JOURNAL D’UN LECTEUR

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

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  • François Vallejo, la mémoire égarée de la guerre froide
    par Pierre Maury le 19 septembre 2019 à 3 h 03 min

    A la fin des années 70, Jeff Valdera avait seize ans et, pour la dernière fois, avait pris la direction de Davos où il accompagnait souvent sa tante Judith à l’hôtel Waldheim. Elle avait des vues sur le propriétaire, Johann Meili, tandis que Jeff se remettait difficilement de l’éblouissement provoqué, dans le train de nuit qu’ils avaient pris, par une jeune Suissesse lui ayant offert une vue sur ses seins nus puis sur sa vulve. Une grande première, un souvenir inoubliable…C’est en tout cas l’image qui lui revient quand, beaucoup plus tard, il reçoit une carte postale, d’un côté une photo de l’hôtel Waldheim, de l’autre une phrase non signée, fautes comprises : « Ça vous rappel queqchose ? » Oui : les seins, la vulve, l’excitation plutôt que le temps passé dans le lieu qui donne son titre au roman de François Vallejo : Hôtel Waldheim.Il y a là une énigme déclinée sur plusieurs niveaux, comme on le dirait d’un jeu où il faut trouver une clé pour gravir les échelons de la difficulté. Premier niveau : qui est l’expéditeur de cette carte postale ? La réponse arrivera toute seule ou presque, au troisième envoi, signé : F. Steigl. Ce n’est pas encore suffisant pour savoir qu’il s’agit d’une expéditrice, mais cela viendra.Entre-temps, d’autres souvenirs sont remontés à la surface et l’on commence à se faire une idée de ce que fut la villégiature de cet été. De longues conversations sur Thomas Mann, après lectures imposées (mais le devoir avait été agréable) par une résidente incapable d’imaginer que l’on peut séjourner à Davos sans avoir lu La Montagne magique. Des parties d’échecs et de go, des échanges avec un directeur sensible à la jeunesse de Jeff, de longues promenades dans les environs…A ce moment, l’essentiel reste obscur, et pour cause : Frieda Steigl, enfin rencontrée et enfin caractérisée par son genre féminin, veut savoir tout ce qui s’est passé cette année-là dans l’hôtel, quel rôle Jeff a joué dans une partie dont il semble n’avoir pas eu la moindre conscience, et pourquoi le père de Frieda, Friedrich, a ensuite disparu – Friedrich qui se trouvait bien à l’hôtel au même moment, mais dont Jeff, apparemment, ne se souvient pas.L’écheveau de la mémoire est très emmêlé et y retrouver quelque chose est un travail de longue haleine – en même temps que le véritable sujet du roman. En un sens, peu importe qu’il se déroule, au moins pour l’époque dont il faut reconstituer la trame, sur fond de guerre froide. Non que ce soit totalement indifférent : John Le Carré semble être passé lui aussi par l’hôtel Waldheim (le lecteur a le droit de tout imaginer) pour y placer quelques-uns des pions qu’il manipule avec tant d’habileté dans les livres placés dans le même contexte.Si l’on songe à John Le Carré, c’est que François Vallejo aurait pu revendiquer l’occupation du même terrain. C’est dire le respect inspiré par un roman passionnant. […]

  • Baudelaire, Olivier Rolin et Alain Finkielkraut
    par Pierre Maury le 18 septembre 2019 à 3 h 50 min

    Il est de ces télescopages sur lesquels on s’arrête brièvement, alors qu’on devrait peut-être en chercher le sens – mais la vie n’a pas le temps, alors on continue, quitte à se dire plus tard : zut ! j’aurais dû creuser…Ne creusons pas trop, ce serait donner à une coïncidence une valeur qu’elle n’a peut-être pas. Mais quand même…Hier soir, je commençais Extérieur monde, d’Olivier Rolin. J’y croise un vers de Baudelaire :Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savaisCe matin, plongé dans un entretien avec Alain Finkielkraut publié dans L’Obs, voici que le bégaiement gagne ma lecture, puisque j’y trouve :Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !Étonnant, non ?Baudelaire est assez riche pour se trouver à l’intersection des univers d’auteurs qui ont assez peu de choses en commun. Rolin erre, Finkielkraut pense – je simplifie à l’excès, je sais.Pour rassurer un peu sur l’ordre des choses qui ne s’en trouvera pas complètement ébranlé, chacun des deux tire quand même ce vers de son côté.Olivier Rolin cite ce vers en hommage aux apparitions féminines qui fixent une partie de son ambition littéraire : « Tenter de ressusciter ces grâces aperçues, ces émotions vite évanouies, trouver les quelques traits qui les feront émerger, vivantes de la vie des mots, de la grande cave d’ombre du passé, est une gageure qui n’est pas indigne d’un écrivain. »Alain Finkielkraut l’utilise pour servir sa vision d’un monde en cours de changement (changement qui, dans son esprit, n’est certes pas toujours pour le meilleur) : « Aujourd’hui, c’est impossible : le poète en serait pour ses frais, la passante aurait les yeux rivés sur son écran. »On en pensera ce qu’on veut (je n’en pense pas moins). Ou (et ?) on relira ce poème des Fleurs du mal.À une passanteLa rue assourdissante autour de moi hurlait. Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une femme passa, d’une main fastueuse Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ; Agile et noble, avec sa jambe de statue. Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan, La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté Dont le regard m’a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! […]

  • László Krasznahorkai, l’art et la manière
    par Pierre Maury le 16 septembre 2019 à 3 h 54 min

    Les 17 chapitres de Seiobo est descendue sur terre sont numérotés de 1 à 2584, on voit qu’il en manque et László Krasznahorkai aurait pu donner à son roman une dimension beaucoup plus impressionnante. L’écrivain hongrois, célébré dans le monde entier mais encore trop peu connu des lecteurs francophones bien qu’il soit un possible futur Nobel de littérature et que plusieurs éditeurs s’emploient à le faire lire, plonge dans les mystères de la création artistique à différentes époques et dans des pays variés.Chaque chapitre est consacré à une œuvre d’art, à sa conception ou à sa perception, à moins que ce soit ce qu’elle est par elle-même, une sorte d’évidence qui ne s’explique pas, ainsi que le prouve l’Alhambra : « l’Alhambra ne nous apprend pas que nous ne savons rien de l’Alhambra, qu’il ne sait rien de ce non-savoir, puisque le non-savoir n’existe pas. Ne pas savoir quelque chose est un processus complexe, dont l’histoire se déroule dans l’ombre de la vérité. La vérité existe. Puisque l’Alhambra existe. Il est la vérité. »Du Japon à l’Italie, de la France à la Grèce, les hommes font l’expérience de la confrontation avec cette chose indicible qu’on nomme souvent, faute de mieux, beauté. Ainsi que le fait David Foenkinos dans son récent Vers la beauté où il place son personnage principal, Antoine Duris, provisoire gardien de musée, face à une toile de Modigliani. László Krasznahorkai, dans des pages proches par la situation mais éloignées par la manière, pose aussi un gardien de salle, au Louvre, devant son œuvre de prédilection, la Vénus de Milo. Mais il ne se fait pas d’illusion sur la relation qu’il entretient avec la statue : « il y avait la Vénus de Milo, seulement et uniquement elle, comment pouvait-on imaginer qu’une relation puisse exister entre eux, pensait Chaivagne en regardant ses collègues avec son petit sourire ».Il y a un drame au pied de l’Acropole dont un visiteur, venu à Athènes pour voir le seul Parthénon, n’aura jamais atteint le sommet, la faute au soleil et à la chaleur avant une fin aussi abrupte que la lame d’une guillotine. Il y a, à l’image de ce moment inattendu, d’autres types de surprises. Comme la brève descente sur terre, annoncée dans le titre, de Seiobo sous une forme humaine, inspiratrice d’une pièce de danse au Japon. Car les sources de l’art sont multiples et irriguent ce roman habité. […]

  • La guerre des sexes selon Philippe Djian
    par Pierre Maury le 15 septembre 2019 à 5 h 36 min

    Entrer dans le roman de Philippe Djian, A l’aube, c’est accepter par avance le piège qu’il nous tend. Pas de quoi surprendre ses lecteurs habituels, plus désireux de se laisser prendre au jeu que de deviner les mécanismes du récit avant les personnages eux-mêmes. Joan n’y met pas trop de temps. Aux environs de la page 35 (l’imprécision vient d’une lecture en version numérique), il en reste plus de 150, alors qu’elle roule sous le soleil, « surtout, surtout, elle était satisfaite, elle commençait à y voir plus clair, c’était comme les pièces d’un puzzle qui s’assemblait. »A ce moment, il nous en manque encore trop pour envisager une vue d’ensemble…Au point où nous en sommes de la satisfaction de Joan, nous l’avons vue inquiète de voir passer une ombre derrière la fenêtre et le dire à Marlon, son frère – ils ont perdu récemment leurs parents, dont ils occupent la maison. Nous savons aussi qu’elle travaille avec Dora dans une boutique où se vendent des vêtements de seconde main et des breloques. Et c’est Dora qui, au téléphone, a passé Howard à Joan. Pour faire plus ample connaissance, ces derniers baisent, mais il faut payer, ce qui renseigne sur les activités parallèles de Joan. On a fait connaissance avec John, le shérif adjoint, inquiet à son tour – de voir Howard, qui n’a pas laissé que de bons souvenirs, traîner dans le coin, autour de Joan et Marlon, autour de la maison des parents surtout. Car Howard était l’amant de la mère de Joan et pense que son père a caché de l’argent quelque part…Tout cela ne dit pas vers quoi court le roman – vers un drame, probablement, car on connaît le goût de l’auteur pour les fins abruptes et celle-ci ne décevra pas.Ce qui se met en place, ce sont les relations entre une femme – et quelques autres, car Joan n’est pas la seule – et les hommes. Joan est donc une femme vénale et elle connaît surtout, du sexe opposé, les désirs brutaux, de rares moments de douceur, des abandons qui ressemblent à des vomissements davantage qu’à de la jouissance. Sa clientèle est variée, pas toujours choisie.Howard est d’une espèce singulière. Excellent amant dont Joan apprécie les efforts, il est un vrai salaud qui ne reculera devant rien pour trouver ce qu’il cherche dans la maison des parents. Son passé ne plaide pas pour lui, bien qu’il soit aussi ambigu que son présent : la mère de Joan n’a cessé de lui écrire des lettres enflammées qui correspondent peu au souvenir qu’avait gardé sa fille d’une femme plutôt froide.John, le policier, semble être le brave type de l’histoire, capable d’être bouleversé par la fin d’une chasse à l’homme qui a mal tourné. La réalité est beaucoup moins simple, on se laissera le temps de le découvrir.Quant à Marlon, le frère de Joan, il est la vraie énigme du roman. Un problème insoluble nappe de brouillard un personnage aux réactions souvent étranges. Il est à côté du monde dont il ne maîtrise pas les codes, il est néanmoins habité par des pulsions dont il mesure mal les risques qu’elles lui font courir, ainsi qu’aux autres. Joan ne peut qu’essayer de le protéger, mais comment lui éviter le choc frontal avec la réalité ? Choc que le lecteur ressentira en même temps. […]

  • Séquence nostalgie, la rentrée littéraire en 1979
    par Pierre Maury le 14 septembre 2019 à 6 h 40 min

    Le 4 septembre 1979, Livres-Hebdo publiait son premier numéro. Où étais-je ? Peut-être revenu travailler à la librairie Libris, à Bruxelles, après avoir cru pendant quelques mois que j’étais fait pour les études, ou que les études étaient faites pour moi – dans l’un ou l’autre cas, je me trompais. Donc, retour à la vie active dans les livres, ce qu’au fond je n’avais jamais quitté tant cela m’allait bien.L’ai-je vu, l’ai-je lu, ce premier numéro de Livres-Hebdo (qui fête donc ses quarante ans ce mois-ci) ? Honnêtement, je l’ignore. Mais, si je l’avais manqué, je viens de me rattraper puisque le magazine vient d’en offrir le fac-similé à ses abonnés. Je m’y suis plongé avec l’impression de revisiter tout un pan de ma vie.Le dossier de la semaine, pour débuter ? La rentrée littéraire, pardi ! Elle ne tient alors qu’en une dizaine de pages, et pour cause : 129 romans français seulement paraissent en septembre, et la photographie globale tient en un paragraphe dont j’extrais quelques lignes :Cette année encore, les éditeurs préfèrent des ténors comme Pierre-Jean Remy, Jacques Perry… et des talents déjà éprouvés même s’ils sont encore mal connus du grand public comme Alain Gerber et Jeanne Champion. Le nombre des nouveaux venus s’est réduit d’année en année : 28 en 1979, contre 32 en 1978 et 48 en 1977.Ce n’est pas l’inflation, donc. De grands placards publicitaires complètent la liste commentée des romans à paraître et l’élargissent aux programmes complets des éditeurs ayant investi dans ce nouveau support (fusion, en réalité, de deux autres plus anciens, la Bibliographie de la France et le Bulletin du Livre). De ces publicités naît, pour moi, le souvenir de grands moments de lecture.Gallimard vient de publier Le guetteur d’ombre, de Pierre Moinot. Flammarion, dans la collection « Textes » que dirige alors Bernard Noël, propose le cinquième roman de Claude-Louis Combet, Marinus et Marina. Chez Stock, François Weyergans donne Berlin mercredi. Au Seuil, dans la collection « Fiction & Cie », Jacques Teboul sort Cours, Hölderlin ! que j’avais complètement oublié et dont, du coup, me reviennent des bouffées… Le Livre de poche réédite Le premier qui dort réveille l’autre, grâce à quoi je me dis que Jean-Edern Hallier n’est pas passé loin d’être un grand romancier. C’était une belle rentrée…A part ça, Harlequin lance de nouvelles collections et un « Important Éditeur Parisien » (oui, avec les capitales) recherche des manuscrits inédits – il s’agit de la Pensée Universelle. Oui, bon, il faut de tout…Et les libraires sont obsédés par la liberté des prix, sans savoir qu’il n’y en a pas pour très longtemps avant qu’arrive, avec François Mitterrand, Jack Lang (et Jérôme Lindon), le prix fixe. […]

  • Le Clézio, raconter des histoires pour prolonger la vie
    par Pierre Maury le 13 septembre 2019 à 3 h 35 min

    Après Alma, un livre ancré à l’île Maurice, J.M.G. Le Clézio se tourne vers la Corée avec Bitna, bientôt dix-huit ans au début du roman, dix-neuf à la fin – et entre les deux un joli paquet d’histoires destinées à divertir une malade qu’on appellera Salomé, comme c’est le cas dans la plus grande partie de l’ouvrage. Salomé souffre, elle est de plus en plus fragile, le Syndrome douloureux régional complexe ne lui laisse aucune chance de vieillir longtemps…Bitna, sous le ciel de Séoul est un roman où il est beaucoup question d’oiseaux. Les pigeons de M. Cho Han-Soo sont le sujet de la première histoire racontée à Salomé, en avril 2016, et prolongée en plusieurs épisodes. Elle vient de loin, du temps où la guerre faisait rage entre les deux Corée et où un couple de pigeons a franchi la frontière avec la mère de M. Cho. Il a hérité d’elle le goût d’élever des pigeons voyageurs, de les choyer sur le toit de l’immeuble dont il est le concierge, et il veut envoyer vers le Nord, par eux, de brefs messages poétiques.Toutes les histoires de Bitna ne sont pas aussi douces. Il y a un homme inquiétant qui suit une jeune femme, et elle cache mal qu’il est question d’elle-même. Entre authenticité et fiction, l’écart est mince : « Je ne veux pas dire que les autres histoires que j’ai contées à Salomé, pour la guérir de sa douleur, étaient fausses, mais je les ai arrangées pour qu’elles lui plaisent, j’ai ajouté des petits mots doux, des petits mots durs, pour qu’elle comprenne que ça se passe dans le monde qu’elle ne connaît pas, le monde où l’on bouge, où l’on sent la chaleur du soleil »…Les mots durs sont nécessaires pour faire ressentir à Salomé les aspects peu plaisants d’un univers qui lui restera fermé. Sa maladie l’empêche d’y vivre, elle est une recluse qui a besoin d’histoires pour exister. Quant à Bitna, elle a moins besoin de raconter que de l’argent gagné grâce à ses prestations. La relation entre les deux femmes, celle qui parle et celle qui écoute, ne sont pas toujours très claires. En tout cas, il arrive qu’elles soient l’une et l’autre fatiguées – de parler ou d’écouter. Alors, le récit s’arrête et il reprendra une autre fois, plus tard.Bitna, sous le ciel de Séoul est donc constitué de récits entrelacés, un genre de millefeuilles littéraire dont on apprécie la variété des textures et la manière dont elles se répondent, se complètent. La thématique de l’oiseau court plus avant, un autre animal, baptisé O’Jay, entré dans la vie de Naomi, atteint d’une maladie, s’approche de la fin en même temps que Salomé dont il est une représentation symbolique – mais le symbole ne rend pas la mort moins cruelle.Il y a, à de multiples occasions, rencontre et séparation. La déchirure potentielle est visible avant même que le premier lien se noue. Le Clézio connaît la faiblesse humaine, et combien l’homme (une jeune fille, dans ce cas précis) tente de la compenser en trouvant appui sur d’autres vies que la siennes. Donner et recevoir, c’est un peu le même geste, mais on en mesure l’incomplétude à chaque instant.Inspiré par une ville et un pays que connaît bien l’écrivain, ce roman est néanmoins un ton en dessous de la plupart de ceux qu’il a déjà publiés. Comme si le sentiment d’une urgence géographique avait empêché la littérature de s’épanouir tout à fait. Les ingrédients sont tous là mais les articulations entre eux souffrent des artifices mis en place par les conditions dans lesquelles se développent les récits secondaires à l’intérieur du récit principal : la vie de Bitna, et aussi de Salomé, pendant une année, interrompue et nourrie par les histoires narrées à haute voix. […]

  • Prix littéraires, les têtes de gondole
    par Pierre Maury le 12 septembre 2019 à 5 h 59 min

    Le tsunami économique (l'horreur qui effrayait à juste titre Viviane Forrester) balaie tout sur son passage, digère, restitue en chiffres ce qui aurait pu (dû) rester une matière de l'esprit. Voyez la méditation qui semblerait, a priori, échapper à toute mesure quantitative. Pas du tout, et même au contraire. Le Point, cette semaine, en fait un sujet de sa rubrique... économie, oui, et nous apprend, si nous ne le savions pas (je l'ignorais pour ma part et j'aurais d'ailleurs préféré rester ignorant) que c'est, attention, je cite, un marché en pleine expansion.Fichtre! Et la littérature, dans tout ça? Expansion, je ne suis pas certain. Marché, en revanche, les prémices des prix littéraires sont là pour nous le rappeler, et voici venu le moment agréable, car bien des choses semblent encore possibles (quand d'autres ont été déjà remisées dans le grenier - celui des frères Goncourt?). Profitons-en, ça ne durera pas.Quatre des jurys représentant les principaux prix d'automne ont fourni leur première sélection: Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Plusieurs autres, moins réputés, aussi: Décembre, Roman des Etudiants, Littérature américaine, Wepler/Fondation La Poste, Renaudot des Lycéens, Landerneau  et Premier roman. Certains de ces derniers ratissent des terres plus étroites. Que nous disent ces indices encore fragiles?D'abord, que Santiago H. Amigorena fait l'unanimité, ou presque, avec Le ghetto intérieur. Non seulement il vient de recevoir le Prix des libraires de Nancy-Le Point, mais il a été retenu (et donc, suppose-t-on naïvement, lu avec intérêt) aux Goncourt, Renaudot et Médicis, ainsi qu'aux Décembre et Renaudot des Lycéens. Ne cherchez pas, il n'y a pas d'ouvrage mieux considéré dans cette rentrée.Le roman de Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, a aussi été très remarqué - lui aussi par trois des prix majeurs (le Femina remplace le Médicis) et par le Renaudot des Lycéens.Victor Jestin, primo-romancier, fait une entrée fracassante (en littérature ou sur le marché?) grâce à La chaleur - rien à voir, a priori, avec le réchauffement climatique, même si certains jurés, faute de temps, y ont peut-être cru du côté des Renaudot, Femina et Médicis.La moitié des grands jurys, ceux du moins qu'on entend le plus, font confiance à Dominique Barbéris, Jean-Luc Coatalem, Michaël Ferrier, Claudie Hunzinger, Luc Lang, Victoria Mas, Vincent Message, Jean-Noël Orengo, Anne Pauly, Sylvain Pruhomme, Monica Sabolo et Karine Tuil.On souhaite bonne chance aux autres, ce qui ne m'empêchera pas d'essayer de les lire. Vous non plus, j'espère. […]

  • Les « Souvenirs dormants » de Patrick Modiano
    par Pierre Maury le 11 septembre 2019 à 3 h 55 min

    Un récit sans masque romanesque : tout Modiano est dans Souvenirs dormants qui disent les hésitations d’un homme confronté à une mémoire fuyante, en quête de points de repère rendus flous par le temps qui s’est écoulé depuis les événements rapportés. Les années soixante sont, avec l’Occupation, l’époque la plus souvent évoquée par Patrick Modiano dans son œuvre. Elles marquent la fin d’une adolescence qui tarde à se transformer en âge adulte, les débuts de romancier, dans une atmosphère pas si éloignée de celle qui obscurcissait vingt ans auparavant, à l’heure du couvre-feu, les rues de Paris. C’était aussi le temps où la mère de l’écrivain accueillait son fils dans les loges des théâtres où elle jouait, tandis que le père, cet « inconnu », vaquait à des occupations pas très claires.D’une certaine manière, Patrick Modiano écrit toujours le même livre. Ou, plus exactement, il prolonge dans chaque ouvrage une quête commencée il y a longtemps déjà – son premier texte est paru en 1968. Le mécanisme consiste à rattacher des bribes éparses, à reconstruire un puzzle qui n’en finit pas de révéler de nouvelles pièces, et de fasciner. Car jamais le lecteur ne s’ennuie à suivre les méandres superposés d’une œuvre qu’il faudra, le moment venu, considérer dans son ensemble.Souvenirs dormantsen sera une articulation majeure. Des personnages croisés ailleurs reviennent, sans la précaution de la fiction. Mais avec, comme toujours, des téléphones qui sonnent dans le vide et des doutes sur la valeur des souvenirs : « De temps en temps, il me semble que le café s’appelait Le Bar vert, à d’autres moments, ce souvenir s’estompe, comme les mots que vous venez d’entendre dans un rêve et qui vous échappent au réveil. »Cette vie rêvée est une sorte d’aventure. Au coin d’une rue presque vide, un dimanche soir, vous croisez quelqu’un que vous croyez reconnaître. Il ou elle vous entraîne, dans ses pas ou dans le passé, vers des territoires qui ne sont pas totalement inconnus et qui charrient des noms, des adresses, des numéros de téléphone, des silhouettes… Vous creusez : « avec un peu de bonne volonté, ils vous reviennent à la mémoire, ces noms qui demeuraient dans votre esprit sous une légère couche de neige ou d’oubli. »Et la phrase se déroule avec son rythme propre, une fausse nonchalance qui masque une inquiétude permanente. On y devine une question sans réponse : que serais-je devenu si je n’avais pas été écrivain ? […]

  • Le consul atypique de Jean-Christophe Rufin
    par Pierre Maury le 10 septembre 2019 à 3 h 38 min

    D’abord, une anecdote puisée dans les arrière-cuisines de l’édition : Le pendu de Conakryavait été annoncé chez Gallimard en mars 2017 avant de disparaître du programme pour laisser une meilleure visibilité au Tour du monde du roi Zibeline, publié en avril de la même année. Explication, fournie alors par Jean-Christophe Rufin : « On aurait pu publier les deux livres presque en même temps, mais on n’a pas jugé ça adéquat. Donc ce livre, le début d’une série, avec un personnage récurrent qui me permet d’explorer le présent, sera publié chez Flammarion et non chez Gallimard, ce qui revient au même puisque c’est le même groupe. »Après une petite modification de titre et une sortie plus tardive, voici donc au format de poche Le suspendu de Conakry, première aventure d’Aurel, consul qui aurait aimé être policier. Destiné à revenir (dès le mois prochain) dans d’autres ouvrages, Aurel est un enquêteur amateur et un diplomate atypique. D’origine roumaine, son nom, Timescu, semble une anomalie dans une hiérarchie, au Quai d’Orsay, plus familiarisée avec les particules qu’avec les patronymes exotiques. Exotique, la Guinée l’est aussi pour lui qui n’aime pas la chaleur mais, paradoxalement, se promène toujours trop couvert (et ne transpire jamais). Il y a en lui un malaise indéfinissable, qui disparaît quand il se trouve sur le terrain d’une énigme à résoudre – ce qui n’entre évidemment pas dans le cadre de ses attributions.Sur le port, le spectacle a attiré du monde : un Blanc pendu au mât de son voilier et, sur le pont, Mame Fatim, célébrité locale, nue… Le défunt, à l’évidence assassiné, étant français, les services consulaires ont à entreprendre quelques démarches administratives : prévenir la famille, aider à l’organisation des funérailles ou du transfert du corps… mais vraiment pas chercher un coupable.La victime se révèle avoir été un cas singulier : Jacques Mayères naviguait seul et, semble-t-il, avec dans son bateau une petite fortune qui, bien entendu, a disparu. La raison de son assassinat ? Sa sœur Jocelyne, à qui Aurel a téléphoné, décide en tout cas de venir immédiatement à Conakry pour évaluer la situation. Pour comprendre aussi qu’Aurel mène une enquête parallèle, ce dont il se défend : « Mettons que je réfléchis un peu et que j’essaie d’apprendre des choses utiles. » La trame policière n’est bien sûr pas l’essentiel du roman, même si elle est assez solide pour un débutant dans le genre. Comment Aurel manœuvre et est manœuvré, sa complicité croissante avec Jocelyne, comment il assume le fait d’être considéré comme un employé subalterne, c’est tout cela qui retient l’attention, sur un intéressant tapis musical. Car Aurel, plein de ressources insoupçonnées, se révèle un ancien pianiste de bar très doué. A tel point qu’il rêve de composer un opéra. Il lui reste, à la fin du roman, six mois de placard guinéen pour le faire, à moins qu’une autre affaire le requière avant cela. A suivre, donc. […]

  • Delphine de Vigan, les blessures d'autrefois
    par Pierre Maury le 9 septembre 2019 à 4 h 10 min

    Deux femmes ont souffert autrefois : Hélène, enseignante, est marquée par les coups qu’elle a reçus ; Cécile, fille d’alcoolique, se sent coupée en deux. Elle est la mère de Mathis et s’inquiète de voir celui-ci fréquenter Théo, dont elle a l’impression qu’il a une mauvaise influence. Les deux garçons ont construit autour d’eux une bulle alcoolisée qui les coupe du monde réel. Mais, s’ils ont choisi cette forme de transgression, c’est parce qu’ils se sentaient déjà, d’une certaine manière, exclus.Delphine de Vigan, dans Les loyautés, rompt, au moins par la forme brève, avec la manière qui lui a donné récemment ses plus grands succès : Les heures souterraines, Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie. Mais elle reste fidèle au moteur principal de ces précédents romans : une tension psychologique installée d’abord comme un malaise sournois et qui, au fur et à mesure, s’approfondit jusqu’à faire craindre un drame majeur.Les quatre principaux protagonistes, dont les noms alternent en tête des chapitres, possèdent chacun leurs vérités et leurs questionnements. Un peu plus de certitude du côté des adultes, mais à peine. Cécile a découvert récemment la face cachée de son mari et s’en inquiète autant que de ses propres troubles de la personnalité. Hélène veut tout faire pour le bien de Théo mais craint parfois de se montrer trop intrusive dans son existence d’adolescent.On a parfois le sentiment d’une longue plongée au terme de laquelle le roman deviendra irrespirable. Delphine de Vigan connaît l’art de faire partager des inquiétudes, et cela passe par une écriture fluide qui n’oppose aucune résistance au lecteur. De quoi expliquer en partie la popularité de ses livres.EntretienVotre nouveau roman est plus court que les précédents. A quelle nécessité cela répond-il ?C’est la volonté de revenir à une forme courte, qui m’intéresse d’un point de vue formel. J’aime l’idée d’un roman nerveux, j’avais envie d’explorer de nouveau cette forme qui suppose, du coup, une grande économie de moyens. Il y avait pour moi l’idée d’un compte à rebours qui se met en route dès le départ pour les personnages.Avant que le roman commence, vous donnez plusieurs définitions des loyautés : des liens invisibles, les lois de l’enfance, des tremplins… Une mise au point pour le lecteur ou à votre propre usage ?Les deux, en fait. C’est un joli mot, une mise au point… Je le voyais comme un éclairage…Des balises ?Oui, des clés de lecture, parce que je voulais explorer ces différents aspects de la loyauté. Pour moi, elle est forcément plurielle. Et je voulais fournir cela au lecteur, au début d’une histoire dans laquelle, d’ailleurs, le mot loyauté lui-même ne sera jamais reprononcé. Parce que ces loyautés sont souvent inconscientes, on ne se formule pas forcément à soi-même qu’il s’agit de loyauté. C’est pour ça aussi que j’avais envie de l’évoquer au début, pour ne plus du tout l’évoquer ensuite.Les loyautés font partie des heures souterraines, pour reprendre le titre d’un autre de vos livres ?Voilà, exactement !Il y a quatre personnages principaux, deux femmes et deux adolescents. Vous les aviez dès le début ?Oui, ils sont arrivés assez vite. Je me suis interrogée sur le personnage de Cécile, sur comment l’intégrer dans cette histoire où elle joue un rôle très important. A un moment, je me demandais s’il fallait la garder. Aujourd’hui, j’en suis tout à fait convaincue. Les quatre personnages existaient avant que je rentre dans l’écriture. C’est toujours le cas. J’ai une phase de préparation pour mes romans.A propos des deux adultes, Cécile a un « radar », écrivez-vous, fourni par son passé, Hélène a souffert dans son enfance. Sont-elles hypersensibles à cause de ce qu’elles ont vécu avant ?Oui, leur histoire respective leur permet, au fond, de déceler des choses que tout le monde ne perçoit pas, d’y être perméables.Quant aux deux ados, on se demande un peu ce qu’ils cherchent : une perte de contrôle, la boisson pour la boisson… ?Déjà, je pense qu’ils ne cherchent pas la même chose l’un et l’autre. Au départ, c’est finalement une transgression adolescente assez banale, j’ai envie de dire, même si elle survient à un âge très précoce. Il y a la volonté d’explorer les limites, de savoir où elles se trouvent. Pour Mathis, c’est quelque chose de cet ordre-là, avec aussi la découverte de la sensation de l’ivresse. Pour Théo, ça va au-delà, parce qu’il y a chez lui quelque chose de plus profond, probablement une volonté inconsciente de se mettre en danger, d’aller vers une forme d’effacement.Auraient-ils pu passer par autre chose que l’alcool ?L’alcool est très accessible aujourd’hui à quiconque. Il est en vente libre. Il est normalement interdit de vendre de l’alcool à des jeunes gens de moins de dix-huit ans, mais on sait très bien qu’ils n’ont aucune difficulté à s’en procurer.A travers leurs cas, vous touchez à un phénomène de société. Mais vous ne le faites pas de manière explicite. Est-ce volontaire ?Effectivement, ce qui m’intéresse, c’est d’écrire quelque chose du monde qui nous entoure, et de le faire à travers des personnages qui soient incarnés, justes, crédibles. Et j’espère, bien sûr que ça raconte quelque chose de notre monde. Mais le plus important, pour moi, c’est que les personnages soient crédibles.C’est au lecteur qu’il appartient de concevoir, à travers eux, une vue plus générale ?Oui, si le lecteur s’y reconnaît, s’y projette, ce que j’espère. Je ne suis pas là pour donner des leçons, pour tirer une morale. Chaque lecteur se fera son idée sur tout ça.Selon vous, est-ce que l’alcool exclut ou est-ce parce qu’on se sent exclu qu’on boit ?Je pencherais plutôt pour la deuxième solution mais… les deux sont vraies, en fait. Encore une fois, l’un et l’autre n’ont pas le même rapport à l’alcool. L’un des deux est capable de s’arrêter au moment où il sent que ça va trop loin. Tandis que le second n’est pas capable de s’arrêter parce que, précisément, il cherche à aller au-delà des limites.Vous montrez la difficulté qu’ont des adultes à établir des rapports de confiance avec des adolescents plutôt égarés. Est-ce à vos yeux une part essentielle du roman ?Je ne sais pas que vous répondre… Je ne peux pas généraliser. Hélène cherche, d’une certaine manière, à donner confiance à Théo, elle cherche par différents moyens à lui montrer qu’elle est son alliée, qu’elle peut l’aider. Mais c’est un enfant qui est réfugié dans le silence.C’est un roman plein de tension, vous en aviez conscience ?J’espère qu’il y a de la tension ! C’est un enjeu de vie ou de mort.En commençant à écrire, connaissiez-vous la fin ?Oui, j’avais vraiment la scène finale, je savais très bien où j’allais, ce que je voulais raconter. […]