans un but précis ? A 20 ans, après deux intenses années de classe préparatoire, j’ai eu envie de prendre le large et de sortir de mes livres. J’ai économisé et me suis offert un aller-retour à Madagascar. A l’époque, il n’y avait pour moi aucune autre terre à fouler. Je porte un double nom : Champagne-Razafindrakoto et je n’avais jusque-là aucune image, ni aucun vécu à mettre derrière ce nom malgache, hormis de vagues histoires d’orphelinat, de Reine et de privation. La mythologie familiale, chez moi, racontait en outre que ce nom de « Razafindrakoto » signifiait « Fils de Prince » et laissait entendre que nous avions peut-être des ascendants royaux. Autant dire que la première personne à Madagascar à qui j’ai raconté cette histoire a éclaté de rire. D’une certaine manière, ma quête des origines s’est arrêtée net ce jour-là, en apprenant que le nom que je portais équivalait plutôt à « Dupont » ou « Durand ». Ca a laissé de la place pour le reste, et alors c’est le pays, dans toute sa splendeur qui m’a saisie.A quel moment avez-vous commencé à vous intéresser à l’insurrection de 1947 ? L’idée d’un roman dans ce contexte a-t-elle germé rapidement ? Ces événements avaient-ils une raison particulière de vous toucher ?Je gardais un souvenir refroidi de l’insurrection de 1947. A peine une ligne dans un manuel d’histoire de classe de terminale. Or, à Madagascar, j’ai eu la chance de faire un petit bout de chemin avec un universitaire qui m’a raconté les Tabataba. Nous étions en 1998, au lendemain du cinquantenaire. J’ai découvert à quel point cette mémoire était vivante. A quel point elle battait encore au sein de certaines familles.Le livre repose sur des documents écrits, et vous fournissez d’ailleurs un  embryon de bibliographie. Avez-vous utilisé aussi des témoignages oraux ?Zébu Boys’appuie sur un travail de documentation mais il est avant tout un roman avec un héros fictionnel. Ce n’est pas un livre d’histoire. Seulement, pour raconter la destinée romanesque d’un ancien des combats de France, rentré au pays et presque aussitôt happé par les événements, j’avais besoin de documenter le contexte historique. J’ai donc lu au fil des années toutes sortes de documents, sans vraiment me préoccuper de méthodologie. Je lisais tout ce que je trouvais : thèse, actes de colloques, témoignages, notes issues des Archives nationales d’Outre-mer à Aix, et autres sources primaires, documentaires, fictions, journaux de missionnaires ou de colons issus de l’administration… Le plus souvent, une lecture soulevait plusieurs questions, pour lesquelles j’allais chercher des réponses dans d’autres lectures. D’autres avant moi ont eu à cœur de collecter des témoignages oraux et l’ont fait merveilleusement : de l’auteur Jean-Luc Raharimanana à la documentaristeMarie-Clémence Paes avec son récent Fahavalo, en passant évidemment par les historiens Faranirina Rajaonah ou Jean Fremigacci, pour ne citer qu’eux. Ces deux derniers m’ont d’ailleurs fait l’amitié de relire le roman, et de formuler des observations qui, recoupées avec celles de Françoise Raison, Martin Mourre et Jean-Noël Gueunier, ont été très précieuses pour le texte. Si l’on comprend bien, Zébu Boy est la troisième version de ce livre. N’avez-vous pas eu envie de passer à autre chose ou bien le thème vous habitait-il au point qu’il était nécessaire de mener ce projet à son terme, c’est-à-dire jusqu’à la publication ?Disons qu’il m’a fallu écrire plusieurs histoires pour trouver celle que j’avais réellement envie de raconter. L’intrigue s’est d’abord formulée le temps d’une nouvelle, inspirée d’une anecdote trouvée dans la thèse de Jacques Tronchon. Puis la narration s’est déployée sur quatre générations, de l’immédiat après-guerre au tournant des années 2000. Avant de se recentrer à nouveau sur 1947. Au fil des allers et retours, je me suis découragée plusieurs fois et j’ai eu effectivement envie de passer à autre chose. C’est même ce que j’ai fait : mon activité de scénariste notamment m’a donné à plusieurs reprises l’occasion d’aller me dégourdir les méninges dans d’autres univers. Mais je suis toujours revenue à 1947. Votre personnage principal s’appelle Razafindrakoto. On suppose que ce n’est pas par hasard…Effectivement. Razafindrakoto est en effet un clin d’œil à ma grand-mère malgache. Mais il suffit de consulter des archives du ministère de l’armée et sa base « mémoire des hommes » par exemple, pour croiser des dizaines de Razafindrakoto morts au combat ou des suites de maladie, pendant la seconde guerre mondiale. Au fond, il n’est pas très sympathique. Pilleur de cadavres, avec toujours en tête un mauvais coup à jouer à son compagnon d’aventures, c’est un opportuniste embarqué dans l’action un peu par hasard. Ou bien on se trompe ?Zébu Boy est un combattant hors pair, que la vie  a exposé à toutes sortes d’épreuves. Il les a toutes surmontées. Quand l’histoire commence, le héros continue à faire ce qu’il sait faire : survivre. Il épouse effectivement l’insurrection par opportunisme, plus que par idéologie et, chemin faisant, découvre ou croit découvrir sa véritable vocation.Une anecdote en dit long sur les raisons (multiples) que peuvent avoir les Malgaches, en rentrant de la Seconde Guerre mondiale, d’en vouloir à leurs colonisateurs : ceux-ci reprennent leurs chaussures au retour. Elle est authentique ?L’anecdote est authentique, oui. En juillet 1946, l’armée française a démobilisé 6000 Malgaches et Réunionnais. La guerre était finie depuis plus d’un an. Ces soldats comptaient parmi les derniers à rentrer. Beaucoup étaient restés dans des camps de transition, où les conditions de vie étaient déplorables, attendant pendant des mois un bateau pour les transporter. Quand ils sont enfin arrivés à Toamasina en août 1946, l’intendance militaire leur a retiré leurs chaussures pour reconstituer les réserves. Ce geste a été vécu comme une véritable humiliation. Aviez-vous une intention particulière en parlant de cette époque, et de cette manière ?Je crois qu’on parle souvent des révolutions avec un grand R : elles deviennent presque des abstractions, des concepts. Ce qui m’a d’abord fasciné a été la mécanique historique des événements de 1947. Mais au fil des années, le vécu des anciens combattants de métropole s’est éclairé. De même, la découverte de leur parcours au sein des frontstalags et leur retour dans l’île a contribué à ramener l’insurrection au sol. J’ai eu envie d’essayer de raconter les événements à hauteur d’homme, dans leur incarnation la plus prosaïque. […]

  • Myriam Leroy dans le piège des réseaux sociaux
    par Pierre Maury le 19 août 2019 à 2 h 35 min

    Tous les torrents ne charrient pas une eau claire. Celui qui coule avec fureur dans Les yeux rouges, le deuxième roman de Myriam Leroy, transporte un paquet de saloperies devant lesquelles la narratrice bat en retraite faute de trouver les armes qui lui permettraient de résister.Elle, qui fait penser à l’autrice (mais, puisqu’il s’agit d’un roman, on n’ira pas plus loin dans le rapprochement), est envahie par l’admiration d’un fan, Denis. Il apprécie la personnalité profonde, ou ce qu’il en devine, de celle qui raconte. Elle se garde bien d’encourager tout rapprochement avec celui qui devient très vite un importun. Faites-vous un « ami » sur les réseaux sociaux, et le voilà qui déborde, alimente une logorrhée dont les aspects sympathiques (bon, il est toujours agréable d’être admirée, n’est-ce pas ?) s’efface derrière des demandes qu’on n’a aucune envie de satisfaire : une rencontre ? un café ?« Ciao » semble le bon mot pour faire comprendre poliment qu’il n’en  est pas question, que, non merci, on n’ira pas plus loin, et surtout évitons les points de suspension dont l’interprétation reste ouverte : « Jamais de « bonne nuit.. » ou de « au plaisir… », car de manière infaillible ils portaient l’interlocuteur à y percevoir des connotants érotiques. »Avec Denis, rien à faire pour poliment briser là. Il s’accroche comme un parasite à l’organisme qui le nourrit. De con, passe à sale con sans effort apparent – c’est dans sa nature, comme sa « pensée » politique à droite de la droite, de manière presque caricaturale.Dans l’entourage de la harcelée, qui vit très mal ce qui lui arrive, et même au plus près d’elle, personne ne semble vraiment la comprendre. Ses réactions ne sont-elles pas excessives ? N’encourage-t-elle pas, à sa façon, la hargne de Denis (dont l’admiration manifestée au début n’a pas tardé à disparaître) ? Au fond, n’y aurait-il pas du vrai dans les critiques de Denis ?Le lecteur des Yeux rouges n’est pas meilleur que les proches de la narratrice. A force de lire ses malheurs, à n’entendre que sa voix, il finit par se demander lui aussi pourquoi il est nécessaire d’en faire autant. Il a beau compatir, car les conséquences de ce harcèlement sont lourdes, il se dit tout bas (sans oser l’affirmer en public, car il est un peu honteux de le penser) que cela ne méritait pas près de deux cents pages – ni de doubler la mise avec l’enchâssement, dans le déroulement général du roman, d’une « nouvelle » ni faite ni à faire. […]

  • Jean-Paul Dubois, subtil et décalé
    par Pierre Maury le 16 août 2019 à 5 h 02 min

    Fils de pasteur, superintendant pendant 26 ans dans un immeuble de Montréal, Paul Hansen est pour deux ans, à moins d’un kilomètre de là où il travaillait, en prison. Compagnon de cellule et assurance d’être laissé en paix par les autres détenus : Patrick Horton, un gros dur, meurtrier d’un Hells Angel – respect.Paul avait entamé, en France et sans enthousiasme excessif, des études de géographie qui l’avaient laissé sur sa faim : « J’aime la géographie des voyages, celle que l’on traverse à pied, à hauteur d’homme, instruit par les déclivités, la fatigue des jambes et le caprice des cieux. Beaucoup moins celle des livres enluminés de graphes et de data. »Avec un père originaire du Danemark puis émigré au Canada après les scandales à répétition provoqués par une épouse à la pointe de la provocation dans la programmation de la salle de cinéma qu’elle gère à Toulouse – Gorge profonde a été, si l’on ose dire, la goutte qui a fait déborder le vase –, Paul avait naturellement vocation à bouger sur la planète. Tout aussi naturellement, il a préféré se rapprocher de son père, malgré l’atmosphère polluée par l’amiante de la région où il se trouve, plutôt que de rester en France.Mais la vie est pleine de surprises, bonnes ou mauvaises.Du côté des bonnes, il y a eu Winona, sa femme pendant onze ans, un mélange réussi de sang algonquin et irlandais, pilote d’avion capable de se poser, selon les conditions de vol, sur terre, sur l’eau ou sur la glace. Elle a un jour ramené une autre bonne surprise, Nouk, une chienne qui a très vite fait partie de la famille.Pour l’équilibre, il est des événements moins agréables, qu’il faudra découvrir au rythme imposé par le romancier. Il n’en est pas de meilleur, car Jean-Paul Dubois a l’art de laisser venir les informations à leur heure, tout en cultivant le don de double vue : en prison, Paul décrit en même temps un présent monotone dans son ensemble, malgré les saillies de Patrick, et un passé reconstruit avec l’aide des fantômes bienveillants qui l’accompagnent. « La prison sommeille, les gardiens et les détenus dorment, il n’y a que moi qui veille avec à mes côtés Winona, Nouk et le pasteur. » Ils sont « les morts les plus vivants de ce monde. Les plus fidèles, les plus aventureux aussi. »Jean-Paul Dubois est à son meilleur (sauf peut-être pour le titre, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon) dans ce roman. Il sonde les mystères d’un homme et de ceux qui l’entourent avec une finesse qui suscite l’empathie. Bien que les raisons pour lesquelles Paul est détenu (elles ne seront révélées que tardivement, c’est également très bien ainsi) restent une tache dont on ne sait que faire tant qu’on n’a pas été instruit des détails, il est un de ces personnages auxquels on s’attache presque malgré soi.L’écriture y aide, bien entendu, pleine de notations subtiles et décalées, comme cette description qui, en quelques mots, dit beaucoup : « Ganz reste près de moi dans sa posture de douanier sceptique. » […]

  • Rentrée littéraire : nous y sommes
    par Pierre Maury le 14 août 2019 à 3 h 47 min

    Vos librairies préférées, quand vous observerez leurs vitrines à partir d'aujourd'hui, ont probablement bien changé d'apparence. Comme le calendrier des parutions vous l'indiquera si vous vous glissez en bas de cette page-ci, ce sont en effet une quarantaine d'ouvrages littéraires qui sont mis en vente cette semaine, première vaguelette d'une rentrée qui battra son plein surtout la semaine prochaine - et les suivantes, et celles d'après, autant dire qu'on en prend, au moins pour la lecture et les commentaires, jusqu'à la rentrée de janvier...L'effervescence ne se manifeste pas encore pleinement dans la presse qui, pour la plupart des titres, termine en douceur les séries d'été destinées à occuper le terrain pendant que l'actualité est plus calme - c'est généralement ce qu'on décide au moment où bien des journalistes sont en vacances...L'Obs glisse néanmoins, dans ses pages critiques, une humeur de Jérôme Garcin pour défendre La vie silencieuse de la guerre, de Denis Drummond, que le Cherche midi publie la semaine prochaine. Y a-t-il un rapport avec le fait que, 15 ans plus tôt, le même Jérôme Garcin avait préfacé les poèmes d'Ecoute s'il pleut, du même Denis Drummond? Cela, en tout cas, n'avais pas suffi à lui donner "la place singulière qu'il mérite", constate le journaliste (sans rappeler sa préface)...Sigrid Nunez a droit aussi à un article de Didier Jacob, pour L'ami, publié la semaine prochaine également (chez Stock, dans une traduction de Mathilde Bach). Et puis c'est tout.En revanche, Les Inrockuptibles affichent en couverture un visage de la rentrée, celui de Léonora Miano, élue pour Rouge impératrice (Grasset) comme l'autrice du "roman le plus ambitieux de la rentrée". D'où huit pages d'entretien, complétées d'un choix de quarante titres "à ne pas manquer".On commence par lequel?Par celui qui n'est pas là, pardi!Enfin, sérieusement, cette sélection mérite d'être scrutée avec attention, d'autant que les pages consacrées aux livres embraient, un peu plus loin, sur les premiers papiers critiques où l'on trouvera Marie Darrieussecq (on va la croiser partout, et très vite), Marin Tince, Marin Fouqué, Sylvain Prudhomme et... Lolita (pas l'avion désormais célèbre, pas tout à fait celle de Nabokov, vous verrez bien).Où en suis-je devant cette montagne de parutions? Nulle part - c'est promis, je ne le répéterai plus, car je pourrai vous faire la même réponse dans trois mois puisqu'il y aura au moins les trois quarts des romans de la rentrée que je n'aurai pas lus...Quand même, j'ai envoyé au Soir mes cinq premiers articles sur des romans de la rentrée (dont trois brèves, la place est comptée dans un journal papier), ce sera à paraître samedi et j'espère bien, à partir de demain si la migraine qui m'occupe le crâne pour me rappeler que je sors d'un gros rhume (il n'y aura plus de bulletin de santé non plus, profitez de celui-ci) veut bien me lâcher un peu. […]

  • Sept livres de Toni Morrison
    par Pierre Maury le 7 août 2019 à 4 h 46 min

    Cela se passe souvent ainsi : on disparaît quelques jours, ne gardant qu’un lien ténu avec la toile à laquelle, habituellement, on se sent appartenir tout entier – et on rentre pour découvrir, par exemple, que Toni Morrison vient de mourir à 88 ans.Une idée incongrue traverse d’abord l’esprit. Il paraîtra, dans quelques jours, un roman qui n’a, je crois, rien à voir avec elle mais dont le titre lui irait bien : Nobelle, de Sophie Fontanel. Car Toni Morrison, consacrée en 1993 par l’Académie suédoise, a été la Nobelle par excellence. Ses livres valent par eux-mêmes, en même temps qu’elle représentait quelque chose de plus. Une conscience, dira-t-on, une battante, une femme noire toujours pertinente dans ses approches de la société, à travers des personnages imaginaires ou des réflexions d’essayiste pointue. Elle était un peu, et restera, la mère spirituelle d’un grand nombre d’écrivains et d’écrivaines pour qui sa lucidité est un guide. Gloire à Toni Morrison…L’œil le plus bleu (1970, traduit par Jean Guiloineau)C’est avec ce roman que de nombreux lecteurs francophones avaient découvert Toni Morrison, bien avant l’époque de sa plus grande gloire et le prix Nobel de littérature qu’elle a reçu depuis.Le sentiment de vivre dans un monde raciste, perçu par une petite fille noire, Claudia, qui voudrait rencontrer la beauté, est souterrainement au cœur du récit et lui donne sa tonalité. Claudia commence par détester les poupées blanches qu’elle écartèle, puis reporte sa haine sur les petites filles blanches. Mais Toni Morrison joue de bien des registres d’écriture pour donner quand même à L’œil le plus bleu une fraîcheur qui séduit d’emblée.Publié à l’origine en 1970, ce livre ne faisait pas qu’annoncer une grande œuvre aujourd’hui universellement reconnue, il était déjà par lui-même l’affirmation d’un écrivain en pleine possession de ses moyens.Jazz (1993, traduit par Pierre Alien) et Playing in the Dark (1992, traduit par Pierre Alien)Un roman et une série de conférences, pour deux facettes de Toni Morrison, prix Nobel de Littérature en 1993 : la créatrice inspirée, qui plonge ici dans l’atmosphère des années vingt et la musique de ces années-là, et la commentatrice éclairée de la littérature américaine. Mais les deux démarches, pour différentes qu’elles soient, sont réunies par le point de vue d’où se place Toni Morrison : appartenant à la communauté afro-américaine, c’est clairement nourrie par l’expérience partagée par cette population qu’elle écrit, avec une culture propre et une histoire qui reste encore, pour partie, à écrire – mais elle a fait sa part de travail.Dans Playing in the Dark, elle analyse le rôle du personnage noir et sa place dans les ouvrages de Melville, Twain, Willa Cather, Poe, Hemingway.Mais elle ne juge pas les écrivains en fonction de leur position face aux problèmes de la race : « Mon projet est l’effort de détourner le regard critique de l’objet racial vers le sujet racial ; de ce qui est décrit et imaginé à qui décrit, qui imagine ; de celui qui sert à celui qui est servi. »Un don (2008, traduit par Anne Wicke)L’Amérique des origines, avec les premiers Blancs, des esclaves, des affranchis, quelques Indiens. A la fin du XVIIe siècle, Toni Morrison fait monter des chants contradictoires sur une terre encore rétive au progrès. L’ambition de la fortune et la rectitude morale habitent Jacob. Fermier, puis négociant et bâtisseur de maisons, il a « acheté » une femme européenne et rassemblé une communauté hétéroclite. Où la romancière voit, avec poésie, une sorte de symbole de son pays.Home (2012, traduit par Christine Laferrière)Toni Morrison jette d’abord un voile sur l’histoire de Frank Money, soldat de la guerre de Corée qui a échappé, dans l’armée, à la ségrégation raciale et retrouve les effets désastreux de sa couleur de peau, noire, au retour dans le civil. Lancé dans une traversée des Etats-Unis pour sauver sa sœur en danger, il livre peu à peu tous ses secrets, jusqu’au dernier – terrible. Ce roman est un chant douloureux qui remue en profondeur et apaise dans le même temps.Délivrances (2015, traduit par Christine Laferrière)Sweetness est presque blanche. Sa fille, Bride, est très noire. Cela devrait être anodin dans une Amérique idéale et, cependant, crée une distance plus grande que celle des générations. Par ailleurs, Bride, qui s’est forgé une personnalité de femme forte, garde en elle la blessure d’une culpabilité ancienne. Son caractère entier la pousse à réparer, ou au moins à essayer. Comment les fautes et les bienfaits pèsent davantage que l’hérédité…The Source of Self-Regard (2019, traduction à paraître en octobre chez Christian Bourgois sous le titre La source de l’amour-propre)Le début en V.O. :Authoritarian regimes, dictators, despots are often, but not always, fools. But none is foolish enough to give perceptive, dissident writers free range to publish their judgments or follow their creative instincts. They know they do so at their own peril. They are not stupid enough to abandon control (overt or insidious) over media. Their methods include surveillance, censorship, arrest, even slaughter of those writers informing and disturbing the public. Writers who are unsettling, calling into question, taking another, deeper look. Writers – journalists, essayists, bloggers, poets, playwrights – can disturb the social oppression that functions like a coma on the population, a coma despots call peace, and they stanch the blood flow of war that hawks and profiteers thrill to.That is their peril.Ours is of another sort.How bleak, unlivable, insufferable existence becomes when we are deprived of artwork. That the life and work of writers facing peril must be protected is urgent, but along with that urgency we should remind ourselves that their absence, the choking off of a writer’s work, its cruel amputation, is of equal peril to us. The rescue we extend to them is a generosity to ourselves. […]

  • Double Nobel de littérature, les cotes de confiance des éditeurs
    par Pierre Maury le 24 juillet 2019 à 4 h 04 min

    Les plus attentifs s'en souviennent peut-être, il n'y a pas eu de Nobel de littérature l'an dernier, histoire d'apaiser les esprits pollués par une affaire de prédation sexuelle doublée de forts soupçons de fuites sur quelques lauréats les années précédentes - il suffisait de voir comment certaines cotes s'était mises à grimper chez les parieurs quelques heures avant la proclamation pour se douter qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume de Suède.Donc, en 2019, le jeudi 3 ou la semaine suivante, le 10, deux noms (au moins, car il a parfois existé des situations de partage du Nobel de littérature, même si c'est moins fréquent que dans les domaines scientifiques) seront annoncés.Dans le monde entier, les éditeurs sont évidemment attentifs à l'événement et tentent souvent de l'anticiper. Car, s'il est presque impossible de prédire les noms des lauréats ou lauréates, il en est qui, souvent cités depuis des années, sur lesquels les projecteurs restent fixés en permanence. Et, puisque l'attribution d'un Nobel dope les ventes d'un livre qui vient de sortir (les ventes des livres précédents aussi, bien sûr, quoique dans une moindre mesure), on se presse en rangs serrés pour proposer, en septembre et début octobre, des ouvrages signés d'écrivains et écrivaines nobélisables. Les paris des éditeurs sont intéressants à observer. En voici quelques-uns.Depuis le succès international de la série télévisée La servante écarlate, plus personne n'ignore le nom de Margaret Atwood. L'autrice canadienne est connue des lecteurs depuis un temps bien plus long - le roman était d'ailleurs paru en 1985 pour sa version originale et deux ans plus tard en français (traduit par Sylviane Rué chez Robert Laffont). Cette année, nous aurons droit à la suite de son roman le plus célèbre. Il sort le 10 septembre aux Etats-Unis (en Italie le même jour, en Espagne deux jours plus tard) et était programmé en français pour le 7 novembre chez Robert Laffont. Mais la date de mise en vente vient d'être avancée au 10 octobre, une belle marque de confiance plutôt que de la précipitation, envers une écrivaine qui ne déparerait pas le palmarès du Nobel où il n'y a d'ailleurs pas tant de femmes... On pourra donc lire dès ce moment Les Testaments. Et rattraper en même temps La servante écarlate si on ne l'avait pas lu, puisqu'il ressort en même temps avec une préface inédite dont l'éditeur a bien voulu donner un extrait:J’ai commencé [La Servante écarlate] à Berlin Ouest, en 1984 – oui, George Orwell regardait par-dessus mon épaule –, sur une machine à écrire allemande que j’avais louée. Le Mur était tout autour de nous. De l’autre côté, il y avait Berlin Est, et aussi la Tchécoslovaquie et la Pologne, que j’ai visités tous les trois à l’époque. Je me souviens de ce que me disaient les gens, et de ce qu’ils ne me disaient pas. Je me souviens des pauses significatives. Je me souviens que j’étais moi-même obligée de faire attention à ce que je disais, de peur de mettre quelqu’un en danger par inadvertance. Tout cela s’est retrouvé dans mon livre.Un nouveau roman de Salman Rushdie est annoncé le 3 septembre chez Random House, aux Etats-Unis. Quichotte est, ce n'est difficile à imaginer, inspiré du classique de Cervantès. Replacé, bien entendu, à notre époque, où je me demande bien quels seront les moulins à vent contre lesquels il aura à combattre avec sa triste figure. Sauf erreur, c'est le quatorzième roman d'un auteur qui a retrouvé toute sa place dans la galaxie littérature après que celle-ci avait été un peu occultée par une fatwa envahissante à la parution des Versets sataniques - et bien qu'il ne s'en soit jamais totalement débarrassé.A ma connaissance (mais on ne me dit pas tout), il n'y a pas de traduction française annoncée pour tout de suite.Le Hongrois Laszlo Krasznahorkai n'est pas très connu du grand public, c'est dommage. Lauréat de nombreux prix littéraires, il a publié des romans impressionnants comme Seiobo est descendue sur terre, le dernier traduit en français (par Joëlle Dufeuilly, chez Cambourakis) ou Guerre & Guerre. Les nouvelles de Sous le coup de la grâce (traduites par Marc Martin chez Vagabonde) sont au même niveau d'intelligente sinuosité. En français, Cambourakis publiera le 4 septembre, dans une traduction de Joëlle Dufeuilly, une longue nouvelle, Le dernier loup, en même temps que la collection de poche d'Actes Sud, Babel, rééditera Seiobo est descendue sur terre.Et, puisqu'il n'y a pas que la langue française, il est bon de savoir qu'en septembre paraîtra chez New Directions la traduction en anglais de Baron Wenckheim's Homecoming.On n'oubliera pas de remarquer combien les Editions Belfond continuent de croire aux chances de Haruki Murakami, souvent cité, candidat malheureux jusqu'à présent. Le 3 octobre paraîtra Profession romancier, un ouvrage publié au Japon en 2015.Et on ajoutera celles et ceux auxquels je n'ai pas pensés mais que l'Académie suédoise n'aura peut-être pas oubliés... […]

  • Buzz Aldrin, marcheur lunaire, poète improbable
    par Pierre Maury le 21 juillet 2019 à 2 h 44 min

    Bien sûr, ces jours-ci, il n'y en a (presque) que pour Neil Armstrong. Personne en effet ne lui ôtera le titre de premier homme à avoir marché sur le sol lunaire - à condition d'oublier Tintin, Haddock, Tournesol et Milou (un homme, Milou? allez savoir). J'ai quand même une pensée particulière pour Buzz Aldrin, qui a débarqué sur cette terre inconnue (terre? on peut dira ça?) vingt minutes après lui.En partie pour ce que nous apprenait récemment ActuaLitté: il a failli laisser un livre sur la Lune, c'est le genre d'information qui me remplit de joie...Mais surtout parce que, le jour où j'ai croisé Buzz Aldrin en vrai (quand le module lunaire s'était posé et ce qui suivit, je n'en ai même rien vu, je n'avais pas la télé et j'écoutais les commentaires à la radio grâce à un poste à galène bricolé), c'était dans une réunion de poètes.Etonnant, non?C'était le 2 septembre 1988, au Palais des Congrès de la bonne ville de Liège. On n'y célébrait pas Simenon, comme souvent, mais on explorait le thème Poésie-Espace, abordé par les participants de la seizième Biennale de poésie.On y apprenait qu'une étoile allait être baptisée, à la demande de l'Académie des Sciences d'U.R.S.S., du nom de la grande poétesse Anna Akhmatova.On y apprendrait, grâce à Salah Stétié, que Buzz Aldrin était le fils de Tintin - mais pas un mot sur ce que Hergé aurait pensé de cette filiation.Surtout, on avait entre-temps entendu, de la bouche de Buzz Aldrin, affirmer l'importance des poètes dans la marche du progrès: «Ce sont les rêveurs qui ont été la cheville ouvrière du progrès, ce sont les poètes qui ont le mieux réussi à exprimer leurs rêves de progrès.»Le deuxième marcheur lunaire, pour autant que je m'en souvienne, ne faisait en revanche pas la différence entre le petit pas et le grand pas, mais il s'aventurait hardiment dans les vers de Tennyson et... ajoutait quelques vers de son propre cru.Buzz Aldrin poète, donc? A vrai dire, je n'en sais rien: je n'ai pas noté ce qu'il a lu ce jour-là, et qui ne devait donc pas être à la hauteur de son long voyage. Dommage quand même. […]

  • Le premier maillot jaune
    par Pierre Maury le 18 juillet 2019 à 21 h 20 min

    Ah! le cyclisme et la littérature! Beau prétexte, ajouté au fait que, si je lis des livres, je m'intéresse aussi aux journaux et aux magazines, pour fouiner dans les vieilles collections de L'Auto disponibles grâce à Retronews et s'arrêter à la date du 19 juillet 1919..Belle étape aujourd'hui puisque les coureurs - les rescapés? les survivants? - vont atteindre, en haut du Galibier, l'altitude de 2.658 mètres. Qui le franchira en tête et modifiera-t-il le déroulement de l'épreuve? Réponse bien des heures après le départ qui, on n'est jamais trop prudent, a été donné dès deux heures du matin aux onze coureurs toujours dans l'allure - à des allures diverses, certes, selon les capacités de chacun, les aléas de la compétition et d'éventuelles pénalités (trente minutes pour Duboc lors de la huitième étape).Aujourd'hui, c'est la onzième étape, modeste en somme puisqu'il y a "seulement" 325 kilomètres à couvrir entre Grenoble et Genève, que les meilleurs devraient mettre un peu moins de 13 heures à franchir. Il ne leur reste plus que 1.500 kilomètres avant d'atteindre Paris en cinq tronçons. Quand on a déjà roulé plus de 4.000 kilomètres, rien d'insurmontable!Henri Desgrange, rédacteur en chef de L'Auto et organisateur veillant à tous les détails, s'extasie et pique une image surprenante: Barthélemy, à toute vitesse, rattrape un âne qui fuyait, le saisit par la bride et le retient le temps que son propriétaire le récupère. Beau geste, d'une très relative efficacité sur le plan sportif, certes.Bon, si je m'arrête sur cette journée, c'est bien parce que, comme tout le monde le sait (sauf allergie au cyclisme), elle est celle du premier maillot jaune dans le peloton, remis dans la nuit au premier classé à ce moment de l'épreuve, avant qu'il aille, avec ses compagnons de route et néanmoins concurrents, s'infliger de nouveaux supplices. Ce fut tout simple...Et voilà comment naît, modestement, une tunique de légende. […]

  • La mort d'Andrea Camilleri
    par Pierre Maury le 17 juillet 2019 à 13 h 27 min

    Photo Marco TambaraAndrea Camilleri a publié au moins une centaine de livres, parmi lesquels les enquêtes du commissaire Montalbano (les plus célèbres), mais pas que. Il avait 93 ans, on le savait bien malade et l'Italie tout entière, comme ses lecteurs dans le monde entier, espéraient une amélioration de son état, qui n'est pas venue. Les miracles, dans la vie, c'est rare. Dans ses romans, c'était beaucoup plus fréquent. Cet admirateur de Simenon, écrivain chez qui percent parfois des belgicismes, avait poussé beaucoup plus loin l'audace linguistique. Son italien de Sicile affiche ses singularités - et on imagine l'angoisse des traducteurs. Heureusement, en français, il y avait Serge Quadruppani, capable de transposer une voix unique, et d'expliquer pourquoi. Lisez n'importe lequel des ouvrages de Camilleri traduit par lui et dans lequel une préface fournit la méthode: c'est une belle leçon.En une bonne douzaine de notes brèves, voici non un panorama d'une oeuvre importante, mais modestement quelques coups de sonde dans des romans qui ne m'ont jamais déçu.La voix du violonMontalbano, le plus célèbre flic sicilien, n’est pas du genre à contourner les ennuis. Quand son chauffeur emboutit une Twingo (mal) garée devant une villa et que personne ne réagit alors qu’il a laissé le numéro de téléphone du commissariat sous l’essuie-glace, il n’hésite pas à pénétrer (par effraction ? c’est bien comme cela qu’on dit ?) dans la villa… pour y trouver le cadavre nu d’une très belle jeune femme. Passons sur les moyens détournés qu’il doit mettre en œuvre pour faire savoir qu’un meurtre a été commis. Il entre très vite en conflit avec la hiérarchie qui n’aime pas ses méthodes. Anciennes, les méthodes. D’ailleurs, il ne s’entend guère non plus avec la police scientifique. Mais explore par la bande et trouve. Avec la gouaille de Camilleri, un pur bonheur de baragouin chez le téléphoniste du commissariat.L’Opéra de VigàtaUn soir à l’opéra, ce n’est pas toujours de tout repos. Pas ce soir-là à Vigàta, du moins. Le préfet milanais a imposé Le brasseur de Preston à ses administrés siciliens. Ils n’en veulent pas, même pour l’inauguration. Le spectacle est mémorable. Ses suites aussi. Camilleri construit son roman comme une tragicomédie très enlevée. Il y a de l’amour et de la haine, des mots teintés de sonorités locales. Un défi brillamment relevé par le traducteur. Et un régal, à tous points de vue.La prise de MakaléLe début est allègre. Michilino, six ans, ne voit le mal nulle part. Ni dans les pratiques du prêtre de son village. Ni dans les victoires fascistes en Ethiopie. Ni dans les frétillements d’un sexe qui étonne par sa maturité. Les drames se traversent avec le sourire. Puis le sourire se fige. Michilino trouve la vie moins rose. La tristesse apparaît. Elle ne le quittera plus. Et nous non plus. L’écrivain sicilien, hors du polar, touche avec bonheur à des thèmes d’une profonde humanité.La Pension EvaQuand Andrea Camilleri prend ce qu’il appelle des « vacances narratives », il reste à son meilleur. Fasciné par La Pension Eva, Nenè, une dizaine d’années, rêve des femmes nues qui y résident et qu’on peut louer pour le plaisir… de les regarder. Piquant comme un roman d’initiation sexuelle qui ne dirait pas son nom, ce texte est d’une fraîcheur surprenante chez un écrivain de presque 80 ans. Tous les émois de l’enfance et de l’adolescence sont là. Ainsi que l’atmosphère des années 40.Privé de titreMartyr fasciste semble un titre peu enviable. Il en allait autrement dans les années 20 en Sicile. La mort de Lillino dans une ruelle sombre de Caltanisseta a fait de lui un héros. Et un lâche assassin de Michele, plutôt communiste. Etablir la vérité dans une société où jouent les pressions politiques semble presque impossible. Les faits sont en outre passablement embrouillés. Et la manière dont Camilleri les raconte respecte leur complexité. Pour une démonstration éclatante.IntermittenceEmbrouilles financières et industrielles au pays de Berlusconi. La routine. Sinon qu’Andrea Camilleri lui insuffle des qualités (?) nouvelles, celles d’un paysage dévasté davantage par les hommes que par la mondialisation. Les pieds dans la boue et le nez empli de sa puanteur, nous voici entraînés par une folie très organisée où les travailleurs sont quantité négligeable. Un roman si immoral qu’il en devient exemplaire. Deux générations s’affrontent avec des conceptions différentes, pour ne pas dire opposées, de la ligne à suivre pour consolider les bénéfices. Cela sent aussi mauvais que c’est réjouissant, l’écrivain et le lecteur en sortent gagnants. Le monde de l’entreprise, c’est beaucoup moins sûr, car il est peint en couleurs très sombres.Un mois avec MontalbanoTrente enquêtes de Montalbano, ce qui justifie, si on en lit une par jour, le mois du titre. Leur brièveté suppose des énigmes simples. Mais il n’y a aucun simplisme dans le comportement des personnages, coupables ou non. Et moins encore dans celui du commissaire. Ses réactions nuancées répondent à son sens personnel de la justice. Ce Maigret sicilien peut aussi bien arrêter un innocent que laisser filer un coupable.La danse de la mouetteAndrea Camilleri a la chance d’être traduit par un écrivain qui recrée sa langue singulière. Bien sûr, les enquêtes de Montalbano doivent tout au romancier sicilien. Et celle-ci, ouverte sur la mort d’une mouette qui danse ses derniers moments, est aussi agitée que savoureuse. Un proche collaborateur a disparu, son retour dans le monde des vivants s’accompagne d’une série de découvertes macabres. Avec truands et politiciens main dans la main. Montalbano est insomniaque. L’âge, probablement. Et un sale pressentiment qui se confirme dans cette enquête, malgré l’observation d’une mouette qui semble danser sur la plage. Mais le commissaire n’est pas un ornithologue amateur à qui ce passe-temps donnerait de la sérénité. Il lit plutôt, dans les mouvements de l’oiseau, la géographie d’une énigme dont la solution se refuse à lui. Et pour cause : la complicité entre les pouvoirs semble solide.Le champ du potierLe commissaire Montalbano cauchemarde : la Mafia a pris le pouvoir et le formateur du nouveau gouvernement, canaille notoire, lui propose d’être son ministre de l’Intérieur. Quand il s’éveille, ce n’est pas mieux. Le cadavre d’un inconnu, découpé en trente morceaux, l’attend sous la pluie. Autant de morceaux que de deniers pour Judas qui a trahi Jésus. Une femme trop belle passe dans le paysage auquel elle donne des couleurs scintillantes. Ou mortelles.L’âge du douteEmile Lannec est le nom porté sur le passeport qui appartenait à un Français retrouvé mort et défiguré dans un port sicilien. C’est aussi le nom du personnage principal des Pitard, de Simenon. L’information est précieuse, Camilleri reconnaissant en quelque sorte sa dette au romancier belge. Elle servira aussi dans l’enquête de Montalbano, par des moyens d’autant plus détournés que ses rêves interviennent avec force dans les moments où il est éveillé.La chasse au trésorMontalbano conduit par son appétit, on s’y est habitué. Mais par un joueur, peut-être un assassin, qui se veut plus malin que lui, c’est moins banal. La confrontation de deux intelligences rivalisant avec des moyens différents est assez réussie. Et, même si on comprend avant le flic sicilien, il reste à faire le chemin dans le détail, là où est le diable. En se régalant d’une traduction respectant les particularités de la langue.Une lame de lumièreLe commissaire Montalbano, approchant d’une maison où il veut interroger deux Algériens, cultivateurs qui n’ont pas des mains de paysans, est surpris par un éclat de lumière dont il comprendra plus tard, trop tard, d’où elle vient. Et qui l’a provoquée, en même temps qu’un enchaînement de faits après lesquels il renoncera à son amour naissant pour la belle Marian, amorçant un retour vers Livia. Une enquête pleine de tourments sentimentaux.Une voix dans l’ombreLe commissaire Montalbano vieillirait-il ? Il se pose la question quand des parties de son corps semblent acquérir une existence autonome. Rassurons-le : la manière dont il conduit une enquête où la Mafia est alliée à la politique et à la finance démontre même qu’il est au meilleur de sa forme comme flic. Capable de résister à toutes les pressions, il n’en fait qu’à sa tête et emprunte des chemins tortueux pour obtenir une sorte de justice. […]

  • Rentrée littéraire : les 10 de «Technikart»
    par Pierre Maury le 16 juillet 2019 à 4 h 39 min

    La couverture aguicheuse de Technikart pour son numéro d'été, légèreté de saison oblige (?), a failli m'en détourner. Peu de liens évidents, en effet, avec la matière qui me préoccupe 365 jours par an (et même un de plus en 2020), la si vaine et si nécessaire littérature. Il n'y a même rien, sur cette affriolante Une, pour annoncer le dossier pourtant copieux dans lequel, en neuf pages, est proposé un choix de dix romans français de la rentrée littéraire - les choix de la rédaction. Ils se veulent, dans l'esprit du mensuel, différents de ceux qui sont faits ailleurs. Ce n'est pas toujours le cas.Mais il y a, et j'apprécie, de l'engagement. D'abord parce que les titres sont classés et numérotés, ce qui suppose un ordre de valeurs assumé comme tel. Ensuite parce que le premier d'entre eux occupe plus du tiers du dossier, ce qui suppose pour le moins un violent coup de cœur traduit par ce traitement privilégié. Il s'agit de Sœur, par Abel Quentin, qui paraît aux Editions de l'Observatoire. Côté littéraro-people, on apprend dans l'article que sa compagne est Claire Berest, elle aussi sélectionnée un peu plus loin. Côté purement littéraire, il s'agit de son premier roman, vers lequel la curiosité me pousse désormais...Ne négligeons pas les autres, et voici donc la liste complète de Technikart.Abel Quentin. Soeur (L'Observatoire)Christophe Tison. Journal de L. (Goutte d'Or)Cécile Coulon. Une bête au paradis (L'Iconoclaste)Aurélien Bellanger. Le continent de la douceur (Gallimard)Blandine Rinkel. Le nom secret des choses (Fayard)Emma Becker. La Maison (Flammarion)Claire Berest. Rien n'est noir (Stock)Abd Al Malik. Méchantes blessures (Plon)Loulou Robert. Je l'aime (Julliard)Laurent Binet. Civilizations (Grasset) […]