JOURNAL D’UN LECTEUR

C’est l’histoire d’un type qui lit, qui lit. Il aime ça.

Vous trouverez ici la dernière chronique de Pierre Maury, critique littéraire partenaire de l’IFM.

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  • Jaume Cabré du roman à la nouvelle
    par Pierre Maury le 23 janvier 2020 à 3 h 24 min

    Comme beaucoup d’autres lecteurs, nous avons découvert l’écrivain barcelonais Jaume Cabré avec la traduction de Confiteor, un roman ample et époustouflant de maîtrise technique autant que de finesse. Cette admiration a cependant un effet pervers : avant d’ouvrir la réédition en poche de Voyage d’hiver, on craignait la déception. Car comment pourrait-il réussir, en quatorze nouvelles, à reproduire la qualité d’émotion née du roman ? Plus étonnant, l’auteur lui-même a eu cette crainte, mais il le dit à la fin du volume et il a eu le temps de nous reconquérir : « Ce qui est curieux, c’est que je ne les ai jamais réussies du premier coup. Bien des fois, le thème, l’air et le conflit étaient les bons, définitifs : mais le ton était encore faux. Pendant des années, je me suis affairé avec une certaine perplexité à ce qui allait devenir ce livre, parce que j’avais des histoires ou des idées, mais ce que j’en tirais de concret ne parvenait pas à me convaincre. » Il a même cru qu’il n’était pas fait pour les nouvelles. Mais il a bien fait d’insister. Sans brasser les longs fleuves tumultueux qui se croisent dans Confiteor, Voyage d’hiverfait courir souterrainement des thèmes, des échos. Tout cela résonne en permanence et de plus en plus intensément au fil de la lecture.La résonance est d’autant mieux audible qu’il est, d’abondance, question de musique. Dès le titre, on pense à Schubert. Et le voici, au premier rang d’une salle de concert, écoutant le récital du très contemporain Pere Bros. En voyant Schubert, le pianiste a bouleversé le programme, commençant par le dernier morceau qu’il devait interpréter. Celui où le compositeur méditait sur la mort (« la mort qui vient des brumes du Danube, d’abord lointaine puis terriblement proche »). Ce soir, on assiste peut-être à la fin d’un artiste : à l’entracte, Pere Bros annonce à son agent qu’il ne jouera plus après ce concert. Le contrat signé pour le Vatican, ce sera non aussi. La musique cède devant la place prise par son ami Zoltán. Elle cédera au moins après la deuxième partie, encore plus inattendue que la première : Contrapunctus, de Fischer, une pièce ni tonale ni modale, en sept variations, les audaces de Schönberg au temps de Mozart et de Beethoven…Plus loin, dans d’autres textes, on retrouve Fischer. Et le Vatican. Et Schubert, à travers un de ses biographes. Gottfried Heinrich Bach, le simple d’esprit de la famille, capable lui aussi d’intuitions musicales géniales, ajoute un autre contrepoint. Zoltán, l’ami de Pere, le découvreur de la partition de Fischer, clôt le recueil, avec une incroyable histoire d’amour manqué.Sous le signe du Voyage d’hiver naissent d’autres intrigues, dont aucune n’est totalement étrangère aux autres. C’est un collectionneur de livres n’intéressant personne, bientôt supplanté par sa femme de ménage devenue son assistante, qui compulse un traité sur les sons présent aussi chez les Bach, ceux-ci utilisant un marque-page qui chemine à travers le temps. C’est un Rembrandt devenu l’enjeu d’une lutte sans merci, symbolisée par Zéro, Un, Deux et Trois ignorant tous quel rôle ils jouent dans un contrat qui les lie à jamais.Chaque nouvelle tient debout seule, elle n’a pas besoin des autres pour être admirable. Mais l’effet produit par un ensemble profondément irrigué de veines où courent la vie et la mort, l’art et la corruption, est une saisissante réinvention du réel. Jaume Cabré est aussi fait pour les nouvelles, c’est désormais une évidence.

  • Nina Bouraoui regarde son passé avec une scrupuleuse honnêteté
    par Pierre Maury le 14 janvier 2020 à 4 h 05 min

    Nina Bouraoui n’est plus la jeune femme qui publiait, en 1991, La voyeuse interdite, quand elle avançait masquée. Elle a, depuis, assumé sa sexualité comme sa double culture française et algérienne. Et elle ne l’a peut-être jamais fait aussi clairement que dans ce roman à forte teneur autobiographique, Tous les hommes désirent naturellement savoir. En chapitres brefs, elle découpe sa vie en quatre temps : « Devenir », « Se souvenir », « Savoir » et, plus tardivement dans le livre, « Etre ». Le jeu entre ces verbes tient d’un conflit auquel seule l’écriture apporte l’armistice. « J’écris pour être aimée et pour aimer à l’intérieur de mes pages », affirme-t-elle. Ainsi que : « la beauté habille la vérité. » Le passé revisité avec une scrupuleuse honnêteté fournit les clefs d’une existence parfois déchirée entre différents pôles aujourd’hui réconciliés, ce qui fait le charme de cet ouvrage.Vous parlez de l’homosexualité comme d’un destin, par opposition à ce qu’aurait pu être une expérience. Est-ce à dire que vous vous sentiez prédéterminée ?Oui je parle de destin comme je pourrais parler d’occupation : occupation d’un état naturel. Ce n’est pas une expérience, comme l’hétérosexualité n’est pas une expérience non plus. Quitter la norme demande du courage et de la force. Dans ce sens j’ai aussi voulu parler de destin, de trajectoire, de processus et enfin de combat. Il ne faut jamais, jamais oublier qu’un adulte homosexuel a été un enfant puis un adolescent homosexuel. Mon livre rend hommage à cette enfance-là, à cette jeunesse-là. A la différence. Aux minorités. Aux fragiles. Mon propos est universel. J’ai écrit pour ceux que l’on ne veut ni comprendre ni considérer. Le roman met en évidence le désir d’amour, et peut-être même le désir du désir, plutôt que son accomplissement, sauf à la fin. La frustration est-elle créatrice ?Quand j’ai commencé, à l’âge de dix-huit ans, à fréquenter le Katmandou, club réservé aux femmes, j’ai très vite compris que l’amour et le désir possédaient une sorte de dimension « politique ». Aimer et désirer n’étaient pas seulement aimer et désirer. Il y avait là le moyen d’être soi, de s’affirmer. Tous les milieux sociaux se mélangeaient, au nom de cet amour et de ce désir commun – cela bien évidemment ne voulait pas dire que l’on s’entendait bien. Mais soudain je faisais partie d’un groupe, d’une « famille ». Hors norme, j’intégrais ma norme à moi avec pour drapeau l’amour. Cet enjeu amoureux rendait les femmes électriques à vrai dire. Il y avait une tension à devenir ce que l’on est par le simple fait d’aimer et en effet le désir du désir devenait encore plus grand que le désir lui-même. Et n’oublions pas que nous étions au cœur des années 80, en pleine explosion du Sida. Il y a de la honte, même si ce n’est pas exprimé de cette manière, dans le fait de se savoir différente. Et de la fierté au moment où la narratrice assume cette différence. Le basculement entre les deux moments dans la vie correspond-il à une évolution vers une écriture plus libre ?Oui je dis souvent que j’ai été victime de ma propre homophobie. La jeunesse déteste la différence. Etre jeune, c’est appartenir ou désirer appartenir au groupe le plus fort, le plus en vue. La jeunesse adore la meute, les bandes, les clans. J’avais si peur d’être différente. Si peur d’être enfermée dans ma solitude. Mais cette peur et parfois cette honte m’ont fait devenir un écrivain. L’écriture a été mon salut. C’est triste, mais j’ai souvent pensé, à 20 ans, « si j’arrive à être publiée, on me pardonnera mon homosexualité ». Je revisite mes thèmes de prédilection, l’identité culturelle et amoureuse, à la cinquantaine sans honte, différemment, je sais que le combat n’est pas achevé. La liberté de parole est de plus en plus grande, c’est bien, chacun peut affirmer, dans nos sociétés, qui il est, mais en réponse je trouve la parole de haine elle aussi de plus en plus grande. Les manifestations après le Mariage pour tous en sont le meilleur exemple. J’ai été très triste et très en colère. Nous avons été humiliés, parfois par des enfants qui répétaient les mots de leurs parents. Je trouve cela assez effroyable et dangereux. La tolérance s’apprend. Les parents ont un devoir d’ouverture et de douceur, elle est là, la transmission. La question de l’appartenance à deux cultures, sans que l’une l’emporte vraiment sur l’autre, serait l’autre axe du roman ?Je désirais, au début, écrire un livre sur ma mère, et très vite je me suis heurtée à l’impossibilité d’écrire sur ma mère : ce livre est aussi un livre sur la liberté et sur la connaissance. Nous ne savons pas de quoi nous sommes faits. Nous sommes les héritiers d’une histoire qui n’est pas la nôtre ; de fantasmes qui ne sont pas les nôtres. Toute notre vie nous cherchons à approcher la vérité sans l’étreindre vraiment. Evoquer ma double culture c’était rendre hommage à ma mère, cette Française qui arrive après la guerre d’indépendance alors que les Français quittent l’Algérie, qui nous fait aimer (avec ma sœur) notre pays, notre part algérienne, alors qu’elle souffre d’un racisme quotidien. Ma mère admirait l’Algérie. Elle y a travaillé, a appris l’arabe, avait une passion pour son peuple. Nous avons traversé le pays dans sa GS bleue, jusqu’au Sahara. Grâce à elle, j’ai dormi dans le Tassili et le Hoggar à la belle étoile contre les parois des grottes préhistoriques recouvertes de dessins. Mon livre vient de là aussi : j’ai le fantasme du premier homme et de la première femme, je suis certaine que nous portons en nous des traces de leurs peurs, de leur sauvagerie, de leur immense frayeur, de leur combat.Je viens d’une famille de militants. Mes parents, en se mariant en pleine guerre d’Algérie alors que chacun venait du pays opposé, ont eux aussi quitté la norme. Ils ont été courageux. Entre se souvenir, devenir et être, quelle est la position la plus vraie ? Ou la plus belle ?Je ne crois qu’en la force du présent. Etre c’est la vie qui bat, c’est la création, c’est le cœur, c’est l’amour et nous devons espérer au présent : cela rend l’avenir moins incertain.

  • Jean-Marie Blas de Roblès descend de Jules Verne
    par Pierre Maury le 13 janvier 2020 à 7 h 43 min

    L’aventure. Non : l’Aventure. C’est le programme, simple mais alléchant, de Jean-Marie Blas de Roblès dans L’île du point Némo, un épais roman qui tient toutes ses promesses, et même un peu mieux que cela. On croit d’abord à un roman historique plein de fureur et de poussière, mais le champ de bataille où combattent Alexandre et Darius est reconstitué en soldats de plomb sur le parquet chez Martial Canterel. Puissance de l’imagination déployée d’emblée pour un envol majestueux vers des horizons insoupçonnés…Intelligent en diable, le romancier puise à des sources multiples, dont certaines sont immédiatement identifiables et d’autres moins visibles, pour conduire un attelage fou sur une planète où les déchets de plastique se concentrent en un lieu unique au milieu des océans. Et tant pis ou tant mieux si c’est une métaphore puisqu’elle permet de retrouver le Nautilus du capitaine Nemo ainsi que d’autres héros de fiction transposés dans une époque proche de la nôtre.Jean-Marie Blas de Roblès joue de tous les codes, populaires ou savants, fait courir devant lui une troupe sans cesse croissante de personnages, insère en guise de respiration quelques « Derniers télégrammes de la nuit » à couper le souffle – ce qui n’est peut-être pas la meilleure manière de reprendre sa respiration. Certes, mais comment freiner le déferlement d’événements improbables et pourtant reliés entre eux par la logique souterraine du roman ?Des raccourcis saisissants font l’économie d’épisodes dont on aime à penser qu’ils nous auraient eux aussi réjoui : « Comment nos amis se retrouvèrent indemnes sur le rivage de Melville Island, au nord du continent australien, et par quels expédients ils réussirent à continuer leur voyage jusqu’à destination, c’est ce que nous nous permettrons d’omettre pour ne pas rallonger inutilement notre récit. » D’abrupts renversements de point de vue nous transportent dans les fabriques de tabac des Caraïbes où Le comte de Monte-Cristo est la Bible des cigarières, ou dans d’authentiques batailles comme celle qui voit nos héros (parmi lesquels Holmes) subir un bombardement de rhinocéros blancs et d’autres fauves alors que le train dans lequel ils traversaient la steppe russe est immobilisé.Après quelques pages, on ne sait déjà plus où donner de la tête mais on s’accroche en espérant arriver à suivre. Quelques dizaines de pages plus loin, on voudrait décrocher qu’on en est devenu incapable. Il y a tant de vies ici, plus exaltantes les unes que les autres, qu’on a envie de les vivre toutes.

  • « Charlie », tous vivants
    par Pierre Maury le 7 janvier 2020 à 4 h 48 min

    Il y a cinq ans, je suis resté prostré pendant des heures devant l’écran de télévision où il n’y avait à voir que de l’agitation – rien, en somme, ce qui pourrait laisser croire aux vertus de l’information continue qui vide les faits de leur substance et les édulcore en tournant autour jusqu’à ce que cela ne veuille plus rien dire (ce qui n’empêche pas de continuer à parler).Il y a cinq ans, c’était la dernière fois que je pleurais mais c’était spectaculaire, même s’il n’y avait personne pour me regarder me noyer dans les larmes, tragique aveu d’impuissance devant ce qui s’était produit à Charlie Hebdo.Cinq ans plus tard, Charlieest vivant et le prouve avec le numéro qui sort aujourd’hui, en couverture duquel Coco montre le piège des nouvelles censures.Philippe Lançon aussi est vivant, touché dans sa chair certes ce jour-là mais qui a accouché d’un livre indispensable, Le lambeau, aujourd’hui réédité au format de poche après avoir été salué par le Femina il y a un peu plus d’un an. Ce n’est pas un récit confortable que cette lente reconstruction. Mais l’auteur y prouve que bien des choses sont possibles avec l’aide d’un personnel médical extraordinaire, de la musique, de la littérature…Il se lit assez lentement, car chaque phrase pèse son juste poids – ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : la lecture n'est pas pénible, elle se fait à petits pas – les pas que faisait le blessé dans le couloir de l’hôpital – en écoutant Bach et en retournant de temps à autre vers Proust et Kafka, au fil des opérations et des visites, des incompréhensions et des relations fortes nouées avec les uns et les autres. On sourit parfois, comme lors de la visite de François Hollande – le coquin ! –, on retient son souffle mais on avance avec la confiance que Philippe Lançon plaçait dans sa chirurgienne, personnage majeur du livre. Et la présence des morts…Vivant, Riss l’est aussi, autre rescapé des tirs sauvages des frères Kouachi. Blessé, également, et plus récent auteur de son récit des événements, Une minute quarante-neuf secondes, un temps bref qui dura une éternité et se prolonge aujourd’hui encore. Il ne nomme pas, contrairement à ce que je viens de faire, les assassins. Mais il alerte avec force.La violence. Elle n’a pas disparu. On l’a supportée. On l’a encaissée. On l’a absorbée. Tapie dans nos entrailles, elle attend le moment d’en sortir. Comme un volcan endormi pendant des millénaires, un jour elle explosera de nouveau à la face du monde. Ou peut-être jamais. Ceux qui croient qu’elle est derrière nous n’ont pas compris qu’elle est maintenant à l’intérieur de nous. Il n’y aura pas de reconstruction. Ce qui n’existe plus ne reviendra jamais.Et Cavanna, est-il vivant ou mort ? Le 7 janvier 2015, il n’était pas à la rédaction de Charlie. Il avait envoyé un mot d’excuse : « J’ai cimetière. » Le même mot depuis presque un an, après qu’il avait essayé pas mal d’autres prétextes : j’ai piscine, j’écris un livre, je n’ai pas fini mon article, Miss Parkinson a encore frappé, je me suis cassé quelques os, etc.C’est donc du cimetière, peut-on supposer, que Cavanna lancera la semaine prochaine un nouveau coup de gueule, Crève, Ducon ! Ce qui fait de lui une sorte de mort-vivant, mais plus vif que mort si j’en juge par la partie de la journée d’hier que j’ai passée à me marrer en le lisant.Pour comprendre les succès littéraires de Cavanna, il ne fallait pas s’arrêter à la moustache – sa part d’agressivité. Il fallait remonter vers les yeux, débordant de tendresse. Et comprendre à quel point la bonté peut être proche de la colère. Quand il publie Les Ritals en 1978, il raconte son enfance, son quartier d’immigrés. Mais surtout « papa », le Rital de la famille, présent à chaque détour même quand le gamin devenu grand veut jouer au dur, parle putes et chaude-pisse. La veine est bonne, l’autobiographie continue sur le même ton avec Les Russkofs et l’époque du STO (Service du travail obligatoire) sous l’occupation allemande. La guerre, ce n’est pas son truc, on s’en doutait un peu. Il préfère la littérature, le Prix Interallié le confirme.L’histoire n’est pas finie. Elle ne fait même, dans une large mesure, que commencer. Bête et méchant s’ouvre en 1945, traverse les années soixante et « la grande aventure » d’Hara-Kiri. Les interdictions, les brouilles, tout cela raconté à la volée, comme on te cause au coin du feu. Il croit en finir avec l’autobiographie dans Les yeux plus gros que le ventre. Il décrit sa mort : « La disparition de l’écrivain François C… ne fournit guère de matière à sensation aux journaux ni aux autres médias. » Il n’a jamais prétendu être visionnaire… Même mort sur papier, il imagine une autobiographie-fiction, Maria. Des vieux cons, des vieux fous, racontés d’une écriture enlevée comme des copeaux à un arbre vivant.Que reste-t-il à écrire, en dehors de ses chroniques qui fournissent par ailleurs la matière de livres bien plus nombreux ? Le livre de sa mère, peut-être, puisqu’il avait beaucoup donné à son père. Ce sera L’œil du lapin, en 1987, avant un ultime retour au récit de grande envergure, Lune de miel, conçu pendant une période où Mademoiselle Parkinson le laissait à peu près en paix. Une paix improbable chez ce révolté qui déversait ses tripes dans chaque livre, comme un cadeau de prix fait à ses lecteurs.Pas envie de laisser cette bande d’allumés nécessaires, de lanceurs d’alertes qui ne revendiquent pas ce statut. Un mot de Wolinski, donc, que les balles n’ont pas manqué, pour me souvenir de notre rencontre (et le déclarer toujours vivant !) en des temps plus lointains, en 1992. Charlie Hebdo renaissait, dix ans après sa disparition, avec Philippe Val comme rédacteur en chef et de nombreux collaborateurs de la première époque. Parmi eux, Wolinski, qui sortait au même moment un livre ironiquement intitulé La morale. En passant du dessin au texte, il n’avait rien perdu de son côté provocateur. Pour quelqu’un qui gagnait sa vie en faisant – notamment – des dessins cochons, c’était la preuve d’un goût certain pour le paradoxe. « Si on veut durer, il faut se renouveler tout le temps. En restant toujours soi-même », y écrivait-il notamment. On le croyait volontiers, car on le reconnaissait en effet dans ces lignes acérées comme autant de flèches qu’il envoyait autour de lui sans craindre d’en recevoir quelques-unes en retour…Entretien devenu, par la force des choses, un témoignage enregistré dans un passé qu’on ne connaîtra plus. Mais qu’on relit avec émotion (et en ajoutant mentalement un bon quart de siècle à la chronologie qu’il fournissait alors).Dans La morale, vous reprenez sur une page une liste de questions que vous appelez : « Les questions que je me pose ». Ce sont les questions les plus importantes ?Je ne sais pas. Ce sont des questions importantes, peut-être pas les plus importantes. Je me les pose en ce moment. Il en est que je me suis toujours posées. Hier encore, un journaliste italien m’a dit : « Tu gagnes trois milliards, tu arrêtes de travailler ? » J’ai dit : « Oui, je ne fais plus rien. » Ma femme, à côté, disait : « Mais non, ce n’est pas possible, tu continueras, tu aimes bien ton métier… » J’aime bien ce que je fais, mais ce métier de journaliste, je le fais pour gagner ma vie. Je suis content de gagner ma vie en faisant ce que j’aime, mais si j’avais la possibilité de ne rien faire, je ne ferais rien.Avez-vous le sentiment de faire du journalisme ?Je dois tout au journalisme, à la presse écrite. Il y a trente ans que je fais ça, je suis un humoriste mais je suis un journaliste. Mon support, c’est la presse écrite, depuis trente ans, et tout ce que je fais ailleurs, que ce soit du cinéma, de la télé ou du théâtre, c’est adapté de mon travail de journaliste. Je travaille à chaud sur l’actualité, donc c’est du journalisme.Dans La morale, vous publiez beaucoup de textes non illustrés, même s’il y a aussi des dessins. Y a-t-il des choses plus faciles à dire par le texte que par l’image ?J’avais des notes qui n’étaient pas illustrées du tout. Certaines des pensées étaient dans les ballons de dessins. Beaucoup de ces pensées ont déjà été publiées, dites par mes personnages dessinés. Et puis, il y a toute une autre partie qui était inédite et qui était dans mes carnets. Je n’allais pas reprendre les dessins où il y avait ces personnages qui parlaient, il fallait les sortir du contexte. Donc, je me suis trouvé en face d’une moitié de livre en notes inédites, d’une autre moitié qui avait déjà paru sous une autre forme, mais un livre complet sans dessins. Bien sûr, j’ai illustré, parce que l’éditeur se serait roulé par terre si je n’avais pas fait quelques dessins. C’est vrai que le livre s’y prête. Les dessins ont été faits très vite, dans les derniers temps. Alors que les pensées roulent sur dix ans.Que Wolinski publie un livre qui s’appelle La morale, c’est déjà de l’humour, parce qu’il y a du paradoxe et de la provocation.Oui, bien sûr. Je suis connu sans doute plus pour mes dessins érotiques – ou pornographiques, comme vous voulez, selon votre humeur – que pour mes dessins politiques. Pourtant, les dessins politiques, c’est ce qui m’occupe le plus dans ma semaine. Et comment être un dessinateur politique, critiquer, traquer les contradictions des hommes de pouvoir, donner son avis sur la société, sur les mœurs, si soi-même on n’a pas, quand même, je ne dis pas forcément une morale, mais une certaine éthique ?Une espèce de colonne vertébrale ?Je crois que c’est indispensable. Je le dis dans mon livre : un humoriste ne peut pas être vraiment un salaud, il faut quand même qu’il ait certaines règles, certaines convictions, et qu’il soit un homme de convictions, même. Quand j’en parle avec mon ami Faizant, qui a des opinions contraires aux miennes, nous sommes tous les deux des hommes de convictions et nous défendons ces convictions dans nos dessins. Nous sommes, je suis partisan, je ne suis pas du tout objectif. Je défends ceux qui ont les mêmes idées que moi et j’attaque ceux qui n’ont pas les mêmes idées. Je n’ai jamais dit que j’étais objectif, je suis même parfois tout à fait de mauvaise foi.La politique continue à vous intéresser vraiment ?Oui. C’est mon théâtre à moi. Ce qui se passe dans le monde, c’est quand même passionnant. Je n’ai pas le choix, c’est mon époque et je la regarde fasciné. J’ai maintenant cinquante-huit ans. Depuis les années cinquante, où j’étais jeune, jusqu’à maintenant, il y a eu quand même de tels bouleversements, de tels changements, de telles évolutions dans les mœurs, dans la situation des femmes et, en même temps, dans certains pays, une telle régression… Tout ça, c’est le monde dans lequel on vit, ça m’intéresse. Je n’y suis pas du tout indifférent.Vous donnez quand même parfois l’impression d’être un peu désenchanté.Peut-être que je fais le malin, là. Je ne suis pas vraiment désenchanté ni blasé. Mais, à force d’observer les choses de ce monde, vous perdez beaucoup d’illusions, c’est normal. Ça serait dramatique si, à mon âge, j’avais conservé les illusions de ma jeunesse. Mais, comme je le dis aussi dans les pensées, je n’en ai pas beaucoup, mais je n’aime pas vivre avec des gens qui n’en ont pas.À quoi croyez-vous le plus ?Je ne crois en rien, moi. Je ne crois en rien du tout.Même pas dans les femmes ?Je n’ai pas besoin de croire dans les femmes. Je les aime. Vous n’avez pas besoin de croire en quelque chose que vous aimez. J’aime les femmes, et j’aime la mienne, surtout. Mais c’est vrai que les femmes ont enchanté ma vie, que les plus beaux moments que j’ai eus – là, je suis cynique lorsque je dis : les plus beaux moments, c’est lorsque j’ai touché une femme et lorsque j’ai touché un chèque. Mais ce n’est pas tout à fait faux. Parce que les femmes m’ont donné beaucoup de bonheur et l’argent, c’est la note de votre réussite. Je ne suis pas riche, je ne le serai jamais, un journaliste ne devient jamais riche, sauf s’il devient directeur de journal. Quand vous êtes journaliste, vous pouvez arriver à vivre à peu près comme un riche, mais sans être jamais riche. Je n’avais rien du tout quand j’ai commencé, je vis pas mal, la réussite professionnelle et l’amour ont été mes deux raisons de vivre.Si la politique est votre théâtre, la réussite professionnelle et l’amour seraient votre monde réel ?Je vis dans l’imaginaire et dans la politique. Comme j’enchaîne les journaux les uns derrière les autres, j’ai une vie de travail intense, c’est-à-dire que finalement je n’ai jamais vraiment la tête libre, sauf lorsque je lis un roman de Moravia ou que je regarde la télévision ou que, dans un voyage, j’ai un peu l’esprit tranquille. Mais, sinon, je suis toujours occupé par un journal, par un dessin à faire. Donc je suis toujours préoccupé en même temps par l’observation du monde qui m’entoure.Le dessin d’humour a sensiblement évolué depuis vos débuts. Vous avez contribué à cette évolution. Se poursuit-elle ?Le dessin d’humour est devenu plus intelligent. Quelle que soit l’admiration qu’on ait pour les dessins de Daumier, il était pour moi surtout un grand peintre et un grand caricaturiste, mais ce n’était pas vraiment un humoriste. L’humour, dans les années 1900, était un peu primaire. C’était un coup de poing, mais les dessins étaient superbes. On est plus subtil maintenant. Il y a eu des précurseurs, comme Julius Feiffer, l’Américain, qui nous a influencés, Brétécher, Reiser, moi, vers un humour où nous mettons plus en scène les gens que les hommes politiques. Mes meilleurs dessins, ceux que je préfère, ce ne sont pas ceux où je fais parler les hommes politiques, ce sont ceux où je fais parler les gens de la politique.Que représente pour vous le retour de Charlie Hebdo ?Je leur ai donné l’idée de s’appeler Charlie Hebdo. Ils cherchaient un nouveau titre, c’était dans un restaurant où on était avec Cavanna, Cabu, Gébé, Val, Plantu – on se réunit chaque mois pour déjeuner ensemble –, et ils n’étaient pas d’accord avec le directeur de La Grosse Bertha. Mais je me demande si on peut refaire Charlie Hebdo.N’est-ce pas le produit d’une époque précise ?Oui, il me semble. C’est comme si, maintenant, on essayait de refaire Droit de réponse comme il l’était à l’époque de Polac. Il faudrait peut-être changer ça. Je ne sais pas si c’est viable. Je l’espère, parce que mon ami Cabu est tellement enthousiaste, il a tellement envie de le faire, ce journal. Je le fais pour lui. Moi, j’y crois moins, mais je veux bien participer à l’expérience et essayer, je serai content si ça marche. Mais il faut que le journal trouve sa voie dans une époque qui n’est plus celle des années soixante.

  • Albert Camus, 60 ans après
    par Pierre Maury le 4 janvier 2020 à 3 h 48 min

    Le 4 janvier 1960, quelques minutes avant 14 heures, la Facel Vega conduite par Michel Gallimard quitte la route en ligne droite et à vive allure près de Sens, dans l’Yonne, probablement suite à une crevaison. L’éditeur, qui est le neveu de Gaston et dirige la Bibliothèque de la Pléiade, rentrait à Paris où il ramenait, à l’arrière de la voiture, son épouse et sa fille. A côté de lui, Albert Camus, qui aurait dû prendre le train mais qui a accepté l’invitation de ses amis à les accompagner, est tué sur le coup. Il a 46 ans, il a reçu le prix Nobel de littérature deux ans plus tôt. Une vie et une carrière exceptionnelles s’achèvent brutalement contre les platanes de la Nationale 5.Dans sa jeunesse algérienne, il a puisé les éléments à partir desquels il allait se construire. Né le 7 novembre 1913 à Mondovi, il ne connaîtra pas son père, mort alors qu’il n’a pas un an des suites d’une blessure récoltée pendant la bataille de la Marne. Avec sa mère illettrée et son frère aîné, l’installation dans un quartier pauvre d’Alger correspond à des années difficiles, dont seule l’école lui permettra de sortir. Pas exactement comme il l’avait envisagé. Il aurait voulu entrer dans l’enseignement. Mais une tuberculose décelée alors qu’il avait dix-sept ans lui en ferme les portes.Il a vécu, a-t-il dit dans son discours de réception du Nobel, « ce désarroi et ce trouble intérieur » liés à son époque. Porté par l’honneur et l’obligation d’écrire au service de la vérité et de la liberté. Etre écrivain n’a jamais été pour lui, semble-t-il affirmer, une démarche solitaire. Solidaire, plutôt. Ou les deux à la fois, puisque les contradictions elles-mêmes, on le verra, appartiennent à l’homme tel qu’il est.Solidaire avec ses équipiers, dans l’équipe de football dont il était le gardien de but. Solidaire, quand il fonde avec des amis en 1936, à Alger, le Théâtre du Travail, devenu ensuite Théâtre de l’Equipe. Solidaire aussi des rédactions dans les journaux où il travaille. Alger républicain en 1937, à l’initiative de Pascal Pia. Celui-ci joue un rôle important dans cette part de sa vie, il l’entraîne ensuite au Soir républicain puis le fait venir, après que la censure a sévi, à Paris pour écrire dans Paris-Soir. Il l’associe aussi à l’aventure de Combat, journal clandestin de la résistance, dont Camus est éditorialiste à la libération. En 1955, l’écrivain se réapproprie, pour quelques mois, une tribune à L’Express.Mais c’est peut-être à ce moment le solitaire qui s’exprime et trouve dans ces pages un lieu propice à commenter une actualité à laquelle il n’est jamais resté étranger. Solitaire, l’était-il comme gardien de but au moment du penalty, pour paraphraser un titre de Peter Handke ? Et au théâtre, alors qu’il voulait déjà jouer le rôle principal dans la première pièce à laquelle il a participé, n’a-t-il pas tout mis en œuvre pour prendre le pouvoir dans la troupe ? Il était sur le point d’y parvenir : au moment où il meurt, Malraux envisageait de le nommer à la tête d’un grand théâtre public.La popularité d’Albert Camus, dès les années quarante, est grande. Il a publié L’étranger et le mythe de Sisyphe en 1942. Fidèle au théâtre, il a écrit dans le même temps Le malentendu, qui sera joué en 1944, et Caligula, en 1945. Quatre textes qui constituent, dira-t-il lui-même, le cycle de l’absurde. Imaginer Sisyphe heureux, même s’il le faut, reste en effet une démarche assez éloignée de la logique traditionnelle. Ouvrir un roman par cette phrase passée à la postérité semblait ne ressembler à rien : « Aujourd’hui, maman est morte. »On se souvient moins de la dernière phrase : « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » Elle n’est pas moins significative.A ce moment, l’écrivain fait aussi figure d’incontestable philosophe. Avec Sartre, le rapprochement est presque inévitable. La rupture aussi. Y a-t-il, à Paris, la place pour deux intellectuels de cette taille ? Le roman La pesteinaugure en 1947 le cycle de la révolte, prolongé au théâtre en 1948 et 1951 par L’état de siège et Les justes, l’année suivante par un essai, L’homme révolté, qui fait l’objet dans Les temps modernes, que dirige Jean-Paul Sartre, d’un article très critique signé Francis Jeanson.Le fossé qui s’est creusé à ce moment ne s’est jamais totalement comblé. S’il n’y a plus guère de polémique sur le Camus écrivain, dont les qualités sont reconnues même en France (à l’étranger, c’est une évidence), le penseur reste porteur d’une étiquette douteuse. De l’avis définitif porté par Sartre sur son « incompétence philosophique » à sa (dis)qualification de « philosophe pour classes terminales » dont Jean-Jacques Brochier avait fait le titre d’un livre, la limpidité de l’expression semble être restée un obstacle pour les tenants d’une certaine obscurité comme preuve de profondeur.Albert Camus se sent convoqué par le présent. Sa démarche n’en a jamais été séparée. Ses activités de journaliste l’ont prouvé. Et il s’en explique dans l’éditorial avec lequel il signe son retour dans la presse, en octobre 1955 : « Chacun, aujourd’hui, intellectuel ou non, pelé ou chevelu, contribue à l’avenir de sa nation et de sa culture sans pouvoir connaître les lois de l’histoire et du monde. Et les plus aveugles ne sont pas au dernier rang, il s’en faut ! A la condition de savoir cela, de se maintenir à sa place, sans mauvaise conscience, de ne jouer enfin ni les vertus ni les durs, un écrivain doit collaborer à la chose publique : il ne peut pas se séparer. »Il vit à cette époque la guerre d’Algérie comme une tragédie personnelle. Il n’a jamais oublié ses origines, ni la pauvreté de son enfance.Le roman qu’il publie en 1956, La chute, est son livre le plus habité par les interrogations sur l’homme et sur lui-même. La confession de Clamence, commencée dans un bar d’Amsterdam, est un long monologue pendant lequel le narrateur s’accuse de toutes les fautes. Et à travers lequel Camus, trop lucide pour croire qu’il détient une quelconque vérité, revient sur ses propres errements.Il lui reste peu de temps. Il l’ignore, bien entendu. La gloire du Nobel lui tombe dessus. Il n’a pas 44 ans, son œuvre est pleine de promesses. Il y travaille, d’ailleurs. Ce sera Le premier homme, roman ambitieux nourri d’éléments autobiographiques. Jacques Cormery, le personnage principal et double de l’auteur, cherche les traces de son père, qu’il n’a pas connu puisqu’il est mort à la guerre en 1914 alors qu’il avait quelques mois.Le manuscrit du Premier homme se trouvait dans la mallette que Camus avait avec lui le 4 janvier 1960. Cent quarante-quatre feuillets qui paraîtront en 1994 seulement, ajoutant encore un peu à sa gloire et faisant amèrement regretter l’interruption fatale.

  • Agatha Raisin est orpheline
    par Pierre Maury le 3 janvier 2020 à 5 h 48 min

    M.C. Beaton, qui s'appelait en fait Marion Chesney, n'a pas révolutionné le roman policier britannique, mais elle s'inscrivait, jusqu'à sa disparition le 30 décembre, à 83 ans, dans une longue série d'autrices à succès. En France, la série des enquêtes farfelues d'Agatha Raisin en a fait une vedette, celles de Hamish Macbeth prennent le même chemin. Une vidéo empruntée au site de son éditeur, Albin Michel, vous permettra de faire connaissance si ce n'était fait auparavant.Quelques notes brèves sur Agatha Raisin compléteront ce rapide hommage.La quiche fatale (2016)Agatha Raisin est une nouvelle enquêtrice britannique, avec deux premiers titres traduits (l’autre est Remède de cheval). Avec son prénom en forme d’hommage, on devine, pour l’essentiel, l’atmosphère et la méthode. En outre, Agatha, retirée à la campagne après une belle carrière londonienne, voudrait être reconnue dans son nouveau milieu. Pas si simple : de vieux secrets pourrissent les relations, et la quiche est douteuse.Traduit de l’anglais par Esther Ménévis.Pour le meilleur et pour le pire (2017)Agatha Raisin est toujours aussi casse-pieds. Il faut qu’elle se mêle de tout, pas question de laisser inexpliquée la mort de son mari, même s’il était un clochard alcoolique. Elle a besoin de comprendre, de faire comprendre, et se croit la seule à savoir. Alors qu’elle se trompe, bien entendu. Pour notre plus grand plaisir : la voir cheminer à l’aveuglette et sûre d’elle est un régal.Traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier.Coiffeur pour dames (2017)Agatha Raisin a beau trouver stupides ses petits jeux de détective, elle ne parvient pas à s’en passer. Elle est bien mal payée d’efforts aussi démesurés que désordonnés pour résoudre l’énigme de la mort du coiffeur pour dames. Celui-ci était surtout un séducteur et un maître-chanteur, les femmes craquaient pour lui avant de passer la monnaie. Tarif unique : 5000 livres. De quoi financer cette huitième aventure.Traduit de l’anglais par Marina Boraso.L’enfer de l’amour (2018)Avec une douzaine d’enquêtes traduites en français (celle-ci est la onzième) et une série télévisée, Agatha Raisin est bien installée dans le paysage britannique. Mariée, mais très mal, elle découvre qu’avant de disparaître, James la trompait. Est-il vivant ? On a retrouvé du sang mais pas de corps. Sa maîtresse, en revanche, est bien morte et il est le principal suspect. Reste à le retrouver.Traduit de l’anglais par Marina Boraso.

  • Le précédent thriller désinvolte de Jean Echenoz
    par Pierre Maury le 2 janvier 2020 à 6 h 54 min

    Non, il ne sera pas question ici du roman qui paraît demain, Vie de Gérard Fulmard(Minuit), mais du précédent, réédité chez le même éditeur au format de poche…Le général veut une femme. Quel général ? Quelle femme ? Pour quelle mission ? C’est ce que Jean Echenoz se charge de nous expliquer dans Envoyée spéciale. Avec assez de nonchalance pour que nous ignorions longtemps, aussi longtemps que la femme en question, qui n’est pas encore désignée, rappelons-le, vers quelle destination elle sera spécialement envoyée.Un roman de Jean Echenoz, on l’a souvent noté, vaut surtout par la musicalité ondoyante d’une écriture dont les syncopes créent un rythme très personnel. Un exemple le montrera mieux qu’une explication, choisi arbitrairement au milieu de l’ouvrage – on aurait pu le prendre n’importe où ailleurs, la démonstration n’en aurait pas souffert :« On va sortir s’expliquer mieux, a-t-il jeté en se levant, laissant tomber un billet avant de pousser et traîner Lessertisseur vers l’extérieur du bar : divertissant spectacle pour les consommateurs présents qui, supposant une rixe entre ivrognes malgré la teneur des boissons renversées sur leur guéridon, s’étonnaient surtout que la disproportion de ces morphologies – puissante chez Lessertisseur, frêle chez le commanditaire – ne parût empêcher nullement celui-ci d’extraire celui-là du débit de boissons. »Ça sent la bagarre, heureux hasard pour prouver, du même coup, qu’Envoyée spéciale tient les promesses, lancées en vrac dès le début, de n’ennuyer jamais, car il y a de l’action, et de surprendre souvent, car la ligne droite n’est pas le seul chemin entre deux points. Aucun risque cependant de s’égarer dans un dédale : Jean Echenoz tient, d’une main amicale mais ferme, son lecteur sur le parcours.Là, pas très loin de notre citation, le commanditaire retire un objet de sa poche : « Il fallait bien que tôt ou tard parût aussi, dans notre affaire, une arme à feu ». Ailleurs, en découvrant le véritable nom d’un personnage jusque-là désigné comme « le Néo-Guinéen », le narrateur regrette de devoir abandonner son appellation première – « mais nous nous devons de respecter l’identité des gens. » L’objection du public, capable de trouver inutile une information sur des phéromones, n’est pas ignorée bien qu’elle soit rejetée : « A cette réserve, bien entendu recevable, nous répondrons comme tout à l’heure : pour le moment. »Voyez comment ce livre entraîne loin de l’histoire qu’il raconte, bourré qu’il est de petits éléments, pas seulement décoratifs (bien qu’ils constituent, ensemble, une superbe décoration)…Un mot, quand même, de ce général, de ses subordonnés, de cette femme annoncée dans les premières lignes. Ce sera Constance, parce qu’elle n’appartient pas aux réseaux, parce qu’elle s’ennuie et qu’il sera possible, lors du conditionnement qui précédera sa mission, de la rendre ductile – un adjectif qu’Objat, en grande conversation avec le général, ne connaît pas mais comprend à coups de synonymes : « maniable, obéissante, souple, malléable ».Sur la piste de Constance et d’une opération délicate, un thriller désinvolte se monte, avec enlèvement, séquestration, syndromes de Stockholm et de Lima, celui-ci moins connu mais non moins pertinent dans le contexte, séjour au sommet d’une éolienne, déstabilisation annoncée de la Corée du Nord… Le projet du général ne fait pas dans la dentelle, au contraire de Jean Echenoz qui en découpe les éléments avec grande finesse.

  • 2020 avec Edmond Jaloux à la Bibliothèque malgache
    par Pierre Maury le 1 janvier 2020 à 4 h 50 min

    Les vœux de la Bibliothèque malgache pour 2020 ne peuvent être autre chose qu’une incitation à la lecture. Avec, dès aujourd’hui, l’exhumation d’un roman oublié (à tort) d’Edmond Jaloux, Le reste est silence, paru en 1909. Edmond Jaloux (1878-1949) a été un critique littéraire ouvert et écouté. De l’art du roman, il disait ceci :On critique quelquefois le roman, Messieurs, parce que ses règles sont plus souples que celles des autres arts. On le critique aussi parce qu’il appartient peu à notre âge classique. Cependant Don Quichotte et Pantagruel ont quelque droit à passer pour des œuvres classiques ; ce qui donne au roman moderne un certain droit à revendiquer, lui aussi, de véritables lettres de noblesse. Il ne faut pas croire, d’ailleurs, que ce code soit indécis ; un beau roman suit les lois d’une construction intime aussi fatales, quoique moins visibles que celles du sermon, de la fable ou de la satire, genres qui passent pour conserver le canon des modèles qu’ils ont imités. Mêler dans une œuvre d’art l’épopée et la science, la philosophie et le mouvement, l’homme et la nature, la chair et l’esprit, le temps et l’éternité ; étudier l’individu dans sa vie secrète et dans ses rapports avec autrui, analyser l’évolution de la société et les mystères de la conscience, nous éclairer sur nous-mêmes, donner une âme aux choses, une physionomie vivante aux maisons, une volonté agissante aux cités, baigner chacun de nos actes, chacun de nos conflits. dans ce vaste monde qui nous enveloppe, nous éclaire et nous permet de communier à tout instant avec l’esprit universel, poursuivre l’inconnaissable et révéler le quotidien, faire sentir ce qui dure sous les apparences de ce qui passe, retrouver la magie du Cosmos et se faire l’annonciateur de sa poésie, tout cela, Messieurs, c’est l’art du roman. Mais il n’est possible, il n’est acceptable que si l’on soumet à cette vue générale des cas particuliers, si l’on respecte ces deux règles inflexibles, qui sont la soumission des faits aux caractères, et ceux-ci à l’observation du réel et à la connaissance de l’homme.Il parlait alors de Paul Bourget, dont il faisait l’hommage en 1937 lors de son discours de réception à l’Académie française. Il pensait peut-être aussi à lui-même puisqu’il a pratiqué le genre avec un certain succès. Le reste est silence… a reçu en 1909, l’année de sa publication, le prix Vie heureuse, l’ancêtre du Femina. Marcel Ballot avait accueilli l’ouvrage avec enthousiasme dans Le Figaro (son article est donné intégralement en préface de notre édition). Voici un extrait de son texte :Vous lirez donc, j’espère, cette très simple histoire où beaucoup de vie réelle et de frémissante humanité tiennent en peu de pages et en de menus événements. Vous y verrez avec quelle fine sobriété nous sont peints la vieille cité maritime et commerçante, l’intérieur bourgeois et provincial qui fournissent à chaque scène du roman un décor si approprié. Vous ne pourrez vous empêcher de plaindre et d’aimer la frivole Mme Meissirel, petite « Bovary » marseillaise aux inconsciences et aux grâces de créole, « maman » adorable, mais intermittente, s’occupant de son enfant avec excès quand elle ne le néglige pas tout à fait pour se passionner ailleurs. Vous aimerez et plaindrez aussi son lourd mari, prodigieusement maladroit, timide ou énergique à contre-temps, docile aux suggestions d’une sœur acariâtre et, malgré tout, plein de tendresse, de débonnaire indulgence. Vous ne vous étonnerez pas que le petit garçon prenne d’instinct parti pour sa mère, pour la grande amie enjouée, capricieuse, futile dont il se sent presque l’égal ; et, quand cette mère impulsive aura déserté la maison, vous trouverez non moins naturel qu’il se découvre solidaire de l’humiliation, de l’angoisse paternelles. Toute psychologie exacte paraît, en effet, facile et un peu élémentaire, mais celle-ci est plus compliquée qu’on ne le croirait à première vue et M. Edmond Jaloux en a très fidèlement noté les moindres nuances. La longue veillée du père et de l’enfant, les brefs colloques de ces deux abandonnés ne songeant qu’au retour de l’absente et n’ayant garde d’y faire allusion, leur joie folle, désordonnée lorsque, le lendemain et faute d’avoir trouvé un autre asile, elle vient reprendre sa place auprès d’eux, ont très heureusement inspiré le talent du romancier. De tout cela il a dégagé une sorte de poésie familière, mélancolique, désabusée qui ne manque pas d’un certain charme.Edmond Jaloux. Le reste est silence…2,99 euros ou 9.000 ariaryISBN 978-2-37363-084-8

  • Et Nabokov, alors ?
    par Pierre Maury le 29 décembre 2019 à 3 h 03 min

    Le name dropping fait rage dans les innombrables interventions qui fustigent, sur les réseaux sociaux, Gabriel Matzneff depuis que Le consentement, de Vanessa Springora, est devenu le déclencheur d’une indignation collective – et le révélateur de quelques voix divergentes.Coïncidence, Sue Lyon vient de mourir, jeudi, à 73 ans. Elle n’avait plus rien, et depuis longtemps, de la nymphette que sa moue boudeuse rendait parfaite en Lolita, dans l’adaptation du roman de Vladimir Nabokov par Stanley Kubrick en 1962.Parfois, le nom de Nabokov survient au détour d’un commentaire autour (et, en l’occurrence, comme je vais essayer de le montrer, plutôt loin à côté) de Matzneff. Dans Lolita, le roman, Humbert Humbert (le narrateur qui fait une longue confession) a 37 ans au moment où il rencontre Lolita, 12 ans et demi. Au passage, on note que le film de Kubrick ajoute quatre ans à la jeune fille, l’âge de Sue Lyon au moment de la sortie du film.Le parallèle avec Matzneff est tentant – surtout si on n’a pas lu ou vu Lolita. Ce n’est pas le cas, évidemment, de Vanessa Springora, bien placée pour juger du degré de perversion auquel se situe le roman de Nabokov, « que j’ai lu et relu après ma rencontre avec G. », écrit-elle dans Le consentement.Et Nabokov, alors ? Vanessa Springora est très claire :J’entends souvent dire, par ces temps de prétendu « retour au puritanisme », qu’un ouvrage comme celui de Nabokov, publié aujourd’hui, se heurterait nécessairement à la censure. Pourtant, il me semble que Lolita est tout sauf une apologie de la pédophilie. C’est au contraire la condamnation la plus forte, la plus efficace qu’on ait pu lire sur le sujet.Elle ne s’interdit pas de poser la question d’éventuels penchants du romancier pour les nymphettes, d’autant que, rappelle-t-elle, il avait déjà abordé le sujet dans L’enchanteur. Mais au fond, « je n’en sais rien », répond-elle. Et son analyse place Nabokov aussi loin que possible de Matzneff :Pourtant, malgré toute la perversité inconsciente de Lolita, malgré ses jeux de séduction et ses minauderies de starlette, jamais Nabokov n’essaie de faire passer Humbert Humbert pour un bienfaiteur, et encore moins pour un type bien. Le récit qu’il fait de la passion de son personnage pour les nymphettes, passion irrépressible et maladive qui le torture tout au long de son existence, est au contraire d’une lucidité implacable.S’il était possible de ne pas tout mélanger et de garder cette lucidité devant le brouhaha du scandale, tout le monde s’en porterait mieux. Oui, c’est peut-être beaucoup demander…

  • La rentrée d'hiver à la Fnac (et chez Claro)
    par Pierre Maury le 27 décembre 2019 à 4 h 50 min

    Oui, moi aussi, j'ai basculé en 2020, même si quelques articles sont encore à paraître dans Le Soir samedi (oh! c'est déjà demain!) sur des livres de 2019. Après, actualité brûlante oblige, celui paru hier sur un ouvrage de 2020, le déjà célèbre Consentement de Vanessa Springora, désormais ennemie jurée de Josyane Savigneau.La Fnac s'intéresse aussi à la rentrée d'hiver, même si aucun prix littéraire n'est lié à la sélection qu'elle en fait - au contraire de la rentrée d'automne. Vingt romans et récits pour annoncer janvier, équitablement répartis entre les deux principaux genres, mais cinq (six?) traductions seulement dans un choix où la littérature française domine donc, et de loin. Jugez vous-mêmes.Blandine de Caunes. La mère morte (Stock)Sandrine Collette. Et toujours les forêts (Lattès)Aurélien Delsaux. Pour Luky (Noir sur blanc)Joseph Denize. Quand on parle du diable (Julliard)Jean Echenoz. Vie de Gérard Fulmard (Minuit)Iegor Gran. Les services compétents (POL)Fabien Henrion. Plunk (Plon)Régis Jauffret. Papa (Seuil)Marcus Malte. Aires (Zulma)Mesha Maren. Sugar Run (traduit par Juliane Nivelt, Gallmeister)Gaëlle Nohant. La femme révélée (Grasset)Joseph O'Connor. Le bal des ombres (traduit par Carine Chichereau, Rivages)Delia Owens. Là où chantent les écrevisses (traduit par Marc Amfreville, Seuil)Karina Sainz Borgo. La fille de l'Espagnole (traduit par Stéphanie Decante, Gallimard)Guillaume Sire. Avant la longue flamme rouge (Calmann-Lévy)Charles Sitzenstuhl. La Golf blanche (Gallimard)Deb Spera. Le chant de nos filles (traduit par on ne sait qui, on s'en fout chez Charleston)Vanessa Springora. Le consentement (Grasset)Min Tran Huy. Les inconsolés (Actes Sud)Cherise Wolas. La résurrection de Joan Ashby (traduit par Carole Hanna, Delcourt)Claro n'a pas choisi vingt titres mais un seul dont il a dit je ne sais combien de fois sur Twitter ces dernières semaines à quel point il avait été secoué par Enfant de perdition, de Pierre Chopinaud. J'aurais voulu le lire avant les vingt de la Fnac, mais il ne m'est pas encore passé sous les yeux. Cela ne tardera pas trop, j'espère."Enfant de perdition" de Chopinaud vous suivra partout où vous irez pour vous informer et vous divertir ! Nous vous l'offrons aujourd'hui !— claro (@madmanclaro) December 26, 2019(Oui, Jean-Paul, j'aurais mieux fait de vous envoyer un message plutôt que cette bouteille à la mer, je sais...)