JOURNAL D’UN LECTEUR

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

Visitez son blog http://journallecteur.blogspot.com/ pour avoir accès à toutes ses chroniques.

 

  • Roberto Bolaño dans le texte (bien que traduit)
    par Pierre Maury le 7 août 2020 à 3 h 48 min

    Quelque chose va se produire dans les prochains jours. Je te tiendrai au courant. Ça va être une histoire de terreur. Ça va être une histoire policière, un récit de série noire, et d’effroi. Mais ça n’en aura pas l’air. Il n’y a pas de règles. (« Dites à cet idiot d’Arnold Bennet que toutes les règles de construction ne restent valides que pour les romans qui sont des copies d’autres romans. ») Il ne faut pas s’étonner que la chambre de l’auteur soit couverte d’affiches allusives. Nu, il tourne en rond au milieu en contemplant les murs effrités, sur lesquels on voit des signes, des dessins nerveux, des phrases hors contexte. Il ne faut pas s’étonner que l’auteur se promène nu au milieu de sa chambre. Les affiches effacées s’ouvrent comme les mots qu’il rassemble dans sa tête. Écrire de la poésie n’a pas de sens, les vieux parlent d’une nouvelle guerre et parfois le rêve récurrent revient. Dans tout poème il manque un personnage qui guette le lecteur. La violence est comme la poésie, elle ne se corrige pas. Tu ne peux pas changer la trajectoire d’un couteau ni l’image d’un soir qui tombe à jamais imparfait. Celle qui cligne des frontières s’appelle Destin mais moi je l’appelle Petite fille Folle. Celle qui court très vite sur les lignes de ma main s’appelle Destruction mais moi je l’appelle Petite fille Silencieuse. Le paradis, par moments, apparaît dans la conception générale du kaléidoscope. Le kaléidoscope se meut avec la sérénité et l’ennui des jours. Pour elle, finalement, il n’y a pas eu d’enfer. Elle a juste évité de vivre ici. Les solutions simples guident nos actes. L’éducation sentimentale n’a qu’une devise : ne pas souffrir. Ce qui s’écarte peut être appelé désert, rocher à apparence humaine, le penseur tectonique. Mieux vaut apprendre à lire qu’apprendre à mourir. Lire c’est apprendre à mourir, mais c’est aussi apprendre à être heureux, à être courageux. Philip K. Dick est mort et nous n’avons plus besoin que du strict minimum. On ne finit jamais de lire, même si les livres s’achèvent, de la même manière qu’on ne finit jamais de vivre, même si la mort est un fait certain. Le poème qui est le fidèle reflet de ce que l’on veut exprimer est presque une chimère. La poésie entre dans le rêve comme un plongeur mort dans l’œil de Dieu. Il importe peu aux vrais poètes qu’on les observe quand ils écrivent Quand ils font parler les oiseaux des tropiques dans leurs journaux ou leurs épîtres, allongés à l’ombre d’un saule attendant que passe une camionnette sur la route. Les vrais poètes ont l’air de figurants de vieux films. Tout est possible. Ça, tout poète devrait le savoir. Un poète latino-américain qui lorsque vient la nuit se jette sur sa paillasse et fait Un rêve merveilleux qui traverse pays et années Un rêve merveilleux qui traverse maladies et absences. Son Chili son arc-en-ciel immobile comme poumon de temps verbaux obscurs. Le Chili est un couloir long et étroit Sans issue apparente. Les nouvelles disent que Sophie Podolski kaputt en Belgique. Une fille qui écrivait des dragons totalement pourrie dans une niche funéraire de Bruxelles… Une fille belge qui écrivait comme une étoile… « Elle aurait vingt-sept ans aujourd’hui, comme moi »… C’est à cela que tout se réduit : mendier et avoir de la mémoire. Et marcher sous les éclairs dans une rue aux maisons vides. Le crépuscule arrive avec des nuages noirs, il flotte un ghetto appelé Bénarès, des centaines de gériatres descendent des fleurs. Dans la nuit les désespérés se reconnaissent et s’étreignent. Le mystère commence à la fin apparente de tous les chemins. La passion est géométrie qui tombe dans l’abîme, observée du fond de l’abîme. C’est drôle ; dans la pièce, en plus du reflet qui absorbe tout (et de là le trou immaculé), il y a des voix d’enfants, des questions qui semblent venir de très loin. Cette enfant ne dort plus : son insomnie est un oiseau blanc qui douloureusement s’écrase contre les fenêtres. Errer des jours et des jours. La douce compagnie des tables voisines dans le café. Une femme désirée, partager un regard, une phrase ou une mélodie. Se donner de l’importance devant un miroir. Un poète mineur disparaît pendant qu’il attend un visa pour le Nouveau Monde. Un poète mineur disparaît sans laisser de traces alors qu’il désespère échoué dans une ville quelconque de la Méditerranée française. Il n’y a pas d’enquête. Il n’y a pas de cadavre. La Rambla est déserte, seuls quelques vieux assis sur les bancs lisent le journal. À l’autre bout les silhouettes de deux policiers commencent leur parcours. La ville de la sagesse. La ville du bon sens. C’est comme ça que ses habitants appellent Barcelone. À Masnuy-Saint-Jean, ils voient des vaches. Des arbres. Des champs en jachère. Un hangar en tôle. Des maisons de trois étages. Padilla avait cinq ans à la mort de sa mère, et douze à celle de son frère aîné. À treize ans, il décida de devenir artiste. Il pensa d’abord que son affaire était le théâtre et le cinéma. Puis il lut Rimbaud et Leopoldo María Panero et voulut être poète en plus d’acteur. La vie, d’après Padilla, même s’il s’ennuyait souverainement à corriger des romans plus faux qu’un billet de trois mille pesetas, était toujours aussi étrange et pleine d’offrandes mystérieuses. La disparition d’Arcimboldi était-elle liée aux écrivains barbares ? Il ne le savait pas mais il continuerait à enquêter. Une semaine plus tard, López Azcárate s’est pendu à un arbre et la nouvelle a couru dans la faculté comme un animal rapide et terrifié. Cela faisait cinq ans que Malone avait abandonné cette zone sombre où habitent les légendes et maintenant, en réalité, il n’intéressait plus grand monde, même si les fans n’avaient pas oublié son nom. De chaque côté, on traîne des divorces, de nouvelles maladies, des frustrations. Quand un homme dit qu’il a le temps il est fichu (et alors ça n’a plus d’importance qu’il ait ou non du temps) et on peut faire ce qu’on veut de lui. Nous sommes tous impliqués dans cet enfer… La garce conduisait à toute vitesse. On avait eu beaucoup de chance et ce n’était pas nécessaire d’aller aussi vite. La police guettait les mouvements des braqueurs du Banco Hispano Americano et ne savait peut-être encore rien de l’assassinat de la vieille. La dernière cachette se trouvait au plafond… Cette histoire est très simple mais elle aurait pu être très compliquée. Et aussi : c’est une histoire inachevée, parce que ce genre d’histoires n’a pas de fin. Il fait nuit à Paris et un journaliste nord-américain est en train de dormir. Dieu lui a mis bien profond au diable. C’était ça, la culture de notre époque : Morrison et les autres cardiaques. Et Joyce. C’était difficile de penser à deux histoires plus opposées. La merde et la science-fiction. La littérature, comprise de cette manière extraordinaire, outre que c’était stupide ou tendrement ignorant, si on la considère de façon compatissante, était le fait de n’assumer aucun rôle. Et on ne peut pas vivre comme ça. Nostradamus Bolaño est arrivé à Mexico comme le Christ d’Ensor à Bruxelles. Ah, soleil, comme tu me manques a dit Roberto Bolaño. Roberto Bolaño se promenait avec une gringa très tranquille, vous parliez d’une liaison quand le soleil disparut comme une mofette. Tout ce qui précède se déroula peut-être ainsi. Peut-être pas.   Tout ce qui précède… est un montage de fragments extraits des deux premiers volumes des Œuvres complètes de Roberto Bolaño, traduites par Robert Amutio et Jean-Marie Saint-Lu. Un article plus classique (et un peu plus bref) paraît ce samedi 8 août dans Le Soir.

  • Gilles Lapouge, la fin d'un aventurier
    par Pierre Maury le 31 juillet 2020 à 18 h 17 min

    Il avait 97 ans et avait vécu plusieurs vies, en Europe et en Amérique du Sud. Le Brésil avait été sa terre d'adoption, une adoption doublement choisie, par lui et par le pays - Gilles Lapouge a longtemps travaillé pour un journal brésilien et il parlait de cette terre, des gens qui y sont, comme de chez lui. Nous nous sommes croisés de loin en loin, la première fois que je l'ai vu c'était pourtant à la télévision, car il avait travaillé avec Bernard Pivot avant Apostrophes. La dernière fois, je l'avais croisé au Festival Étonnants Voyageurs, dans les couloirs - nous devions nous retrouver à un dîner d'Albin Michel, où il n'était pas venu. Dommage. Chez lui, entre-temps, il m'avait ouvert, pour un entretien (dont j'ai malheureusement perdu la trace mais pas le souvenir), ses rêves et sa mémoire. Gilles Lapouge était un homme admirable et adorable. Voici ce que je retrouve des articles que je lui ai consacré.Photo Jérôme GarroLes pirates (2001)Peut-être y a-t-il, dans la littérature consacrée à la piraterie, deux grands classiques, celui de Daniel Defoe et celui-ci, que Gilles Lapouge publia en 1987 avec un sous-titre en forme de nomenclature : « Forbans, flibustiers, boucaniers et autres gueux de mer ». Lapouge cherche à écrire autrement l’histoire de ce qu’il appelle un délire. Une poésie de l’action où l’action n’est pas la seule chose qui importe – quand les prédécesseurs de Lapouge s’étaient bien gardés d’en sortir – au regard d’une rupture avec le monde, d’une utopie : Si les pirates travaillent, c’est en vue de gagner leur vie sans travailler, écrit-il. Leurs aventures seraient donc une quête du paradis terrestre, où tout est donné sans effort, où il suffit d’accepter quelques contraintes divines pour vivre heureux. Cela implique l’abandon de toute autre loi humaine, à moins de les écrire soi-même. La violence, la sauvagerie, en prennent une tout autre signification puisque même l’appât du gain, les rapines en tout genre tendent vers ce but ultime. Et courent à l’échec. Mais quelle belle histoire !En étrange pays (2005)Gilles Lapouge rassemble des chroniques qui n’avaient pas été écrites dans l’intention d’être groupées. Pourtant, elles font un vrai livre. C’est le propre d’un écrivain : la cohérence est dans sa démarche. L’étrange pays de l’auteur est de sa propre invention. Les sujets les plus inattendus y cohabitent. Le paysage se colore de teintes merveilleuses. Attentif aux hommes et à la nature, Lapouge place ses sujets sur le même pied. Parce qu’il leur attribue les mêmes vertus d’éveil. Le Brésil, sa terre d’élection, n’est pas absent de ce florilège. Mais les échappées ouvrent largement l’horizon. Et on ne se lasse pas de le parcourir en compagnie d’un guide averti, capable de nous faire découvrir la poésie qui se cache en toutes choses.Le bois des amoureux (2006)Il y a ici des paragraphes, voire des pages entières, qui mériteraient d’être citées pour le seul plaisir, immense, de les copier. Des descriptions qui n’en sont pas, parce qu’elles ne rendent pas vraiment compte des couleurs, des formes, des sons ou des odeurs – mais elles saisissent d’infimes vibrations dans des accolades verbales inédites. Des dialogues qui ne ressemblent à rien, où le sens des mots est très secondaire mais où les silences ponctuant d’étranges musiques sont tout. Gilles Lapouge, écrivain aventureux qui s’est intéressé aux pirates ou au Brésil, n’a pas toujours besoin des lointains pour ouvrir l’horizon. Il lui suffit de poser : « Il ne faisait pas plus de raffut qu’un souvenir. » Ou : « Le temps était comme une pomme. » Ou encore : « Le derrière du cheval fumait car, en général, les derrières de cheval fument en automne. » Et d’inscrire cela dans une géographie où se rencontrent un professeur et un soldat, après la première Guerre mondiale. Les chemins tracés sur des cartes oubliées deviennent alors plus vrais que ceux auxquels travaille le cantonnier du village et peuvent même permettre à deux armées de se croiser sans se voir. Tels sont les secrets des paysages qu’ils reprennent vie seulement dans le souvenir. C’est-à-dire dans un entre-deux flou sur la réalité duquel on s’interroge. Comme s’interrogent longtemps la plupart des habitants du village après que le professeur Judrin a prétendu avoir parlé à un soldat qui errait à la recherche de travail. La ferme où il l’a envoyé était à deux cents mètres, et personne ne l’a vu. Pendant six ans, le mystérieux visiteur occupe tous les esprits (existe-t-il ailleurs que dans l’imagination du professeur ?) et procure au facteur, le seul à entrer dans toutes les maisons et à y recueillir des indices qu’il invente au besoin, une importance inédite. Six ans plus tard, l’inconnu arrive à la ferme avec le naturel de celui qui vient d’obtenir le renseignement. Ce qu’il a fait pendant ce temps ? Personne n’en saura jamais rien. Julien, qui restera et qu’on apprendra à connaître, cultive l’esquive comme une politesse. Et adore raconter si sérieusement des histoires invraisemblables que leur authenticité n’est pas toujours mise en doute. Surtout par les enfants – parmi lesquels le narrateur. Le bois des amoureux est une suite de bonheurs anodins. La méchanceté s’y égare à force de bonne volonté et faute de nourriture pour la haine. Les travaux et les jours y ont le charme d’un été à la campagne, même quand c’est l’hiver et qu’il gèle à pierre fendre. Le romancier se livre, en toute bonne foi, à un travail de travestissement où les morts ne meurent pas, ou pas tout de suite, parce qu’apprendre la nouvelle serait trop cruel. Après tout, ces bonheurs ne sont peut-être pas si anodins. Ils s’épinglent sur la mémoire en miroitant comme les ailes de papillons exotiques. Finalement, Gilles Lapouge devait avoir besoin de faire le détour par les lointains pour mieux revenir chez lui.

  • Encore des premiers romans à venir
    par Pierre Maury le 31 juillet 2020 à 5 h 50 min

    Plus que trois semaines, et on y sera, dans cette rentrée littéraire qui, petit à petit, dévoile ses favoris, au moins en ce qui concerne les premiers romans. En voici encore quatre, dont deux ont déjà été cités dans ce blog pour cause de sélection en vue de l'un ou l'autre prix littéraire, choisis cette fois par Cultura qui a annoncé ses Talents 2020 - pas seulement en littérature, d'ailleurs, mais aussi pour la bande dessinée et la jeunesse (deux secteurs que je laisse à d'autres, mieux armés que moi, le soin de commenter s'il y a lieu).Donc, disais-je, deux de ces quatre premiers romans ont déjà suscité l'attention d'autres lecteurs. Ce sont ceux d'Olivier Mak-Bouchard et de Laurent Petitmangin. Et, tiens, cette liste-ci ne retient qu'une femme isolée à côté de trois hommes - et même quatre puisqu'un des titres est écrit, comme on dit, à quatre mains (expression pérennisée par les sœurs Groult, merci à elles).Je ne vous fais pas patienter davantage, voici les ouvrages retenus - il n'y a pas de prix à venir, seulement, mais ce n'est pas rien, une surexposition sur le site et dans les boutiques de l'enseigne.Ludovic Manchette et Christian Niemec. Alabama 1963 (Cherche midi)Olivier Mak-Bouchard. Le dit du mistral (Le Tripode)Céline Spierer. Le fil rompu (Héloïse d'Ormesson)Laurent Petitmangin. Ce qu'il faut de nuit (La Manufacture de livres)

  • « Le Monde » sélectionne pour la rentrée
    par Pierre Maury le 23 juillet 2020 à 12 h 23 min

    Encore et déjà, on parle de prix littéraire. Comment y échapper quand Le Monde publie sa très attendue sélection 2020 de son propre prix littéraire, devenu une institution dès sa création – en 2013, c’était hier…Trois romanciers font de la résistance dans une liste largement dominée par les femmes. On note leur nom en remarquant qu’ils n’ont rien de nouveau : Simon Liberati, Éric Reinhardt (dont l’ancien feuilletoniste du Monde des Livres, Claro, n’apprécie guère le nouveau roman) et Jean Rolin.Chez les romancières, on trouve des noms moins habituels, et pour cause. Trois d’entre elles font leurs premiers pas dans la fiction : Fatima Daas, Francesca Serra et Maud Simonnot (déjà repérée sur le terrain biographique).Pourtant, la page qui annonce cette sélection promet de retrouver « le » lauréat dans le supplément livres du journal daté du jeudi 10 septembre. Les habitudes sont décidément parfois des ornières dont il est difficile de sortir…Bref, voici les dix ouvrages retenus.Isabelle Carré. Du côté des Indiens (Grasset)Sarah Chiche. Saturne(Seuil)Fatima Daas. La petite dernière (Noir sur blanc, Notabilia)Simon Liberati. Les démons (Stock)Éric Reinhardt. Comédies françaises (Galimard)Jean Rolin. Le pont de Bezons (P.O.L)Laurine Roux. Le sanctuaire (Le Sonneur)Francesca Serra. Elle a menti pour les ailes (Anne Carrière)Florence Seyvos. Une bête aux aguets (L’Olivier)Maud Simonnot. L’enfant céleste (L’Observatoire)

  • Le bal des débutants et débutantes
    par Pierre Maury le 18 juillet 2020 à 4 h 20 min

    Et on continue à piocher allègrement dans les premiers romans à paraître à la rentrée ! Hier, c’est le Prix Première Plume, émanation des librairies Furet du Nord/Decitre, qui a donné sa sélection – resserrée : quatre titres seulement. Parmi eux, il en est un qui fait carton plein puisqu’il est aussi retenu pour les deux autres prix dédiés aux premiers romans (Stanislas et Envoyé par La Poste) : Mauvaises herbes, de Dima Abdallah. Un « must » de la rentrée ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non… Mais on ne pourra pas parler de coïncidence si cela arrive.Plusieurs autres ouvrages, dans cette catégorie, se retrouvent à l’intersection de deux sélections. J’ai déjà cité, à l’occasion de la liste fournie par le Prix Envoyé par La Poste, les romans de Dany Héricourt et Vinca Van Eecke. Il s’y ajoute maintenant celui d’Olivier Mak-Bouchard puisqu’après son choix par le jury du Prix Stanislas, il se trouve aussi retenu par celui du Prix Première Plume, dont voici la sélection complète, dans laquelle deux ouvrages n’avaient pas encore mis en lumière.Dima Abdallah. Mauvaises herbes (Sabine Wespieser)Mireille Gagné. Le lièvre d’Amérique (La Peuplade)Olivier Mak-Bouchard. Le Dit du mistral (Le Tripode)Marie-Ève Thuot. La trajectoire des confettis (Le Sous-sol)

  • Une découverte par jour
    par Pierre Maury le 14 juillet 2020 à 4 h 33 min

    Et dire que certaines personnes, si, si, j’en connais, s’ennuient, confinement ou pas ! Alors que je dois me contraindre à fermer les yeux et les oreilles sur un tas de choses qui m’intéresseraient si j’y allais voir de plus près, mais qui m’interdiraient d’écrire, par exemple mais pas par hasard, l’article sur Joseph Kessel que j’ai promis de donner au journal tout à l’heure – et qui sera le piètre résumé, en 4 385 signes, des impressions accumulées pendant la lecture de 1 500 pages en une petite semaine.Mais je ne parviens pas à me couper totalement des élans de curiosité qui me saisissent devant des découvertes de hasard – il n’y a pas de hasard, certes, et cela n’arriverait pas si j’abandonnais la fâcheuse et riche habitude de fouiner dans les bibliothèques au milieu des livres anciens.Loin de toute polémique, archive.org fait entrer actuellement dans ses collections accessibles à tous un nombre considérable d’ouvrages (dont plusieurs dizaines chaque jour en français) de la Public Library of India, et je me délecte d’ouvrir brièvement les œuvres complètes de Diderot ou de Marmontel, des récits de voyage en Russie ou à la Mer Morte, les Mémoires de Saint-Simon, etc.De temps à autre, un volume – ou plus souvent un ensemble de volumes – requiert une attention plus soutenue, comme cette vingtaine (actuellement) d’ouvrages attribués à feu M. de Bachaumont, sobrement intitulés Mémoires secrets pour servir à l’Histoire de la République des Lettres en France, depuis MDCCLXII jusqu’à nos jours, ou Journal d’un observateur, contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle ; les relations des assemblées littéraires ; les notices des livres nouveaux, clandestins, prohibés ; les pièces fugitives, rares ou manuscrites, en prose ou en vers ; les vaudevilles sur la Cour ; les anecdotes & bons mots ; les éloges des savans, des artistes, des hommes de lettres morts, &c. &c. &c.Je ne sais pas vous mais, moi, ça m’excite terriblement, de tomber sur ce genre de témoignage de première main, d’où le filtre du temps, si trompeur (j’y reviendrai un de ces jours), est absent.Je ne savais rien de ce Bachaumont. Renseignements pris, il est pourtant loin d’être un inconnu – mais ma culture littéraire est pleine de trous, hélas ! Je m’en console comme je peux en me disant que je n’ai pas lu tous les livres et que la chair n’est donc pas triste.L’exemplaire du premier volume (publié à Londres chez John Adamsohn en 1777) numérisé en Inde est un peu mangé par les vers. Gallica a effectué un travail de meilleure qualité sur des exemplaires en bon état qui, en outre, semblent fournir une collection plus complète. C’est donc dans cette direction que je passerais la journée (au moins) si Joseph Kessel n’était en train de me tirer par le pied gauche pour me rappeler que je dois m’occuper de lui.Un instant quand même, Jef, si tu veux bien.Car je ne voudrais pas vous laisser sur la promesse d’une lecture formidable sans offrir au moins une mise en bouche. D’autant que ça démarre très fort, le 1er janvier 1762.Les Chevaux & les Ânes, ou Étrennes aux Sots. Tel est le titre d’une espèce d’épître de 200 vers environ, qu’on attribue à M. de Voltaire, & par laquelle il ouvre l’année littéraire. C’est une satyre dure & pesante contre quelques auteurs, dont celui-là croit avoir sujet de se plaindre, & contre M. Crevier[1]particulièrement. Elle n’est point assez piquante pour faire plaisir au commun des lecteurs, qui ne se passionnent pas à un certain degré pour les diverses querelles du philosophe de Ferney.Et il y en a, si je crois Wikipédia sans vérifier plus loin, 36 volumes ! C’est mieux qu’une promesse, c’est un banquet ! [1]M. Crevier est Professeur de l’Université & auteur d’une histoire de ce Corps, dans laquelle il a inséré des personnalités odieuses contre M. de Voltaire, & l’attaque sur son irréligion.

  • Envoyez vos manuscrits (mais pas tout de suite)
    par Pierre Maury le 13 juillet 2020 à 2 h 56 min

    Après le Prix Stanislas, le Prix Envoyé par la Poste a choisi ses premiers romans de la rentrée – pas entre tous, la condition nécessaire à la participation étant contenue dans l’intitulé. Comme quoi, malgré ce que disent des esprits chagrins contre les affirmations desquels il faut bien répéter quelques évidences, les comités de lecture lisent, les réseaux ne sont pas indispensables, le copinage non plus, il vaut mieux avoir du talent, etc.Certes, plusieurs maisons d’édition ont, ces temps-ci, un rapport compliqué avec les manuscrits envoyés spontanément. Certaines se sont même fendues d’un avertissement sur leur site, déconseillant de leur adresser, pour l’instant du moins, les textes sur lesquels vous avez travaillé des années et en lesquels vous voyez un chef-d’œuvre – d’ailleurs votre sœur vous l’a dit, ou votre époux, ou votre meilleur ami, ou la libraire du quartier…Livres Hebdo n’a trouvé, dans la rentrée littéraire française à venir, que 65 premiers romans – ils étaient 82 en 2019. La décrue est sensible (en littérature étrangère aussi), mais à quelque chose malheur (si c’est un malheur) est bon : il sera peut-être plus facile de se faire une place au soleil.Les six premiers romans sélectionnés pour le Prix Envoyé par la Poste ont déjà une chance supplémentaire d’y parvenir. Et même une double chance pour la moitié d’entre eux (écrits par des femmes : Dima Abdallah, Dany Héricourt et Vinca Van Eecke), déjà retenus par le Prix Stanislas. Voici donc cette sélection.Dima Abdallah. Mauvaises herbes (Sabine Wespieser)Laure Gouraige. La fille du père (P.O.L)Dany Héricourt. La cuillère (Liana Levi)Hugo Lindenberg. Un jour ce sera vide (Bourgois)Nicolas Rodier. Sale bourge (Flammarion)Vinca Van Eecke. Des kilomètres à la ronde (Seuil)

  • Abir Mukherjee, Prix Le Point du Polar européen
    par Pierre Maury le 9 juillet 2020 à 3 h 40 min

    Le capitaine Sam Wyndham a traversé le pire de la Grande Guerre, a vu mourir autour de lui la plupart de ses camarades. Son demi-frère a disparu à Cambrai. La grippe espagnole a emporté sa femme. Plus rien ne le retient en Angleterre, même pas son poste à Scotland Yard, qui devient même un atout en faveur de sa nomination à Calcutta. Il prend ses fonctions dans la police impériale en 1919. Il y retrouve les compatriotes d’hommes qu’il a vu combattre et périr en braves à Ypres en 1915. Dans un contexte très différent : « Aujourd’hui, ici à Calcutta, la façon dont nous traitons leurs semblables dans leur propre pays me trouble. »Un policier « indigène » est son adjoint. Banerjee est allé en pension et à l’université en Angleterre. Son choix d’entrer dans la police, au service des Britanniques, n’est pas apprécié par son père qui soutient la lutte pour l’indépendance. Mais le jeune homme a réfléchi à la question et il a des arguments à faire valoir quand Wyndham, désireux de comprendre, l’interroge à ce sujet : « Je crois qu’un jour nous pourrons effectivement obtenir notre indépendance. Si vous partez, monsieur, nous aurons besoin de compétences pour occuper les postes que vous laisserez vacants. C’est aussi valable pour faire respecter la loi que pour le reste. »Wyndham est plein de bonne volonté. Les préjugés raciaux des colons ne l’encombrent pas. Ceux qui résident en Inde depuis des années et qui, bien entendu, croient y avoir tout compris, le prennent pour un naïf que le temps ramènera au bon sens. « Je crois comprendre que vous êtes nouveau à Calcutta », lui dit-on souvent, dans des formulations diverses. Une manière assez sèche de le renvoyer à son inexpérience du pays.D’ailleurs, puisqu’il y a quand même une affaire criminelle dans L’attaque du Calcutta-Darjeeling, d’Abir Mukherjee (traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle), seul ou presque, Wyndham doute de la culpabilité d’un opposant aux Britanniques dans le meurtre d’un haut fonctionnaire. Ce coupable arrange tout le monde, pourquoi chercher plus loin ? Il prétend avoir été gagné à la non-violence prônée par Gandhi ? Un pur mensonge, bien sûr !Mais le Britannique a été assassiné près d’un bordel, l’attaque d’un train qui suivi n’a peut-être aucun rapport avec les actes supposés du révolutionnaire indien, et Wyndham, avec l’aide précieuse bien que parfois ironique de Banerjee, n’entend pas se contenter de fausses évidences. Ce qui met encore davantage en lumière le propos essentiel du romancier : démontrer brillamment l’injustice qui préside à la domination britannique.

  • Elizabeth Jane Howard, un dramaturge et ses personnages vivants
    par Pierre Maury le 29 juin 2020 à 3 h 03 min

    Un brillant attelage constitué de quatre personnages très différents les uns des autres conduit le roman d’Elizabeth Jane Howard, Une saison à Hydra. Il infléchissent chacun à leur tour, dans un ordre variable, la direction d’un récit qui mène de Londres à Athènes en passant par New York et Hydra. La transition entre eux se fait avec un pas de côté qui est aussi un léger recul pour réécrire la fin du chapitre précédent. Si bien que le roman avance par glissades et entraîne sans heurt sur un étonnant parcours. Celui-ci commence en demi-teinte, et on se demande, dans les premières pages, comment on pourra s’enthousiasmer pour une écriture parfaitement classique où rien dans la forme ne semble fait pour surprendre. Mais, en pénétrant dans les pensées des protagonistes, dont la plupart s’expriment à la première personne, l’intérêt grandit.Seuls les chapitres consacrés à Emmanuel Joyce, le dramaturge britannique de 61 ans qui est le pivot du petit groupe, sont écrits à la troisième personne. Pour, probablement, marquer une distance avec l’auteur à succès qui souffre dans sa vie privée et bénéficie dans son travail d’une double personnalité : « l’avantage c’est qu’il pouvait débattre avec lui-même. »Son épouse Lillian est une femme déchirée qui peine à trouver la sérénité. De santé fragile, elle a perdu sa fille Sarah à deux ans. Blessée par les infidélités de son mari, elle voudrait lui trouver une secrétaire qui ne serait pas amoureuse de lui, et dont il userait pour une liaison jetable. Gloria, qui vient d’être congédiée, a même fait une tentative de suicide. Lillian espère qu’il n’en ira pas de même avec Alberta, la nouvelle qu’elle a recrutée.Dix-neuf ans, aucune expérience professionnelle ni sentimentale, Alberta reste très liée à son oncle et à son père pasteur. Elle leur écrit souvent et la plupart de ses impressions, au cours du livre, sont transcrites dans les lettres envoyées aux étapes au cours desquelles sa vie ne cesse de basculer.Le quatrième personnage n’est pas le moindre : Jimmy, manager attentif à simplifier la vie d’Emmanuel, veille aussi sur l’humeur de Lillian et, désormais, sur l’apprentissage d’Alberta dont le statut évolue rapidement de secrétaire à premier rôle d’une pièce qui doit être montée à New York. Jimmy est le ciment du groupe.Mais le ciment est devenu fragile. Jimmy envisage une vie privée, ce qu’il n’a jamais connu dans son existence. Au même moment, Emmanuel sent naître et croître une attirance pour Alberta. Et Lillian voit venir le danger…D’Elizabeth Jane Howard, née en 1923 et morte en 2014, Sybille Bedford dit très justement dans son introduction qu’elle « réussit à nous faire voir ce qu’elle veut, d’une chèvre à une table dressée pour le dîner au bord de la mer, de l’expression d’un visage à un cendrier le matin. »

  • 1821, l’esclavage…
    par Pierre Maury le 28 juin 2020 à 4 h 52 min

    Il faut s’attendre à des surprises quand on fouine dans les vieux journaux. Je lisais (non, je ne vous dirai pas pourquoi, admettons que j’en avais envie) Le Constitutionnel du 14 janvier 1822 quand je suis tombé sur ceci, qui n’a pas besoin de commentaires – sinon ceux que chacun fera en son for intérieur.Une lettre de Fernambouc, du 9 juin de l’année dernière, donne une nouvelle preuve de l’activité et de la cruauté avec lesquelles les états étrangers continuent la traite des nègres. Plusieurs bâtimens négriers y sont arrivés, et il y a tant d’esclaves dans la ville, qu’un de ces navires, ne trouvant pas de débouché, a été obligé de partir pour Maranham. La mortalité parmi ces esclaves a été ruineuse pendant la traversée de la côte d’Afrique[1]. L’un d’eux, revenant d’Angola, a perdu 180 esclaves sur 485 qui étaient à bord, et un autre à peu près le même nombre, sur 380.(Times). [1] Le dernier numéro du Journal des Voyages, rédigé par M. Verneur, et dont il paraît un cahier tous les mois chez Arthus-Bertrand, rue Hautefeuille, n° 23, contient, entr’autres ouvrages intéressans, un Mémoire extrêmement curieux sur la traite des noirs. Ce Mémoire, fait d’après les renseignemens les plus exacts fournis par la société africaine, est digne de l’attention de tous les amis de l’humanité, et mérite d’être consulté par les législateurs de tous les pays.